Skip to main content

Full text of "Li roumans de Cléomadès"

See other formats


Illi 


1 


lllwn; 


!l 


1 


ni 


}|î    :! 


H 
il 


iii 


1  !•  ';i|  'il'  ; 

|îij.!t  • 
!{l  !;  • 

il' 

'  "•  -'  iiîi'    ■  ■  ' 


!  ! 


•<  •ifi'i' 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/liroumansdecl01aden 


.'^^^^* 


Vw^Toronto 


>^o/ 


U3RARY 


ACADÉMIE  ROYALE  DE  BELGIQUE. 


TYPOGRAPHIE  DE  M.   ^VEISSENBRVCH,   IMPRIMEUR    DU  ROI. 
7,    RUE    I)U    JIIJSÉE. 


LI  ROUMANS 


DE 


CLËOMADÈS, 


PAR 


ADENÈS   LI    ROIS 

PUBLIÉ  POUR  LA  PREMIÈRE  FOIS, 
D'âPRLS  m  MANUSCRIT  M  LA  BIBLIOTHÈQUE  DE  L'ARSENAL,  A  PARIS, 

PAK 

ANDRÉ    VAN    HASSELT 

.M£MBH£:    DE    L'ACADÉMIE    ROYALE     DE    BELGIQUE 


TOME  PREMIER 


BRUXELLES, 

COMPTOIR   UNIVERSEL   d'IMPRIMERIE   ET   DE   LIBRAIRIE, 

Victor    Ouvaux    et    C'*^^, 

rue  saint- jean,  26. 

1865 


\^' 


îtf^î^ti^*^^^ 


«r/ 


e 


?   LIBRARY    n 

Toronto  __^<<^ 


h; 


.  •  ,,>^' 


^  ///^^ 


INTRODUCTION. 


Sur  la  vie  du  poëte  Adenès  ou  Adans,  à  coup  sûr  un 
des  plus  considérables,  quoiqu'un  des  moins  renommés 
de  son  temps ,  l'histoire  littéraire  ne  possède  guère 
d  autres  détails  que  ceux  dont  nous  sommes  redevables 
à  lui-même  et  qui  se  trouvent  semés  ça  et  là  dans  ses 
écrits  comme  par  hasard.  Si  le  nom  même  sous  lequel 
il  est  le  plus  généralement  connu  n'est  tout  simplement 
qu'un  de  ces  diminutifs  dont  l'usage  fut  si  commun  au 
moyen  âge,  ou  si,  comme  le  pense  M.  Paulin  Paris  ^  il 
fut  donné  à  notre  Adans  pour  le  distinguer  du  célèbre 
Adam  de  le  Halle,  son  émule  et  son  contemporain,  c'est 
ce  qu'il  n'est  pas  possible  de  décider. 

Nous  n'avons  pas  des  lumières  plus  certaines  pour 
déterminer  d'une  manière  précise  la  signification  de    p/n 
son  surnom  le  Roi.  Adenès  le  prit- il  parce,  que  selon   '     y 
M.    Paris  ^  il  occupait  à  la  cour  du  duc  de  Brabant       '     " 
Henri  HI  la  charge  de  chef  ou  roi  des  ménestrels,  fonc-    /^-^ 
tion  très-complexe,  en  vertu  de  laquelle  celui  qui  s'en 
trouvait  investi  était  à  la  fois  «  chef  d'orchestre,  di- 
recteur de  théâtre,  et,  s'il  nous  est  permis  de  l'ajouter, 

»  Histoire  littéraire  de  la  France,  t.  XX,  p.  679. 
3  IMd.,  p.  677. 


—  VI  — 

intendant  des  plaisirs?  Ou  parce  que,  d'après  Laserna 
Santander^  et  Ferdinand   Wolf- ,    il    était  attaché  au 
service  du  même  prince  en  qualité  de  héraut  ou  de  roi 
d'armes?  Ou  parce  que,  s'il  faut  en  croire  M.  Francisque 
MicheP,  il  était  chef  ou  roi  d'une  de  ces  associations 
httérairesqui,  connues  sous  le  nom  de  puys  et  instituées 
à  l'exemple  des  cours  d'amour  de  la  Provence,  exis- 
taient en  Flandre  depuis  la  première  moitié  du  xm®  siè- 
cle et  qui  s'y  sont  perpétuées  jusqu'à  nos  jours  sous  la 
dénomination  plus  moderne  de  sociétés  de  rhétorique  ? 
Ou   bien  parce  que,  d'après  l'opinion  de  M.  Roque - 
fort\  il  obtint  simplement  une  couronne  dans  quelque 
concours  poétique  ouvert  par  l'une  ou  l'autre  de  ces 
compagnies?  Rien  ne  nous  permet  de  l'affirmer,  bien 
que  nous  inclinions  à  admettre  de  préférence,  parmi 
toutes  ces  conjectures  diverses,  celle  de  M.  Paulin  Paris. 
En  effet,  si  l'opinion  d'après  laquelle  notre  poëte  aurait 
été  héraut  ou  roi  d'armes  du  duc  Henri  de  Brabant  est 
simplement  basée  sur  la  complaisance,  ou,  si  l'on  veut, 
sur  l'espèce  d'affectation  qu'il  met ,  dans  plusieurs  pas- 
sades de  Cléomadès,  à  faire  montre  de  ses  connaissances 
en  héraldique  en  blasonnant  les  écussons  des  chevaliers 
qu'il  met  en  scène,  nous  pourrions  opposer  à  ce  fait  un 
fait  d'une  autre  nature  qui  se  manifeste  dans  le  même  ou- 
vrage :  c'est  l'insistance  avec  laquelle  Adenès  fait  valoir 
l  importance  des  ménestrels,  les  services  qu'ils  peuvent 
rendre  à  leur  maître  et  le  dévouement  qu'ils  doivent  lui 

"  Mémoi7'e  historique  svr  labihliothpqucdite  de  Bourgogne,  p.  118. 

2  IJeher  die  aU-franzbsischeri  Heldengedichte,  p.  30. 

«  Exar.^cn  critique  du  roman  de  Berte,  p.  7. 

*  État  de  la podsie française  'pendant  les  xu«  et  xiii«  siècles,  p.  138. 


^  VIT  — 

témoigner  dans  les  circonstances  difficiles.  En  outre, 
tous  les  instruments  de  musique  lui  sont  familiers,  et 
il  en  donne  le  détail  a  plusieurs  reprises.  Enfin,  d'apivs 
son  propre  témoignage,  il  occupait  la  fonction  officielle 
de  ménestrel  à  la  cour  du  duc  Henri  III,  et  l'on  ne  sau- 
rait douter  que  son  talent  ne  l'ait  fait  élcNor  au  titre  de 
roi  (régisseur  ou  directeur)  des  musiciens  ses  confrères, 
(|ualifîcationque  nous  voyons,  dès  le  moyen  âge,  admise 
dans  nos  anciennes  confréries  littéraires,  dont  le  chef 
portait  même  quelquefois  le  titre  d'empereur. 

On  ne  possède  pas  des  renseignements  plus  positifs 
sur  le  lieu  de  naissance,  sur  la  famille  et  sur  la  posi- 
tion sociale  d'Adenès.  Cependant  nous  pouvons  admet- 
tre, d'après  une  conjecture  généralement  consacrée  , 
(ju'il  fut  d'origine  brabançonne.  En  effet,  il  nous  ap- 
prend, dans  son  poëme  de  Cléomadès,  quil  dut  à  la 
munificence  du  duc  de  Bra]>ant  Henri  ÏH  le  bienfait  de 
son  instruction  littéraire  et  de  son  éducation.  On  sait 
que  ce  prince,  qui  gouverna  le  duché  depuis  l'an  1^48 
jusqu'à  sa  mort  survenue  en  i  261 ,  accueillait  volontiers 
les  poètes  et  qu'il  cultivait  lui-même  les  lettres  avec 
quelque  succès,  comme  l'attestent  trois  ou  quatre  de  ses 
chansons  que  le  temps  nous  a  conservées.  C'est  de  lui 
qu'Adenès  entend  parler  dans  ces  vers  : 

Menestrex  au  "bon  duc  Henri 
Fui.  Cil  m'aleva  et  norri 
Et  me  fist  mon  mestier  aprendre. 
Diex  l'en  vueille  guerredon  rendre 
Avoec  ses  sains  en  paradis  ! 

De  ces  lignes  on  a  déduit  naturellement  qu'Adenès  vit 


—  VIII  — 

le  jour  en  Brabant,  qu'il  appartenait  à  une  famille  peu 
favorisée  des  dons  de  la  fortune  et  que  sa  naissance  ne 
saurait  guère  être  reportée  au  delà  de  l'an  1 240.  On  y 
voit  aussi  qu  une  fois  initié  à  son  art,  il  obtint  la  posi- 
tion de  ménestrel  à  la  cour  de  son  généreux  protecteur. 
Si  à  ce  titre  il  vécut  dans  une  certaine  familiarité  lit- 
téraire avec  Henri  III,  on  ne  le  sait  pas  d  une  manière 
positive;  mais  rien  n'autorise  à  en  douter.  EnefTet,  dans 
plusieurs  passages  de  Cléomadès,  il  manifeste  le  plus 
vif  attachement  pour  le  prince  brabançon.  IMéme,  lors- 
que, le  28  février  1261 ,  le  duc,  se  trouvant  malade  à 
Louvain  et  sentant  venir  la  mort,  eut  fait  ouvrir  toutes 
larges  les  portes  de  son  hôtel,  afin  que,  riches  et  pau- 
vres, on  laissât  approcher  de  sa  couche  tous  ceux  qui  le 
souhaiteraient,  Adenès  ne  put  manquer  d'assister  pieu- 
sement à  cette  belle  agonie,  durant  laquelle,  loin  d'avoir 
besoin  de  sermons,  le  mourant  prêchait  lui-même  les 
autres  et  distribuait  des  aumônes  :  «Jemeïsmes,  »  dit-il, 

«  Je  meïsmes  aussi  i  fui, 
Qui  puis  bien  dire ,  sans  doutance, 
K'ains  plus  bêle  reconnoissance 
Ne  pot  avoir  nus  hom  mortes 
Que  il  ot.  Diex  en  soit  loés! 
Je  vous  pri  que  pour  lui  priiez 
Que  Diex  li  pardoinst  ses  péchiez 
'  Si  vraiement  qu'il  pardonna 

Sa  mort,- le  jour  que  l'assena 
Longis  de  sa  lance  ou  costé, 
Quant  par  lui  fumes  racheté. 
Et  tout  cil  soient  beneôit 
Qui  diront  :  «  Amen  !  Diex  Totroit  !  » 

Bien  des  années  après  ce  jour,  il  se  souvint  encore 


^  IX  — 

avec  attendrissement  de  la  triste  et  touchante  scène 
dont  il  avait  été  témoin,  et  s'écria  dans  l'élan  de  sa  re- 
connaissance : 

Loiaus  princes  fu  et  gontis, 
Et  bons  et  biaus  et  dous  et  frans 
Et  courtois.  Ne  fu  ce  duels  grans 
Quant  tex  princes  si  tost  moru 
Conme  li  bons  dux  Henris  fu. 

Nous  ignorons  quelle  fut,  à  la  cour  de  Brabant,  la  po- 
sition d'Adenès  durant  les  longues  querelles  intestines 
dont  le  duché  fut  le  théâtre  après  la  mort  d'Henri  III  et 
qui  s'élevèrent  à  l'occasion  de  la  tutelle  des  enfants  mi- 
neurs encore  de  ce  prince.  On  sait  que  ce  fut  seulement 
en  1267  que  l'aîné,  Henri,  disgracié  de  la  nature  et  fai- 
ble d'esprit,  se  retira  dans  un  monastère  d'Augustins  à 
Dijon,  après  avoir  abdiqué  l'autorité  ducale  en  faveur  de 
son  frère  puîné,  Jean,  premier  du  nom  ;  que  celui-ci, 
alors  âgé  de  16  ans,  fut  inauguré  l'année  suivante,  et 
que  Godefroi,  le  plus  jeune  des  trois  fils  du  feu  duc,  fut 
investi  du  comté  d'Arschot.  Ces  deux  princes  parais- 
sent avoir  continué  à  notre  poète  la  protection  et  la 
bienveillance  dont  leur  père  l'avait  honoré;  car  voici 
comment  il  s'exprime  dans  un  autre  endroit  de  Cléo- 
madès  : 

...  Puist  (Diex)  le  duc  Jehan  garder 
De  Brabant,  en  honneur  monter 
Le  vueille,  etli  doinst  chose  faire 
Qui  lui  et  au  siècle  puist  plaire  ! 
Lui  et  mon  seignor  Godefroit 
Maintes  fois  m'ont  gardé  dou  froit. 
Cil  dont  je  faz  ci  mencion, 
Diex  lor  en  rende  guerredon  ! 


—  X  - 

Cependant  il  ne  resta  pas  longtemps  à  la  cour  du 
nouveau  duc,  soit  que  son  imagination,  surexcitée  par 
les  créations  romanesques  et  les  poétiques  incidents  des 
gestes  au  récit  desquelles  il  allait  désormais  consacrer 
son  talent,  lui  eût  inspiré  le  goût  des  voyages  lointains 
et  des  aventures  peut-être,  soit  aussi  qu'il  n'eût  pas 
Irouvé  dans  Jean  I®'  un  admirateur  assez  fervent  des 
lettres  françaises,  ce  prince,  poëte  lui-même,  s  étant 
adonné  plus  spécialement  à  la  culture  de  la  langue  fla- 
mande, comme  on  peut  l'inférer  de  neuf  chansons  qu'il 
nous  a  laissées  et  qui  sont  écrites  dans  cet  idiome.  Que! 
que  soit  le  motif  réel  qui  l'ait  décidé  à  quitter  la  cour 
brabançonne,  nous  le  trouvons  attaché  en  1269  à  Gui 
de  Dampierre,  comte  de  Flandre,  dont  le  père,  Guil- 
laume, avait  été  un  zélé  protecteur  des  poètes  selon  le 
témoignage  de  Marie  de  France  et  de  plusieurs  autres 
écrivains  contemporains.  Gui  lui-même  avait  hérité  de 
son  père  le  goût  des  lettres  comme  l'atteste  Adenès  dan:? 
ces  vers  de  son  chant  des  Enfances  Ogier  : 

Li  jong-leôur  deverontbien  plourer 
Quant  il  morra  ;  car  moult  pourront  aler 
Ains  que  tel  prince  puissent  mais  recouvrer. 

La  nouvelle  position  acquise  par  le  poëte  devait  lui 
sourire  d'autant  plus  que  son  maître,  l'un  des  grands 
vassaux  de  la  France,  du  chef  de  sa  mère  ^larguerite  de 
Flandre,  se  préparait  en  ce  moment  même  à  prendre 
part  à  la  deuxième  croisade  organisée  par  saint  Louis. 
Aussi  bien  cette  expédition  allait  offrir  à  notre  ménes- 
trel l'occasion  de  voir  de  près  le  spectacle  des  combats 


XI 


et  dos  grands  coups  d'épéo  qu'il  s'apj)r6lait  à  décrire 
dans  SCS  chants. 

En  ciïet,  au  ])rintonips  do  l'année  1270,  nous  le 
voyons  suivre  Gui  de  Danipierre,  avec  tout  le  corps  des 
ménestrels ,  à  Aiguës  -Mortes  ou  l'armée  royale  se  ras- 
semblait. 

On  sait  que  cette  croisade,  destinée  d'abord  à  soutenir 
la  jniissance  déjà  chancelante  des  chrétiens  en  Syrie,  fut 
brusquement  détournée  de  son  but  par  l'influence  du 
roi  Charles  de  Sicile  et  dirigée  vers  Tunis.  Rarement 
peut-être  on  vit  une  expédition  plus  dispendieuse  à  la 
fois  et  plus  stérile.  Arrivée  en  Afrique  le  1 8  juillet,  l'ar- 
mée rentra  en  Europe  le  18  novembre,  après  avoir 
accompli  quelques  infructueux  faits  d'armes  et  vu  mourir, 
deux  mois  auparavant,  le  roi  Louis  non  loin  des  ruines 
historiques  de  Carthage. 

Adenès  eut-il  même  le  privilège  de  descendre  avec 
son  maître  sur  la  côte  d'Afrique?  Ou  resta-t-il  dans  l'un 
des  navires  qui  se  tinrent  à  l'ancre  sur  la  rade  de  Tunis, 
avec  les  maisons  de  la  reine  de  Navarre,  de  la  comtesse 
d'Artois  et  de  la  femme  de  Philippe  de  France?  Aucun 
document  ne  nousrenseigne  à  ce  sujet.  De  sorte  que  notre 
poète  se  vit  peut-être  trompé  dans  l'espoir  qu  il  devait 
nourrir  d'assister  à  quelque  importante  action  mili- 
taire, ou  de  s'y  mêler,  à  l'exemple  de  son  poétique  pré- 
décesseur Quesnes  ou  Conon  de  Béthune. 

La  flotte  ayant  transporté  l'armée  royale  de  Tunis  à 
Trapani  en  Sicile,  vers  le  milieu  du  mois  de  novembre 
1270,  nous  y  retrouvons  Adenès.  Les  comptes  de  l'offi- 
cier chargé  des  recettes  et  des  dépenses  de  Gui  de 


—  XII  — 

Dampierre  nous  montrent  successivement  le  poëte  à 
Palerme,  à  Montréal,  à  Messine,  à  Catane,  prenant  part 
sans  doute ,  avec  la  chevalerie  flamande ,  à  une  de  ces 
grandes  montres  militaires  que  Charles  de  Sicile  de- 
vait être  heureux  de  présenter  à  son  nouveau  royaume 
en  faisant  défiler  à  travers  les  principales  villes  les 
hclliqucuses  épées  de  la  France ,  pour  imposer  à  une 
population  mal  soumise  et  contenir  des  haines  qui  abou- 
tirent douze  ans  plus  tard  aux  sanglantes  Vêpres  sici- 
liennes. Les  mêmes  documents  nous  font  connaître  un 
assez  curieux  épisode  de  cette  promenade  armée  :  c'est 
un  dîner  que  le  comte  Gui  donna  à  la  compagnie  de 
ses  ménestrels ,  le  mardi  après  Noël,  à  Calabouton  ^  et 
auquel  il  assista  lui-même.  D'après  l'état  des  dépenses, 
le  festin  coûta  onze  livres  cinq  sols  et  un  denier,  le  pain 
cent  cinq  sols,  le  vin  quatre  livres  cinq  sols,  et  le  loyer 
de  la  salle  quinze  sols. 

Le  1 9  janvier  1 271 ,  Adenès  passe,  avec  la  maison  de 
Gui  de  Dampierre,  le  détroit  du  Phare  et  arrive  à  Semi- 
nara  dans  la  Calabre  ultérieure.  Ensuite  il  s'achemine 
vers  Monteleone,  puis  vers  Nicastro;  et,  après  avoir  fait 
une  halte  de  deux  jours  dans  chacune  de  ces  villes,  il  se 
dirige  vers  Cosenza  oîi  le  comte  Gui  rejoint  le  roi  Phi- 
lippe de  France.  11  atteint  Naples  le  20  février,  partie 
lendemain  pour  Capoue  et  entre  à  Rome  le  3  mars.  De 
là  il  prend  route  par  Yiterbe  vers  Florence  qu'il  visite 

'  Il  faut  lire  sans  doute  Calatubo,  localité  située  entre  Alcamo  et 
Balestrate. 

Voy.  Carte  comparée  de  la  Sicile  moderne  avec  la  Sicile  au  xii«  siècle 
d'après  Edresi  et  d'autres  géographes  arabes,  'publiée  sous  les  auspices  de 
M.  le  duc  de  Luynes,  par  A. -H,  Bufouret  A^  Amari. 


—  XIII  — 

le  11  avril.  Il  traverse  ensuite  Prato.  Bologne,  Modône 
et  Reggio  pour  se  reposer  à  Parme  depuis  le  23  jusqu'au 
27  du  môme  mois.  Il  continue  son  voyage  par  Bergame 
vers  Milan,  où  il  s'arrête  trois  jours  et  d'où  il  se  dirige  vers 
les  Alpes  par  Novarre,  Verceil,  Ivrée  et  Aoste.  Arrivé 
le  1 1  mai  au  pied  du  grand  Saint-Bernard,  il  en  com- 
mence l'ascension  le  lendemain,  et  dîne  au  célèbre  hos- 
pice de  la  montagne,  pour  descendre,  le  jour  suivant,  à 
Villeneuve  à  l'extrémité  orientale  du  lac  de  Genève.  Il 
atteint  Lausanne  le  1  4  mai ,  arrive  à  Dole  le  1 8,  et  gagne 
finalement  Paris  par  Châtillon,  Bar- sur- Aube  et  Provins. 

S'il  ne  fut  pas  donné  à  notre  poète  de  prendre  un  rôle 
actif  dans  l'expédition  avortée  de  Tunis,  au  moins  il 
rapporta  de  son  voyage  une  foule  de  souvenirs  dont  il 
enrichit  plus  tard  son  poëme  des  Enfances  Ogier  et 
celui  de  Cléomadès. 

On  a  prétendu  ^  qu'Adenès  suivit  à  Paris  la  princesse 
Marie  de  Brabant,  lorsqu'elle  épousa,  en  1274,  le  roi 
Philippe  le  Hardi,  et  qu'il  resta,  depuis  cette  époque, 
attaché  au  service  de  la  jeune  reine.  Cependant  ce  fait 
n'est  rien  moins  que  probable;  car  nous  savons,  par 
deux  états  de  dépense  de  la  maison  de  Gui  de  Dam- 
pierre,  que,  pendant  les  années  1275  et  1276,  notre 
poëte  recevait  encore  des  gages  de  ce  prince.  Puis,  d'ail- 
leurs, lui-même,  après  avoir  dit,  dans  son  poëme  des 
Enfances  Ogier,  qu'il  écrivit  cette  geste  à  la  demande 
du  comte  de  Flandre,  ajoute  : 

Ce  livre  "vueil  la  roïne  envoyer 
Marie. 

•  Ferd.  Wolf,  Ouvr.  cité,  p.  31. 


—  XIV  — 

En  outre,  à  la  fin  du  roman  de  Cléomadès,  le  dernier 
ouvrage  qu'il  ait  composé,  il  nous  apprend  qu  il  appar- 
tenait encore  à  Gui  de  Dampierre. 

Et  (Diex)  g-artle  bon  conte  Guion 
De  Flandres,  cui  loer  doit  on  ; 
Car  en  lui  maint,  par  vérité, 
Fois  et  honnours  et  charité; 
Et  certes,  se  à  lui  n'estoie. 
De  la  bonté  plus  parleroie 
De  lui  et  de  ses  bons  en  fans 
Et  cui  loiautez  est  manans. 
A  tant  m'en  vueil  ore  passer. 
Li  biens  se  sara  bien  moustrer. 
Lui  et  les  siens  Diex  garder  vueille 
Et  tous  à  s'amour  les  acueille. 

Il  résulte  manifestement  de  là  qu'il  était  encore 
attaché  à  la  maison  de  Flandre,  alors  que  la  princesse 
brabançonne  portait  déjà  depuis  longtemps  la  couronne 
des  lis. 

iMais  jusqu'à  quelle  époque  demeura-t-il  à  la  cour  de 
Gui?  Pas  le  moindre  renseignement  ne  nous  permet  de 
préciser  ce  point. 

Entra- t-il  même  temporairement  au  service  de  la  reine 
Marie?  Aucun  fait  ne  nous  éclaire  à  ce  sujet  bien  qu'il 
nous  soit  assez  difficile  de  comprendre  comment  il  eût 
pu ,  sans  avoir  longtemps  séjourné  sur  les  bords  de 
la  Seine ,  étudier  aussi  profondément  qu'il  l'a  fait  le 
dialecte  de  l'Ile-de-France;  car,  ainsi  que  l'observe 
M.  Paulin  Paris  \  «  nulle  part  la  langue  et  rorthograpbe 
du  xni®  siècle  ne  sont  plus  nettement  et  plus  heureuse - 

'  Oiivr.  cit  ,  p.  683. 


XV 


liiciit  représontéos  que  flans  les  manuscrits  conservés  de 
ses  ouvrages,  et  (Hii,  souvent  exécutés  sous  ses  yeux, 
sont  tous  conformes  les  uns  aux  autres.  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  d'après  deux  indications  qui  nous 
sont  fournies  par  Adenès  lui-même,  l'une  dans  les 
Enfances  Ocjier,  l'autre  dans  Berte  ans  grans  pies,  il 
allait  parfois  à  Saint-Denis  consulter  quelque  moine  on 
la  librairie  de  cette  illustre  abbaye  sur  les  Ystoires  qu  il 
s'occupait  de  traduire  en  poèmes.  Ces  voyages,  qui 
avaient  toujours  lieu  au  printemps, 


A  l'issue  cVîivril,  uns  temps  dons  et  joli 
Que  erbelete  poignant  et  pré  sont  reverdi, 


il  les  faisait  probablement  à  la  suite  du  comte  Gui,  qi:e 
des  liens  de  famille  unissaient  à  la  reine  iMarie  et  ({ue, 
d'ailleurs,  ses  obligations  de  vassal  de  la  France  devaient 
assez  souvent  amener  auprès  de  son  suzerain  Philippe 
le  Hardi.  Peut-être  chacun  de  ces  séjours  à  Paris  était- 
il  pour  Adenès  une  occasion  de  se  voir  admis  auprès  de 
la  reine  elle-même,  qui,  fille  et  sœur  de  poète,  ne  pou- 
vait manquer  de  faire  bon  accueil  à  l'ancien  protégé  de 
son  père  le  duc  Henri  HI  et  au  ménestrel  titulaire  du 
comte  de  Flandre. 

Ce  fut ,  nous  n'en  doutons  point ,  durant  un  de  ces 
A  oyages  qu' Adenès  fut  présenté  à  Blanche  de  France  , 
sœur  du  roi,  et,  depuis  1 275,  veuve  de  Ferdinand  de  la 
Cerda,  infant  de  Castille,  à  Robert  H,  comte  d'Artois  et 
neveu  de  Philippe  le  Hardi,  ainsi  qu'à  Mahaut,  fille  de 
ce  prince.  Et  c'est  là  sans  doute  aussi  que  l'idée  de  son 


—  XVI  — 

poëme  de  Cléomadès  lui  fut  suggérée  par  la  reine  Marie 
ou  plutôt  par  la  princesse  Blanche  de  France. 

On  ignore  en  quelle  année  le  poëte  mourut. 

M.  Paulin  Paris,  dans  l'excellente  notice  qu  il  a  consa- 
crée à  Adenôs  et  à  laquelle  nous  avons  fait  de  fréquents 
emprunts,  dit  que  notre  poëte  se  trouvait  encore  en 
1296  au  service  du  comte  de  Flandre  ^  Mais  nous  ne 
savons  sur  quelles  preuves  l'opinion  du  savant  philo- 
logue est  fondée ,  à  moins  qu  il  n'y  ait  dans  cette  indi- 
cation une  erreur  typographique  et  qu'il  ne  faille  lire 
1276  au  lieu  de  1296.  Néanmoins  le  fait  se  trouve  con- 
firmé par  une  indication  que  M.  le  baron  Kervyn  de 
Lettenhove  a  tout  récemment  recueillie  dans  l'état 
des  dépenses  d'Edouard  P""  d'Angleterre,  et  d'où  il  ré- 
sulte qu'Adenès  vivait  encore  en  1 297.  On  sait  que  ce  roi, 
ayant  fiancé  son  fils  le  prince  de  Galles  à  Philippine, 
fille  de  Gui  de  Dampierre,  vint,  dans  le  courant  de  cette 
année  môme,  en  Flandre  pour  assister  le  comte  dans  la 
guerre  qu'il  avait  entreprise  contre  son  suzerain  Philippe 
le  Bel,  roi  de  France.  Or,  les  comptes  de  la  maison 
d'Edouard  P'  nous  apprennent  que  le  roi  se  trouva, 
le  5  novembre  1 297,  à  Ypres  où  deux  ménestrels  de  la 
ville,  Robinet  et  AUuin,  furent  admis  à  l'honneur  de 
lui  donner  une  preuve  de  leur  talent.  Trois  jours  plus 
tard,  le  8  novembre,  étant  à  G  and,  il  fit  remettre  à 
Adenès,  ménestrel  du  comte  de  Flandre,  un  fermail  d'or 
de  la  valeur  de  soixante  sols,  sans  doute  parce  que  notre 
poëte,  à  son  tour,  s'était  fait  entendre  à  l'hôte  royal  de 

• 

»  Omr.  cit.,  ^.QS2. 


—  XVII  — 

Gui  (le  Dampicrre  .  o  Firmaculum  aureum  pretii'LX  s. 
«  datui'  per  Ricardum  vidulalorem  régis,  nomine  régis, 
«  Adœ  mencstratto  comitis  Flandriœ ,  apud  Gand, 
«  VIII  die  novemhris  '.  » 

Ce  document  est  jusqu'à  présent  le  dernier  oii  Adenès 
se  trouve  mentionne. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  pensons  qu'on  peut,  sans  ris- 
quer de  trop  s'éloigner  de  la  vérité,  rapporter  la  mort 
du  ménestrel  brabançon  à  l'une  des  quinze  dernières 
années  du  xiu®  siècle. 

Il  nous  reste  de  lui  quatre  grandes  compositions  épi- 
ques ou  romanesques  :  les  Enfances  Ogier,  Berte  ans 
gitans  pies,  Buevon  de  Commarcliis  et  Cléomadès.  Ils 
furent  sans  doute  écrits  dans  l'ordre  indiqué  par  l'au- 
teur lui-même  en  ces  vers  empruntés  au  dernier  de  ces 
ouvrages  : 

Je  qui  fis  d'Ogier  le  Danois, 
Et  de  Bertrain  qui  fu  ou  bois, 
Et  de  Buevon  de  Commarchis, 
Ai  un  autre  livre  rempris 
Moult  merveilleus  et  moult  divers. 

De  ces  quatre  productions ,  une  seule ,  Berte  aus 
grans  pies,  a  été  publiée. 

La  geste  des  Enfances  Ogier,  qui  comprend  au  delà 
de  8,000  vers,  est,  d'après  l'analyse  qu'en  a  donnée 
M.  Paulin  Paris ,  une  paraphrase  un  peu  traînante, 
quoique  généralement  versifiée  avec  élégance,  dupoëme 
rude ,  mais  animé,  que  Raimbert  de  Paris  écrivit ,  au 

'  Codd.  Mss.  British  Muséum,  n°  6965. 


—  XVIII  — 

commencement  du  xiii*'  siècle,  sur  les  aventures  de  cet 
Ogier  le  Danois  dont  la  merveilleuse  légende  se  mêle  si 
étroitement  à  celle  des  paladins  de  Gharlemagne. 

Le  poëme  de  Berte  aus  grans  pies ,  dont  nous 
devons  la  première  publication  à  M.  Paulin  Paris  et  dont 
une  seconde  édition  se  préparc  en  ce  moment  par  les 
soins  de  M.  Gaston  Paris,  un  des  plus  jeunes  3t  cependant 
un  des  plus  érudits  philologues  français,  est  la  deuxième 
composition  d'Adenès.  Il  a  pour  sujet  la  légende  de  cette 
Eerlhc,  fdle  du  roi  Flore  de  Hongrie,  dont  les  roman- 
ciers du  moyen  Age  ont  fait  la  mère  de  Gharlemagne, 
soit  d'après  une  chronique  provençale,  inédite  encore, 
mais  mentionnée  par  M.  Paulin  Paris ',  soit  d'après  la 
chronique  allemande  de  Weihenstephan  -  que  l'on 
ra{)porte  au  xin'  siècle ,  soit  d'après  des  récits  populaires 
dont  Godefroid  de  Yiterbe'^  s'était  déjà  fait  l'écho  un 
siècle  avant  x\denès  et  peut-être  même  antérieurement 
à  la  chronique  provençale  dont  il  vient  d'être  parlée 

Buevon  de  Commarcfiis,  qui  est  la  troisième  chanson 
de  notre  poëte  et  que  l'on  regarde  comme  la  plus  faible 
de  ses  productions,  constitue  un  simple  imitation  ou 
plutôt  un  simple  remaniement  du  Siège  de  Barbastre, 
l'une  des  branches  du  cycle  romanesque  d'Aiméry  de 
Narbonne  et  de  ses  enfants. 


•  Ilisûoire  littér.  de  la  France,  t.  XX,  p.  702. 

-  VoN  Aretin,  JSUesûe  Sage  neier  die  Gelurt  und  Jngend  Karîs  des 
Grossen. 

"^  GOD.  ViTERB.  Chronic.  part.  XVII,  ap.  Pistok.,  t.  II,  p.  300. 

^  Dans  le  cours  de  cette  notice,  nous  avons  constamment  écrit  Berte 
ans  grans  înés  par  respect  pour  lortliographe  des  manuscrits  existants. 
Mais  nous  croyons  qu'il  faut  lire  Berte  au  gran  pié,  conformément  à  la 
lé""ende  allemande  d'après  laquelle  la  mère  de  la  véritable  Bertlie 


XIX 


Enfin,  Ig  dernier  ouvrage  d'Adenès  que  nous  connais- 
sions, c'est  le  roman  de  Clcomadês,  qui  est  aussi  le  plus 
considérable  de  ses  écrits. 

D'après  ce  qu'il  nous  apprend  lui-même,  au  début  d<' 
ce  poëme,  l'idée  lui  en  fut  suggérée  par  deux  grandes 
dames,  et  ce  ne  fut  pas  sans  une  certaine  crainte  qu'il 
entreprit  ce  travail  ; 

Je  m'esmay  forment  de  l'emprise 
Comment  l'aie  bien  à  cliief  mise  ; 
Mais  ce  me  fait  reconforter 
Que  me  daignierent  commander 
Que  je  ceste  estoire  entendisse 
Et  à  rimer  l'eutrepreYsse 
Deux  dames  en  cui  maint  la  fleur 
De  sens,  de  biauté,  de  valeur. 

Quelles  sont  ces  dames,  il  n  ose  le  révéler,  de  crainte 
de  leur  déplaire. 

Leur  nons  ne  vueil  en  apert  dire; 
Car  leur  pais  aim  et  dont  leur  ire, 
Si  que  bien  sai  que  je  morroie 
De  duel,  se  fait  ne  dit  aveie 
Riens  fors  leur  plaisir  et  leur  gré. 
Pour  ce  seront  leur  non  nommé, 
Se  je  puis,  si  couvertement 
K'entendre  ne  puissent  la  gent 
Les  nens  d'eles,  quand  les  liront, 
S'en  ne  leur  monstre  oii  li  non  sont. 

(appelée  Bertha  7nif  dem  grossen  Fusse)  reconnut  sa  fille  à  la  différence 
qu'il  y  avait  entre  les  deux  pieds  de  la  prétendue  mère  de  Charlemagne, 
et  conformément  à  ce  vers  de  Godefreid  de  Viterbe,  qui,  parlant  de 
Pépin  le  Bref,  dit  : 

Elus  sponsa  fuit  grandi  pede  nomine  Berta. 

D'ailleurs ,  cette  opinion  s'accorde  parfaitement  avec  les  Heali  di 
Francia  où  il  est  dit  (lib.  YI,  cap.  11)  :  «  le  vi  avviso  clie  Berta  ha  un 
«  piè  un  peco  maggior  dell'  altre,  ed  e  il  piè  destro.  » 


—  XX  — 

Après  avoir  ainsi  piqué  la  curiosité  du  lecteur,  il  lève 
enfin  le  voile  vers  la  fin  du  poëme  ;  encore  n'emploie- 
t-il  que  la  forme  de  l'acrostiche  pour  faire  connaître  les 
noms  de  ses  deux  gracieuses  inspiratrices. 

res  dames  qui  me  commandèrent 

h> faire  ce  livre,  moustrerent 

ï:doyaument  leur  humilité. 

Or  me  doinst  Diex  que  à  leur  gré 

i-i'aie  ma  peine  emploiie. 

HHG  li  pri  que  il  m'en  aye. 

îzîonmer  les  vueil,  k'en  couvent  l'ai , 

Kn  ce  livre,  et  je  le  ferai. 

dont  me  convient  bien  aviser 

Wn  ce  que  on  ne  puist  trouver 

►riourme  ne  voie  qui  ensaigne 

S^iens  nule  qui  leur  nous  apraigne 

t^ceaux  qui  querre  les  verront. 

izi'en  dont  riens,  jà  ne  trouveront 

Oliose  escrite,  n'en  ai  pas  soingne, 

Kn  quoi  on  me  truist  en  mençoingne, 

gais  en  vérité  la  plaisans  ; 

ï>  ce  fait  bon  estre  tendans. 

pHen  ne  vaut  chose  mençongnable  ; 

i-ne  m'en  tieng  à  la  véritable. 

tdDiex  !  donnés  me  sens  par  quoi 

Nonmer  les  puisse,  si  com  doi. 

maintenant,  se  Diex  me  consaut, 

f>i  nonmé  une  qui  moult  vaut. 

tjont  me  convient  l'autre  nonmer, 

jt>  Diex  !  tant  parfont  à  amer  1 

goult  est  chascune  bonne  et  sage 

Kn  fais,  en  dis  et  en  usage. 

tcien  doivent  à  Dieu  obéir, 

tr'iement  cuer  et  cors  offrir. 

î>dès  mouteplient  en  bien. 

230  croi  k'en  eles  faille  rien. 

oe  don  leur  donna  Dieux  sans  doute. 

Waïr  leur  fist  mauvaistié  toute  ; 

Kn  leur  cuers  mist,  ainsi  le  croi, 


—  XXI  — 

Amours  pour  lui  aimer  en  foi. 
Nonmées  les  ai,  ce  sachiez. 
No  cuit  pas  Iv'entendu  Taiez, 
Ne  je  ne  quier  no  no  vorroio. 

Cet  acrostiche  donne  le  nom  de  Marie ,  reine  de 
France,  et  celui  de  Madame  Blanche,  fille  de  saint 
Louis,  qui,  devenue  veuve  de  l'infant  de  Castille,  était 
rentrée  en  France  en  1275.  Ce  furent  donc,  au  dire  du 
poëte,  ces  deux  princesses  qui  lui  inspirèrent  d'écrire 
les  aventures  merveilleuses  de  Cléomadès. 

La  geste  elle-même  il  la  dédia  à  Robert  d'Artois  : 

'A  noble  conte,  preu  et  sage, 
D'Artois,  qui  a  mis  son  usage 
En  Dieu  honorer  et  servir, 
Envoi  mon  livre,  pour  oyr 
Comment  il  est  fais  et  dites. 

On  a  discuté  la  question  de  savoir  si  l'invention  du 
cheval  de  fust  ou  d  ebène,  qui  est  le  pivot  principal  sur 
lequel  tourne  le  roman  d'Adenès,  appartient  en  propre  à 
notre  poëte  ou  si  elle  est  d'origine  orientale.  M.  Keight- 
ley  croit  en  trouver  des  traces  dans  la  littérature  per- 
sane, et  la  regarde  comme  une  transformation  du  cheval 
enchanté  des  Mille  et  une  Nuits,  dont  Ihistoire  a  pu  ctre 
introduite  dans  la  péninsule  hispanique  par  les  Arabes, 
pour  prendre  racine  dans  la  langue  espagnole  ;  et  là, 
pense-t-il ,  Blanche  de  France ,  familiarisée  avec  les 
poètes  de  cet  idiome  pendant  le  séjour  de  neuf  années 
qu'elle  fit  au  delà  des  Pyrénées ,  recueillit  cette  fable 
pour  la  transmettre  au  ménestrel  de  Gui  de  Dampierre  ^ 

*  Keightley,  Taies  and  popuïar  Jetions,  p.  43,  71  et  suiv. 

b 


—  XXII  — 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  machine  poétique,  nous  la 
retrouvons  dans  le  roman  de  Pierre  de  Provence  et  de  la 
belle  Magiielonne,  dont  quelques-uns  font  remonter  l'o- 
rigine au  xii®  siècle'.  Plus  tard,  le  vieux  poëte  anglais 
Chaucer  transforma  le  cheval  de  fust  en  un  cheval  de 
bronze  dans  un  de  ses  contes  [Squiers  Taie),  et  plus 
tard  encore  Cervantes  en  fit  le  coursier  du  Géant  Ma- 
lambrun  et  ce  fameux  Clavilègne  le  Véloce  du  haut  du- 
quel Sancho  Pança  vit  la  terre  grosse  tout  entière  comme 
un  grain  de  moutarde-. 

M.  Keiglitley  va  plus  loin.  Il  incline  à  croire  que  la 
contexture  même  du  roman  devait  être  connue  en  Es- 
pagne, où  Blanche  de  France  a  pu  en  prendre  connais- 
sance^. Mais  ce  r/est  là  qu'une  simple  assertion,  qu'il 
serait  fort  difficile  de  justifier. 

Moins  aventureux  que  l'écrivain  anglais,  M.  Paulin 
Paris  se  borne  à  dire  que  le  sujet  du  poëme  paraît  em- 
prunté aux  traditions  espagnoles  ou  moresques ,  tous 
les  principaux  personnages  mis  en  scène  par  l'auteur 
étant  espagnols  ou  sarrasins.  Mais  nous  n'avons  pu 
retrouver ,  ni  dans  le  Romancero  ni  dans  aucune  autre 
source  de  l'ancienne  littérature  hispanique,  la  moindre 
trace  de  Faction  développée  par  le  ménestrel  brabançon. 

Un  fait  cependant  nous  frappe ,  c'est  la  coïncidence 
de  l'apparition  de  Cléomadès  avec  la  tentatiA'e  que  fit  le 
roi  Philippe  le  Hardi  pour  s'emparer  de  la  Cerdagne  et 
du  Roussillon  et  dans  laquelle  il  perdit  la  vie  en  1 285. 

'  Graesze,  lehràuch  einer  alîgemeineii  Literârgescliichte ,  t.  IV, 
p.  386. 
'  Do7i  QuicJioUe,  livre  XLI. 
'  Ouvr.  cit.  pp.  42  et  43. 


XXTIl 


Le  poëte  n'aiirait-il  pas  cédé  à  un  motif  politique  en 
appelant  l'attention  sur  ces  provinces  convoitées  par  la 
France,  malgré  l'abandon  que  Louis  IX  en  avait  fait  en 
échange  du  Languedoc  par  le  traité  de  Corbeil  en  1258? 
N  aurait-il  pas  à  dessein  donné  pour  aïeul  à  son  héros 
un  roi  de  Sartaigne ,  c  est-à-dire ,  de  Cerdagne  et  non 
pas  de  Sardaigne,  comme  l'ont  cru  à  tort  le  comle  de 
Tressan^  et  le  baron  de  Reiffenberg  -  ?  Nous  nous  bor- 
nons à  poser  ces  questions  sans  entreprendre  de  les  ré- 
soudre. 

Quant  à  l'agencement  du  poëme  et  aux  nombreux 
épisodes  dont  il  est  orné ,  nous  ne  doutons  point  qu'il 
n'en  faille  faire  honneur  à  Adenès  lui-môme.  Et,  certes, 
le  poète  y  a  fait  preuve  d'un  talent  de  composition  que 
bien  peu  d'écrivains  du  xm^  siècle  ont  atteint.  On  peut 
lui  reprocher  çà  et  là  quelque  longueur,  quelques  détails 
trop  développés  ;  mais  son  œuvre  forme  un  ensemble 
de  conception  dont  toutes  les  parties  se  tiennent  et  sont 
étroitement  liées  l'une  à  l'autre.  Du  reste,  le  lecteur  en 
jugera  lui-même. 

Une  partie  de  l'action  de  Cléomadès  se  passe  en 
Espagne  ,  et  sur  cette  contrée  Blanche  de  France  a  pu 
donner  au  poëte  des  indications  certaines.  L'autre  partie 
se  passe  en  Italie,  pays  qu Adenès  connaissait  pour 
l'avoir  vu  de  ses  propres  yeux  et  oiiil  avait  recueilli  sans 
doute  les  légendes  relatives  à  Virgile  l'enchanteur  et 
tous  les  détails  locaux  qui  abondent  dans  le  roman. 

Nous  ne  pouvons  nous  défendre  de  croire  qu  Adenès 

*  X!orps  d'extraits  des  romans  de  chevalerie,  1. 1,  p.  293, 

'  Chronique  rimée  de  Philippe  Moushès,  1. 1,  Introduction^  p.  clxxvi. 


XXIV 


a  essayé  de  se  peindre  un  peu  lui-même,  dans  l'inté- 
ressant personnage  de  Pinchonnet,  le  modèle  des  mé- 
nestrels, qui  montre  tant  de  sagacité  et  de  dévouement 
à  servir  Cléomadès ,  mais  qui  n'oublie  pas  de  rappeler 
adroitement  que  tout  service  mérite  sa  récompense. 

Grant  eîir  a  à  servir  gent 
Qui  aient  tel  entendement 
Que  service  sachent  merir 
Ceaus  qui  le  savent  desservir; 
Car  moult  souvent  ont  le  bienfait 
Cil  qui  n'ont  pas  service  fait 
Par  quoi  le  delissent  avoir. 
Ce  puet  on  en  maint  lieu  veôir 
Que  cil  qui  desservi  aront 
Le  merir,  au  merir  faurront, 
Et  en  porteront  le  mérite 
Cil  qui  aront  esté  tout  quite 
De  desservir  le  guerredon 
Dont  il  enporteront  le  don. 
Souventes  fois  est  avenu 
Ce  que  j'ai  ci  amenteii. 
Ne  sont  ne  avisé  ne  sage 
Cil  qui  maintienent  tel  usage; 
Mais  je  ne  Tamet  h  nului. 
Bien  se  gart  chascuns  endroit  lui 
Qu'il  paie  le  desserveôur. 
Si  aura  aumosne  et  honneur; 
Car  qui  autrui  service  prent, 
Pechié  fait,  se  il  ne  le  rent. 

Le  poëme  de  Cléomadès  a  été  l'objet  de  nombreuses 
imitations,  qui  ont  paru  sous  des  titres  différents,  tels 
que  le  Cheval  de  fust,  Celinde  et  Mellarcliiis,  etc.,  mais 
qui  toutes  reproduisent  dîme  manière  plus  ou  moins 
servile  l'œuvre  du  poète  belge.  Le  roman  de  Valentin 
et  Orson  en  est  une  contrefaçon  grossière. 


XXV  — 


La  création  d'Aclonès  fut  au  nombre  des  lectures  dont 
le  moyen  âge  fit  un  de  ses  principaux  délices.  Froissart 
lui  dut  une  des  scènes  les  plus  gracieuses  que  nous  ren- 
contrions dans  ses  poésies,  et  nous  ne  pouvons  nous 
empêcher  de  la  rappeler  à  nos  lecteurs. 


Droitement  sus  l'eure  de  prime, 

S'esbatoit  une  damoiselle 

A  lire  un  rommant.  Moi  vers  elle 

M'eu  vinc,  et  li  dis  doucement 

Par  son  nom  :  «  Ce  rommant,  comment 

«  L'appelés-vous,  ma  belle  et  douce?  » 

Elle  cloï  atant  la  bouce  ; 

Sa  main  dessus  le  livre  adoise. 

Lors  respondi  comme  courtoise, 

Et  me  dist:  «  De  Cléomadès 

«  Est  appelés  ;  il  fut  bien  fais 

«  Et  dittés  amoureusement. 

«  Vous  lorés;  si  dires,  comment 

«  Vous  plaira,  dessus  vostre  avis.  » 

Je  regardai  lors  son  doulc  vis, 

Sa  couleur  fresce  et  ses  vers  yeulx. 

On  n'oseroit  souhedier  mieulx; 

Car  clievelis  avoit  plus  blons 

Qu'uns  lins  ne  soit,  tout  à  point  Ions, 

Et  portoit  si  très  belles  mains 

Que  bien  s'en  passeroit  dou  mains 

La  plus  friche  dame  dou  monde. 

Vrais  Diex  !  com  lors  ert  belle  et  monde, 

De  gai  maintien  et  de  g"ent  corps  1 

«  Belle,  di-je,  adont  je  m'acovs 

«  A  ce  que  je  vous  oë  lire. 

«  N'est  sons  d'instrument  ne  de  lire 

«  Où  je  prende  un  si  gTant  esbat.  » 

Et  la  damoiselle  s'emtat 

En  un  lieu  qui  donnait  à  rire. 

Or  ne  vous  saroi-je  pas  dire 

Le  doulx  mouvement  de  sa  bouche. 


—  XXVI  — 

Et  quant  elle  ot  lit  une  espasce, 
Elle  me  requist,  par  sa  grasce, 
Que  je  vosisse  un  petit  lire. 
Adont  lisi  tant  seulement 
Des  feuilles,  ne  sçai  deus  ou  trois. 
Elle  Tentendoit  bien  entrois 
Que  je  llsoie,  Diex  li  mire. 
Adont  laissâmes-nous  le  lire  ^ 

Remplacez,  clans  cette  scène,  le  roman  de  Lancelot 
par  celai  de  Cléomadès,  subsliluez  à  Froissart  et  à  la 
belle  liseuse  Paul  de  Rimini  et  Francesca  de  Ravenne, 
et  vous  vous  croirez  transporte  dans  la  Divine  Comédie 
de  Dante  ^. 

Vers  la  fin  du  xv®  siècle  parut  une  traduction  en  prose 
française  du  roman  de  noire  ménestrel,  et,  au  commen- 
cement du  siècle  suivant,  une  translation  en  prose  espa- 
gnole. On  connaît  de  l'une  et  de  l'autre  plusieurs  édi- 
tions ^  Ajoutons  que  tout  récemment  il  en  a  été  publié 
en  Angleterre  une  imitation  très-abrégée,  en  vers  fran- 
çais assez  médiocrement  tournés  ^.  Rappelons  aussi 
qu'en  1481  ,  un  an  après  l'apparition  de  la  première 
édition  de  la  version  en  prose  française,  William  Caxton 
fit  paraître  à  Londres  une  traduction  du  roman  du  Re- 
nard, dont  le  trente-deuxième  chapitre  rappelle  d'une 
manière  assez  narquoise  le  héros  de  noire  poëme  et  le 
cheval  de  fust.  Dans  l'énumération  des  objels  précieux 
que  le  renard  prétend  avoir  perdus,  se  trouvait,  dit-il, 

*  Œuvres  de  Froissart,  édit.  de  Buchon,  VEpincUe  amoureuse,  p.  206 
et  suiv. 

2  Inferno,  canto  V. 

*  Graesze,  ouvr.  cit.,  t.  IV,  p.  219. 

*  Cléomadès,  conie  traduit  en  vers  français  modernes,  du  vieux  langage 
d'Adenès  li  Roy,  par  le  chevalier  de  Châtelain.  Londres,  1859. 


—  xxvu  — 

un  petit  miroir  dont  le  cadre  était  fait  de  même  ])ois  que 
celui  qui  servit  au  roi  Crompart  pour  fabriquer  le  cour- 
sier destiné  au  roi  Marcadigas  et  par  lequel  Cléomadùs 
fut  enlevé'. 

Le  manuscrit  dont  nous  publions  ici  le  texte  est 
celui  de  la  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  à  Paris  (Belles- 
Lettres,  n°  l7o).  Peut-être  est-il  la  copie  même  qui 
fut  présentée  par  Adenôs  au  comte  d'Artois,  Robert  II. 
Il  est  d'une  remarquable  correction  et  est  précédé  d'une 
grande  miniature  qui  a  été  plusieurs  fois  reproduite.  Elle 
représente  la  reine  de  France,  qui  repose  sur  un  lit  de 
parade,  la  tête  appuyée  sur  sa  main  gauche  et  tenant  une 
fleur  dans  sa  main  droite.  Cette  princessse,  sur  la  robe 
de  laquelle  on  voit  figuré  le  blason  de  France,  parti  de 
Brabant,  est  accompagnée  de  deux  autres  dames  assises 
sur  de  riches  coussins.  L'une  est  Blanche,  fille  de  saint 
Louis  ,  comme  l'indique  sa  robe  au  blason  de  France  , 
parti  de  Castille  ;  l'autre  est  Mahaut,  fille  du  comte  Ro- 
bert II,  ainsi  que  le  marque  sa  robe  portant  les  couleurs 
de  l'Artois,  Blanche  tient  la  main  levée  dans  l'attitude 
d'une  personne  qui  parle,  et  elle  a  l'air  de  faire  un  récit 
auquel  la  reine  et  Mahaut  semblent  prêter  une  attention 
profonde.  Adenès,  à  demi  agenouillé  devant  le  lit  de  la 
reine  et  reconnaissable  au  rebec  posé  sur  son  genou, 
ainsi  qu'à  la  couronne  qu'il  porte  sur  la  tête  comme  roi 
des  ménestrels,  suit  avec  recueillement  les  paroles  de  la 
royale  conteuse. 

Le  texte ,  nous  l'avons   reproduit   dans  toute  son 

*  Keightley,  ouvr,  cit.,  p.  69  et  suiv. 


—  XXVIII  — 

intégrité.  Cependant  nous  nous  sommes  permis  de  res- 
tituer çà  et  là,  mais  en  l'indiquant  toujours  entre  cro- 
chets, quelque  mot  évidemment  resté  dans  la  plume  du 
scribe  ou  altéré  par  lui,  et  de  donner  la  préférence  à 
quelque  leçon  meilleure,  fournie  parle  manuscrit  du 
môme  poëme  qui  se  conserve  à  la  Bibliothèque  Impé- 
riale de  Paris  (n°  7539)  et  qui  a  été  peut-être  exécuté, 
ainsi  que  l'autre,  sous  les  yeux  du  pocte.  Toutes  les 
variantes  que  présentent  les  deux  transcriptions  se  trou- 
vent scrupuleusement  indiquées  dans  notre  édition. 
Nous  y  avons  ajouté  aussi  quelques  annotations  faites 
par  M.  Paulin  Paris  au  codice  de  l'Arsenal;  car  nous 
avons  tenu  à  laisser  sur  ce  monument  de  l'ancienne 
littérature  française  en  Belgique  la  marque  d'un  des 
hommes  qui  ont  le  plus  fait  pour  remettre  en  honneur 
les  créations  du  génie  du  moyen  âge. 

Bruxelles,  15  décembre  1865. 

A.  V.  H. 


X^-5-9 

ft 


GLÉOMADES 


c-OO^O-Cx 


Fol.  ]  l'o. 


-'"il  non  de  Dieu  le  créatour 

Qui  nous  doinst,  par  sa  grant  douceur, 


Que  les  âmes  li  puissons  rendre, 
Verrai  à  rimoiier  entendre. 
>  -  Je  qui  fis  d'Ogier  le  Danois 
/  Et  de  Bertrain  qui  fu  ou  bois, 

Et  de  Buevon  de  Coramarchis, 

Ai  un  autre  livre  rempris 

Moult  merveilleus  et  moult  divers. 
10  Diex  doinst  que  tex  soit  chascuns  vers, 

Que  blasmés  n'en  soie  et  repris  ! 

Moult  est  l'estoire  de  grant  pris 

Et  à  oyr  moult  gracieuse  ; 

Tant  est  diverse  et  merveilleuse, 

Que  je  croi  conques  nus  n oy 

Si  diverse  comme  cesti. 

Je  m'esmay  ferment  de  l'emprise 

Comment  l'aie  bien  à  chief  mise;* 

Mais  ce  me  fait  reconforter 
20  Que  me  daignierent  commander 

Que  je  ceste  estoire  entendisse 

Et  à  rimer  l'entrepreïsse 

Deux  dames  en  cui  maint  la  fleur 

De  sens,  debiauté,  de  valeur. 
Toar.  t.  i 


_  2  — 

Leur  nous  ne  vueil  en  apert  dire  : 
Car  leur  pais  ai  m  et  dout  leur  in-, 
Si  que  bien  sai  que  je  morroie 
De  duel,  se  fait  ne  dit  avoie 
Riens  fors  leur  plaisir  et  leur  gré. 
30  Pour  ce  seront  leur  non  nommé 
Se  je  puis  si  couvertement 
K'entendre  ne  puissent  la  gent 
Les  nons  d'eles  quant  les  liront, 
S'on  ne  leur  monstre  où  li  non  sont. 

La  fin  de  ce  livre  cerchiés 
Se  vous  les  nons  trouver  caidiés 
Des  dames  dont  m  oés  parler  ; 
Là  sont,  là  les  convient  trouver, 
Là  les  querés  se  vous  voulés. 
40  Bons  jours  leur  soit  hui  ajornés, 
Et  demain,  et  après  aussi 
Leur  aviengne  ce  que  je  di. 

Diex  en  ces  II  dames  assist 
Tant  de  bonté  quant  il  les  fist 
Et  de  beaulté,  k'à  souaidier, 
I  porroit  on  petit  aidier  ; 
Car  il  ni  faut,  par  vérité, 
Chose  qui  afière  à  biauté. 
Sage  et  courtoise  et  debonaire 
50  Est  chacune  ;  car  examplaire 

Puet  on  de  tous  biens  prendre  en  eles, 
Tant  par  sont  et  bonnes  et  bêles. 

Dès  ore  mais  vueil  commencier, 
Ceste  matere  aprochier  ; 
Car  j'en  ai  tel  commandement 
Que  u  i  doi  mètre  longuement. 


n 


—  ô  — 

Moult  me  tien  g-  à  bouetlré 
Quant  tés  dames  m'ont  commando 
De  faire  clioso  qui  leur  plaise; 
<)0  Liez  en  doi  bien  estre  et  aaise. 
Et  vous  dirai  raison  pour  quoi 
Joie  de  cuer  avoir  en  doi, 
Pource  que  n'ai  sens  dont  seûsse 
Venir  h  chief  se  je  n'eusse 
En  leur  dous  commant  pris  l'avis 
De  l'uevre  que  ie  vous  devis. 

Dames  de  si  très  grant  hautece 
Qu'eles  sont,  firent  gentillece 
Quant  me  daignièrent  commander; 

70  Et  certes  moult  en  doi  amer 
Humilité  par  cui  le  firent. 
Par  li  fu  ce  qu'eles  me  dirent 
K'à  faire  empreïsse  ce  livre. 
Diex,  se  il  li  plaist,  m'en  délivre 
En  tel  manière  et  en  tel  point 
Que  ià  de  mesdit  n'i  ait  point. 
Car  seur  tous  vices,  sans  mentir. 
Doit  on  le  mesdire  haïr. 
Et  à  ce  a  bonne  raison  ; 

80  Car  mesdis  muet  de  traïson. 
Et  cil  qui  en  traïson  maint, 
Ce  sevent  bien  maintes  et  maint, 
N'a  part  en  Dieu  ne  Diex  en  lui. 
Or  gart  Diex  de  honte  et  d'anui 
Fol.  1  V».      Ceaus  qui  mainent  en  loiauté, 
Et  me  doinst  par  sa  volenté 
Que  je  puisse  venir  à  chief 
De  recorder  de  chief  en  chief 
La  très  plus  merveilleuse  estoire 

90  Qui  onques  fust  mise  en  mémoire. 


Bien  doit  estre  en  autorité, 
Pource  qu'ele  est,  de  vérité, 
Estraite  dou  tans  ancien, 
Dès  le  tans  Deoclesien. 
Dire  le  vous  vorrai  briément  ; 
Vez  en  ci  le  commencement. 


Es  estoires  dou  roi  d'Espaigne 
Trueve  on  que  uns  rois  de  Sartaigne  ' 
Fu  jadis,  qui  Caldus^  ot  non. 
100  Poissans  fu  et  de  grant  renon. 
Enfans  ot,  mais  ne  sai  pas  quans  ; 
Mais  bien  sai  que  à  celui  tans 
Ot  en  Espaigne  line  pucele 
Qui  avoit  non  done  Ynabele. 
Plus  bêle  ne  convenist  querre. 
Hoirs  fu  de  trestoute  la  terre 
D'Espaigne  et  de  tout  le  pa;ys. 
Sage  fu  en  fais  et  en  dis. 

Caldus  li  rois,  qui  moult  fu  ber, 
110  La  fîst  requerre  et  demander 
Pour  I  sien  fiU,  et  ainsi  vint 
Que  le  mariages  avint. 
Marcadigas  à  non  avoit  ; 
Sages  et  biaus  et  preus  estoit, 
Et  larges  et  courtois  et  frans. 
Moult  par  furent  les  noces  grans, 
Car  arréées  telement 
Furent  qu'il  afiert  à  tel  gent. 

'  Cerdagne. 

2  Personnage  imaginaire  comme  tous  ceux  qui  vont  entrer  en  scène. 


Ne  s'eiitrauièrent  pas  agas 
120  Ynabele  et  Marcadigas; 

Mais  comme  amis  et  comme  amie 
Moult  menèrent  honneste  vie. 


Cil  d'Espaigne  moult  honnorèrent 
Roi  Marcadigas  et  amèrent  ; 
Car  moult  fu  sages  et  vaillans, 
Et  à  toute  honnour  entendans. 
Et  dous  et  courtois  et  loiaus, 
Et  dou  cors  hardis  et  vassaus. 
'A  point  sot  donner  et  prometre 
130  Et  largement  ens  es  bons  mètre. 
Une  teche  en  son  cuer  manoit 
Tele  que  adès  li  sambloit 
Qu'il  ne  povoit  trop  honnorer 
Les  bons,  ne  trop  dou  sien  donner. 

Gent  estraite  de  vilonnie 
N'amoit  point  en  sa  compaignie, 
Ains  i  amoit  les  chevaliers, 
Les  damoisiaus,  les  escuiers, 
Qui  de  lignage  èrent  gentil. 

140  Tel  gent  entour  lui  amoit  il  ; 
Car  tel  gent  convoitent  tousiours 
L'onneur  et  le  preu  leur  seignours. 
Tel  gent  pour  leur  seignour  morroient, 
Là  où  li  vilain  s'en  fuiroient; 
Car  li  vilains  par  droit  ne  crient 
Honte  quant  de  vilain  lieu  vient. 
Ne  vilain  ne  sevent  cremir 
Honte,  quant  il  cuident  morir  ; 
Dont  n  afiert  pas  que  li  vilain 

150  Aient  nul  grant  prince  en  leur  main. 


G 


Riches  vilains  ne  serviroit 
Jamais,  se  son  preu  n'i  savoit  ; 
Car  sa  nature  à  ce  le  coite 
Que  plus  a  et  plus  il  convoite. 
Pou  li  touche  de  quel  part  viengne 
Avoirs,  mais  k'à  son  ces^  le  tiengne. 
Pour  ce,  Marcadigas  haoit 
Les  vilains,  et  gentis  amoit  ; 
Car  bien  savoit  que  li  gentis 
160  Feroit  vilonnie  à  envis. 

Li  haus  hom  moult  folement  oevre 
Qu'il  grant  conseil  vilain  descuevre  ; 
Car  qui  par  vilain  veut  ouvrer 
De  s'onnour  bien  doit  meserrer; 
Car  jà  vilain  ne  loëront 
Nule  honnour,  puis  qu'il  i  verront 
Que  seur  aus  en  puïst  escheoir 
Periex,  ne  de  cors  ne  d'avoir  ; 
Car  pieçà,  con  dist  ce  proverbe  : 
170  «  De  pute  racine  pute  herbe;  » 
Et  si  redist  on  à  la  fois  : 
«  Adès  rêva  li  leus  au  bois.  » 
Bon  fait  entour  lui  avoir  gent 
Qui  aiment  miex  honnour  k'aroeiit. 

Cis  rois  en  haute  honnour  monta 
Pource  que  les  gentis  ama. 
Les  bons  sot  bien  vers  lui  torner 
Et  moult  les  sot  bien  honnorer  ; 
Et  dou  sien  largement  donnoit, 
180  Chascun  selonc  ce  qu'il  valoit. 
Ainsi  le  fist  cil  rois  adont  ; 

Sic.  Le  Ms.  7539  porte  :  «  Avoir,  fors  qu'il  as  mains  le  iiegne,  •; 


—  7  - 

Et,  se  li  roi  qui  ore  sont 

Et  li  prince  ainsi  le  faisoient, 

Je  croi  bien  que  miex  en  vaurroient. 

De  sa  femme  dirai  I  mot. 
Done  Ynabele,  qui  aine  n'ot 
Son  cuer  saoulé  d'onnour  faire, 
Dame  fu  de  très  bon  afaire. 
Les  povres  gentis  damoiseles 

190  Et  les  orphelines  puceles 
Et  les  dames  desconseillies 
Estoient  par  li  adrecies. 
Et  leur  fist  mainte  grant  bonté  ; 
Car  plaine  estoit  d'umilité, 
Et  de  pitié,  et  de  douçour, 
Et  de  sens  apensé  d'onnour  ; 
Car  largece  la  couronnée 
Fu  en  son  cuer  enracinée. 
Le  roi  ama  moult  et  chieri, 

200  Et  li  rois  l'ama  moult  aussi. 

La  première  année  orent  il, 
€e  tesmoigne  l'estoire,  I  fil, 
Tel  ainsi  com  je  truis  lisant 
Que  plus  preus,  ne  puis  ne  devant, 
Ne  fust  trouvez  en  nul  pays 
Ne  qui  d'armes  si  très  grant  pris 
Fol.  2  l^      Eûst,  ce  sachiez,  com  cil  ot, 
Sicom  la  mer  la  terre  clôt, 
Fors  que  Judas  Macabéus 
210  Et  Hector  de  Troies,  sans  plus. 
Mais  à  ces  II  n'aatiroie 
Nului,  k'à  envis  mentiroie. 

Biaus  et  gens  et  nobles  et  nés 
Fu,  et  ot  non  Cléomadès. 


—  8  — 

Je  ne  cuit  pas  que  plus  courtois 
Veïst  onques  princes  ne  rois 
Que  il  estoit,  n'en  doutés  mie 
K'ains  une  seule  vilonnie 
Ne  dist  ne  ne  fist  à  nului, 
220  Tant  par  avoit  franchise  en  lui 
Et  fine  debonaireté, 
Et  sens  norri  en  loiauté. 
De  tout  bien  fu  si  entechiés 
Que  n'i  failli  riens,  ce  sachiés. 

Si  tost  que  il  pot  chevauchier, 

Le  fist  ses  pères  envoiier 

En  Grèce  et  aprendre  griiois. 

Quant  grieu  sot,  pour  savoir  tiois 

Vint  à  Couloigne  *  en  Alemaigne. 
230  Avoec  lui  avoit  grant  compaigne 
.  De  barons  et  de  chevaliers. 

De  damoisiaus  et  d'escuiers, 

K'à  lui  ert  bien  aferissant 

Qu'il  menast  noble  vie  et  grant. 

'A  ce  tans,  c  est  vérités  fine, 

Avoit  non  Couloigne  Agrapine. 

En  cel  pays  tant  demora 

Qu'il  sot  tyois  ;  lors  s'en  ala 

Ou  roiaume  de  France  droit 
240  Que  on  adont  Gaule  nommoit, 

Pour  aprendre  sens  et  honneur 

Et  ce  qu'il  afiert  à  valeur. 

Fu  lonc  tans  eu  celui  pays  ; 

Car  en  es  anciens  escris 

«  Cologne,  Colonia  Agrippina.  Cette  ville  était,  à  l'époque  d'Adenèsf, 
îin  des  centres  de  civilisation  les  plus  importants  qu'il  y  eût  dans  le 
nord-ouest  de  l'Europe.  Elle  avait  une  école  très-frcquentée,  à  laquelle 
le  célèbre  Albert  le  Grand  fut  préposé  en  1249. 


î) 


Trueve  on  que  tousjours  a  esté 
France  la  llours  et  la  piirté 
D  armes,  d'onnour,  de  gentillece, 
De  courtoisie  et  de  largece  ; 
Ce  est  la  touche  et  Texamplaire 
250  De  ce  c  on  doit  laissier  et  faire. 


Tant  amenda  cil  damoisiaus, 
Que  nus  mieudres  ne  nus  plus  biaus 
Ne  fust  en  nul  pays  trouvés. 
Ne  de  toutes  gens  si  amés. 
En  France  demoura  lonc  tans. 

N'ai  pas  nommé  tous  les  enfans 
Qu  ot  Marcadig-as  li  gentis 
De  done  Ynabele  au  cler  vis. 
Trois  filles  orent,  dont  Tainsnée 

260  Fu  Elyador  apelée  ; 

Et  l'autre  ot  non  Feniadisse, 
Qui  n'estoit  ne  laide  ne  nice. 
Mais  bonne  et  bêle  et  ensaignie 
Si  que  de  tous  biens  fu  garnie; 
Et  la  tierce  avoit  non  Marine, 
Qui  tant  par  avoit  biauté  fine 
Que  nature  faire  le  sot. 
Qui  le  fist  au  miex  qu'ele  pot. 
Si  gentement  estoit  taillié 

270  Que  se  on  Teûst  souhaidié  ; 
Car  en  li  former  à  droiture 
Mist  Diex  entièrement  sa  cure. 
Nature  riens  ni  oublia  ; 
Car  je  croi  Diex  li  commanda. 
Pour  ce  n'i  osa  oublier 
Rien  que  Diex  li  volt  commander, 


—  10  — 

Et  ele  fist  si  le  commant, 
Qu'ele  fu  bêle  et  avenant. 

Tant  amendèrent  et  tant  crurent 
280  Les  trois  sereurs,  que  eles  furent 
D'aage  tel  que  par  raison 
Peûst  chascune  avoir  baron. 
De  leur  teches  vous  parlerai 
Au  plus  briément  que  ie  porrai. 
Bien  vous  puis  dire  au  premier  mot 
Que  nule  d'eles  teche  n'ot 
Qui  ne  fust  toute  de  bonté. 
Or  revenrai  à  leur  biauté 
Dont  le  voir  dirai,  se  ie  puis, 
290  Selonc  ce  k'en  Testoire  truis. 
Si  bêle  en  Espaigne  n  avoit 
Que  toute  la  mains  bêle  estoit. 
De  chascune  deviserai 
La  biauté  au  miex  que  porrai. 

L'ainsnée  fu  bêle  et  plaisans, 
Sage  et  courtoise  et  avenans, 
Et  de  manière  fu  et  d'estre 
Tel  comme  pucele  doit  estre. 
Cors  et  membres  ot  si  faitis 
300  Que,  se  à  droit  le  vous  devis, 
Je  ne  croi  que  en  li  fausist 
Rien  qui  par  droit  aferesist 
'A  damoisele  noble  et  gente. 
Et  s  ert  d'assez  joene  jouvente. 
Vint  et  trois  ans  ot  la  pucele. 

Or  est  droit  que  je  vous  espele 
La  biauté  de  sa  suer  seconde. 
RI  anche  fu  et  vermeille  et  blonde  ; 


—  li  — 

Sachiez  quele  ot  XX  |et]  II  ans 
310  Et  près  ert'  plus  bêle  II  tans 
Que  celé  que  i  ai  devisée. 

Or  vous  dirai  de  la  mainsnée 
Briémeut  :  parmi  le  bois^  m  en  vois; 
Ce  fu  la  plus  bêle  des  trois. 
De  trestout  bien  fu  ses  cuers  plains  ; 
XX  ans  avoit,  ne  plus  ne  mains. 

'A  mon  povoir  monstre  vous  ai 
De  chascune  ce  que  j'en  sai. 

Dès  ore  mais  seroit  saison 
320  Que  je  monstrasse  la  raison 
Por  quoi  Cléomadès  estoit 
Si  preus  que  chascun  le  prisoit 
Et  que  tout  s'en  esmerveilloient 
Cil  qui  de  lui  parler  ooient. 
De  ce  sai  bien  la  vérité. 
Moult  longuement  avoit  esté 
Li  rois  Marcadigas  en  guerre; 
Car  tolir  li  vorrent  sa  terre 
V  roi  qui  à  lui  marchissoient. 
330  Poissant  furent,  et  moult  avoient 
Seur  Marcadigas  grant  envie, 
Pour  ce  qu'il  menoit  tele  vie. 
De  la  terre  que  il  tenoit, 
Que  chascuns  s'en  esmerveilloit. 
Pou  parloit  on  se  de  lui  non 
Tant  par  estoit  de  grant  renon  ; 


'  Le  Aïs.  porte  :  «  Et  près  ele  plus  bêle  II  tans.  » 
2  En  marge  :  «  voir  Ms.  7539.  »  (Note  de  M.  P.  Paris] 
nuscrit  donne  ici  la  variante  :  «  Parmi  le  voir  m'en  vois.  » 


—  12  — 

Sens,  hannour,  vallour  et  noblece,- 
Humilité,  pitié,  largece, 
Fol.  2  v.      Debonnaireté,  courtoisie, 

340  Ot  tous  jours  en  sa  compaignie. 
Hardis  et  de  seûr  corage 
Fu  moult  et  de  fier  vasselage. 

Li  V  roi  dont  je  ci  paroi 
Firent  que  musart  et  que  fol, 
Qui  monstrèrent  leur  cruauté 
'A  home  de  si  granfr  bonté. 
Mais  ce  fist  envie  la  maie 
Qui  en  enfer  mainte  ame  avale. 
Par  envie  enprént  on  souvent 
350  Ce  dont  on  trop  tard  se  repent. 

Cil  roi  tout  ensamble  jurèrent, 
Sor  Marcadigas  assamblèrent. 
Moult  longuement  le  guerrièrent. 
Lui  et  sa  gent  moult  traveillèrent 
Et  li  firent  maint  grant  damage. 
Mais,  com  hom  de  grant  vasselage, 
Se  tint  contre  ses  anemis. 
Mais  moult  Forent  arrière  mis 
De  sa  terre  k'essillie  orent, 
360  Dou  pis  li  firent  que  il  porent 
Tout  li  V  roi  sans  nul  déport, 
Ni  regardoient  droit  ne  tort  ; 
Car  moult  avoient  grant  désir 
De  leur  volenté  acomplir. 

Et  quant  rois  Marcadigas  vit 
Qu'il  li  faisoient  tel  despit, 
Que  sa  terre  à  essil  metoient 
Et  sa  povre  gent  destru isolent, 


i:. 


Sachiez  que  mcriilt  près  li  touclioit. 
370  Mai[s]  partout  estre  ne  povoit; 
Car  de  toutes  pars  Vassailloient 
Cil  cinc  roi  qui  le  guerrioient. 
Maintes  fois  leur  vint  au  devant. 
Mainte  envaye  forte  et  grant 
Leur  fist  Marcadigas  souvent  ; 
Car  moult  deffendoit  aigrement 
Lui  et  sa  gent  et  sou  pays, 
Com  chevaliers  preus  et  eslis. 

Un  message  as  V  rois  transmist 
380  Et  de  par  lui  savoir  leur  fist 
K  a  I  d  aus  combatre  vorroit 
Le  quel  que  il  miex  lor  plairoit, 
Ou  au  plus  vaillant  de  lor  gent 
Cors  à  cors,  et  par  tel  couvent 
Que,  se  cil  à  cùi  combatroit 
Par  ses  armes  le  conqueroit, 
K'Espaigne  lairoit  à  tous  jours 
Ne  mais  ni  seroit  ses  retours  ; 
Et,  se  cil  est  par  lui  conquis, 
390  Qu'il  voisent  fors  de  son  pays. 
Ce  pour  quoi  tel  chose  manda. 
Ce  fu  pour  la  pitié  qu'il  a 
De  sa  gent  qu'il  voit  essillier, 
Ne  n'a  povoir  del  adrecier  ; 
Car  moult  avoient  grant  povoir 
Cil  V  roi,  ce  sachiez  de  voir. 

Quant  li  roi  ce  mant  entendirent, 
Leur  avantage  pas  ne  virent 
En  ce  ;  car  trop  estoit  vaillans 
400  Rois  Marcadigas  et  poissans. 
Et  pour  ce  li  ont  remandé 


—  14  — 

Que,  se  bataille  à  jour  nommé 
Veut  prendre  à  terme  de  II  mois, 
Que  chascuns  d'aus  se  tenra  quois, 
Et  que  riens  ne  li  forferont 
Dusques  à  tant  que  il  venront 
Tout  droit  au  jour  de  la  bataille  ; 
Car  bien  cuident  que  ce  lor  vaille, 
Car  bien  trois  tans  de  gent  avoient 
410  Que  tout  li  Espaignol  n'estoient. 
Marcadigas  leur  remanda 
K'à  celui  jour  se  combatra 
'A  aus,  ce  sachent  par  verte. 
Donnée  en  fu  la  setirté. 
Si  que  ambes  II  les  parties 
S'en  tinrent  très  bien  apaiies. 

En  tel  point  iluec  deraorèrent, 
Et  les  nouveles  s  en  alèrent 
En  maint  pays  ;  tant  qu'il  avint 
420  Que  à  Cléomadès  en  vint 
La  nouvele.  Là  il  manoit 
El  roiaume  de  France  droit. 
Quant  celé  nouvele  oy  ot, 
Au  plus  tost  que  il  onques  pot 
S'esmut  pour  aler  celé  part 
K'à  envis  quitteroit  sa  part 
De  deffendre  ce  dont  devoit 
Estre  sires  quant  Dieu  plairoit. 

Je  croi  k'ains  hom  de  si  pou  d'ans, 
430  Selonc  le  point  de  celui  tans, 
Eûst  tel  force  com  cil  ot 
Que  XX  [et]  *  V  ans  sans  plus  n  ot. 

'  Comme  dans  le  vers  305. 


—  15  — 

Adont  ert  pour  enfés  tenus 
(^il  qui  n  avoit  XXX  ans  ou  plus. 
De  tous  jeus  où  apartenoit 
Force  et  vigour,  tous  ceaus  passoit 
Qui  de  tel  jeu  s'eutremetoient. 
Li  plusour  moult  se  mervelloient 
Que  il  qui  si  joesnes  estoit 
440  Tel  force  et  tel  vigour  avoit. 
'A  paines  trouvast  on  nului 
Plus  bel  ne  plus  apert  de  lui. 

Cléomadès  tant  esploita 
Qu  il  vint  en  Espaigne  droit  là 
Où  li  rois  ses  pères  estoit. 
Et  quant  Marcadigas  le  voit, 
Savoir  povez,  grant  joie  en  ot. 
Et  quant  ses  fiex  salué  Tôt, 
Ainsi  com  il  apartenoit, 
450  Comme  cil  qui  tout  bien  savoit, 
Droit  vers  sa  mère  s'en  ala, 
Li  et  ses  sereurs  salua. 

Là  endroit  fu,  bien  le  sachiez, 
Souvent  acolés  et  baisiés. 
Moult  très  grant  joie  li  faisoient 
K'en  lonc  tans  veû  ne  Tavoient. 
De  sa  venue  grant  joie  orent 
Cil  dou  pays  quant  il  le  sorent. 
Quant  leur  damoisel  ont  veii, 
460  Si  bel,  si  gent,  si  par  creii, 
Si  courtois  et  si  afaitié 
Que  il  ert,  moult  en  furent  lié. 

Quant  Cléomadès  son  point  vit 
De  parler,  à  son  père  a  dit 


—  10  — 

Que  il  le  face  chevalier. 
De  ce  ne  se  veut  plus  targier 
.Que  chevaliers  ne  soit  sans  faille  ; 
Car  estre  veut  à  la  bataille  : 
Ce  ne  lairoit  pour  tout  lavoir 
470  C'on  li  porroit  ramentevoir. 

Fol.  3  r".        Marcadigas  li  debatoit 

Pour  ce  que  trop  joesnes  estoit; 
Et  cil  dist  bien  certainement 
Que  chevaliers  outréement 
Sera  dedens  celé  journée 
Que  la  grant  bataille  est  nommée, 
Et  dist  bien  qu'il  ne  s'en  tenroit 
Pour  plain  val  d'or,  s'on  li  donnoit. 

Sachiez  k'au  roi  vint  moult  à  gré 
480  Quant  vit  la  bonne  volenté 

Que  ses  fiex  avoit  de  bien  faire. 
jSie  l'en  volt  plus  dire  contraire, 
Ains  dist  chevalier  le  fera 
Puis  que  tel. volenté  en  a, 
Par  si  k'en  couvent  li  aroit 
Que  vers  les  bons  larges  seroit  ; 
Car  grans  princes  ne  puet  avoir 
Très  haute  honnour,  tant  ait  d'avoir, 
S'il  ne  set  les  bons  honnorer 
490  Et  dou  sien  largement  donner  ; 
Car  ne  vaut  riens  princes  eschars, 
S'il  avoit  d'or  charchié  M  chars. 
Cléomadès  avant  passa 
Et  li  dist  que  larges  sera  ; 
Or  ne  s'esmait  de  ce  noient 
Car  il  li  tenra  bien  couvent. 


—  17  — 

—   «  Biaus  fiex,  dist-il,  I)iex  vous  eu  oie 
«  Et  vous  tieugue  en  la  droite  voie 
«  Des  bons  hounorer  et  servir 
500   «  Et  de  leur  service  merir.  » 

Tantost  fist  li  rois  commander 
Que  on  feïst  tost  arréer 
Cotes  de  dras  d'or  et  mantiaus 
Pour  trois  cens  chevaliers  nouviaus, 
Et  chascun  armes  et  destrier 
Veut  con  leur  face  appareillier 
Pour  amour  de  ce  k'adouber 
Veut  son  fill  et  armes  donner. 

Tost  f u  la  besoigne  arréée , 
510  Puis  que  li  rois  l'ot  commandée. 
Chevalier  furent  au  tiers  jour. 
Sachiez  que  mainte  grant  honneur 
Y  ot  faite,  et  maint  don  donné  ; 
Don  n'i  furent  pas  oublié, 
Ains  i  furent  bien  en  saison  ; 
Donné  y  ot  maint  riche  don. 
La  feste  fu  et  bêle  et  grant. 
Et  li  jours  aloit  aprochant 
Que  la  bataille  estre  devoit. 

520      D'ambes  II  pars  vinrent  là  droit 
Où  estre  devoit  la  bataille. 
Lacié  y  ot  mainte  ventaille 
Et  mainte  fort  broigne  endossée  ;  *  ' 
Si  ot  mainte  trenchant  espée, 
Et  maint  hiaume  cler  reluisant, 
Et  mainte  ensaigne  flamboiant, 
Et  mainte  targe  et  maint  escu, 
Et  mainte  lance  à  fer  agu, 

TOAI.     I.  2 


—  18  — 

Et  maint  dart  et  maint  roit  espier, 
530  Et  maint  gavelot  pour  lancier; 
Maint  chevalier  riche  et  poissant 
Y  ot  et  maint  cheval  corant. 

Cléomades  sor  I  destrier 
Séoit  fin  [et]  fort  et  legier  ; 
Les  armes  son  père  à  label 
Portoit,  qui  moult  li  sirent  bel  ; 
Et  estoient  d'un  vert  dyaspre 
Li  label,  et  moult  trou  voit  aspre 
Le  cheval  sor  quoi  il  séoit  ; 

540  Si  à  point  afrenés  estoit 

Que  tournans  estoit  à  son  gré 
Et  mouvans  tout  à  volenté. 
En  armes  ert  moult  bien  séans, 
Et  gracieus  et  avenans. 
Apers  ert  et  amanevis. 
Sachiez  nel  vit  pas  à  envis 
Ses  pères,  mais  moult  li  plaisoit 
La  manière  k'en  lui  avoit; 
Car  moult  ert  bien  aparissant 

550  K'en  lui  auroit  home  vaillant. 

Ses  batailles  a  ordenées 
Marcadigas,  et  arréées. 
Trois  batailles  fist  de  sa  gent, 
Moult  les  ordena  bel  et  gent. 
Bien  et  à  droit  leur  devisa 
Comment  l'une  après  l'autre  ira. 
En  chascune  bataille  aloit; 
De  bien  faire  les  semonnoit. 
En  la  première  son  fill  mist  ; 
560  Tout  aviséement  le  fist, 

Car  bien  à  son  samblant  véoit 


—  li)  - 

Que  ses  cuers  ù  hounour  baoit. 
Moult  très  II  droit  le  chastia. 

—  «  Biaus  flex,  fait  il,  or  i  pamt 

«  Se  hui  moiisterrés  que  c'est  voirs 
vi  Que  (l'Espaigne  soiez  drois  hoirs.  » 

Cléomadès  li  respoudit. 

—  «  Sire,  fait  il,  je  vous  aâ 

<  Que  je  ferai  tout  mon  povoir 

570   «  Que  on  me  tiengne  pour  vostre  hoir 

«  Car,  se  je  faz  bien,  on  dira 

«  C'est  vostre  fiex  qui  fait  aura  '  ; 

«  Et  se  autre  chose  en  faisoie 

«  Vos  fiex  pas  à  droit  ne  seroie. 

«  Et  pour  ce  me  vorrai  pener 

«  De  non  de  tel  père  sauver. 

«  Il  ni  a  que  dou  chevauchier 

«  Et  des  anemis  aprochier; 

«  Car  j'espoir  que  bien  deffendrons 

580  «  L'onnour  que  nous  tenir  devons.  » 

Quant  Marcadigas  l'entendi 
Trestous  li  cuers  l'en  esjoï. 
Quant  de  son  fill  ot  tel  confort, 
,S'il  en  ot  joie,  n'ot  pas  tort. 
'A  sa  gent  dist  qu'il  chevauchassent 
Le  pas  sor  frain,  et  si  pensassent 
Que  cil  qui  pert  son  héritage 
Par  lascheté  fait  grant  folage  : 

—  «  Folement  se  sont  embatu 
590   '<  Cil  qui  ci  sont  seur  nous  venu; 

«  Car  seur  nos  droit  nous  defFendons, 
«  Por  quoi  Dieu  en  ayde  avons; 

'  Le  Ms.  porte  ;  «  Cest  votre  Jiex  qui  ce  fait  aura.  •> 


20 


K  Et,  en  deffendant  son  pays, 
«  Doit  chascuns  hom  valoir  aus  x 
*  Ou  plus,  ce  vous  di  je  por  voir. 
((  Au  besoing  doit  li  biens  paroir. 
«  Chascuns  ait  seûre  espérance  ; 
«  Car  Diex  sera  en  nostre  aidance.  » 

Ainsi  sa  gent  amonnestoit 
600  Marcadigas,  et  chevauchoit 
En  conroi  ordenéement. 
Moult  chevauchoient  noblement. 
Fol.  3  V".      Ce  fu  à  une  matinée. 

Mainte  ensaigne  desvolepée  * 
Y  ot  au  vent,  et  maint  penon  ; 
Si  ot  maint  escu,  maint  blazon 
Et  maint  riche  hiaume  luisant. 
Et  mîfint  chevalier  désirant 
D  acroistre  le  non  lor  seignour 
610  Et  d'aquerre  non  de  valour. 
De  deffendre  leur  hérités 
Sambloit  chascuns  entalentés. 
Sagement  et  bel  chevauchoient, 
Com  gent  qui  d'armes  duit  estoient, 
Les  batailles  l'une  après  l'autre, 
Le  petit  pas,  lance  sor  f autre, 
Escus  as  couls,  hiaumes  laciez. 

En  l'avant  bataille  estoit  chiez 
Cléomadès,  cui  moult  tardoit 
620  Que  l'estours  assamblés  n'estoit. 
La  seconde  après  lui  sivant 
Menèrent  doi  frère  vaillant. 
Li  uns  avoit  non  Fercatas, 

'  Sic.  Comp.  V.  5429. 


—  21  — 

Et  li  autres  Helyadas.    • 

Bel  et  preu  et  loial  estoient. 

l)e  guerre  ainbcdui  moult  savoient. 

Li  uns  portoit  armes  vermeilles 

'A  II  blanches  passans  cueilles  '  ; 

Li  autres  teles  les  portoit, 
630  Mais  que  labiaus  ^  bleus  i  avoit 

Qui  moult  très  bien  i  avenoient. 

Li  dui  frère  moult  s'entramoient, 

Dont  ne  faisoient  pas  folage; 

Et  cil  qui  tienent  cel  usage 

Font  que  sage  et  com  avisé. 

Souvent  en  ont  esté  blasmé 

Frère,  quant  il  se  descordoient. 

Et  encore  demain  feroient. 

Bien  en  doivent  estre  mains'  fort 
640  Frère,  quant  ne  sont  d'un  acort. 

En  l'arrière  bataille  fu 

Marcadigas,  qui  tant  valu 

Que  nus  hom  povoit  plus  valoir. 

Or  vous  vorrai  amentevoir 
De  ceaus  qui  sont  à  l'autre  lés , 
Où  maint  en  ot  qui  bien  armés 
Estoit,  et  seur  corant  destrier. 
Mainte  baniere  baloier 

I  veïssiez  et  mainte  ensaigne.  ^ 

650  L'uns  d'aus  monstre  l'autre  et  ensaigne 
La  gent  Marcadigas  venir. 
Lors  veïssiez  les  rens  frémir. 
V  batailles  faites  avoient  ; 

'  En  marge  de  ces  deux  derniers  vers,  M.  Paulin  Paris  a  écrit  le 
mot  Béarn. 
2  Lambel. 
"  Le  Ms.  porte  ;  maint. 


22 


Vers  Marcadigas  aprochoient 
Le  passet  rengié  et  serré. 

Mais  n'ai  encor  pas  devisé 
Qui  les  V  batailles  guioit.     > 
Chascuns  des  rois  une  en  avoit- 

La  première  ot  Garsianis. 
660  Cil  estoit  moult  entalentis 

De  ceaus  d'Espaigne  faire  mal 

Et  estoit  rois  de  Portingal. 

C'ert  la  bataille  ou  cbief  devant. 

Espaignol  vont  moult  maneçant, 

Et  moult  leur  tarde  k'assemblé 

Ne  sont  à  aus  et  ajousté. 

Sellrement  vont  aprochant 

Les  Espaignos,  et  moult  jurant 

Que,  s'il  les  truevent,  n  iert  pas  gas- 
670  Mar  virent  roi  Marcadigas. 

Plain  erent  d'outrageus  bobant. 

L'autre  bataille  après  sivaut 
Menoit  li  rois  Bondars  li  Gris. 
De  Gascoigne  ert  nés  et  norris, 
Et  si  en  estoit  rois  clamés. 
C'estoit  de  tous  li  miex  montés. 
Seur  I  cheval  liart  séoit, 
Tel  que  meilleur  ne  convenoit  ; 
Car  fins  ert  et  seûr  et  fors. 
680  Pour  sus  combatre  cors  à  cors, 
Ne  nol  meillour  cheval  de  guerre 
Ne  trouvast  on  en  nule  terre. 

La  tierce  bataille  guia 
G  aidas  des  Mons,  qui  bien  cuida 


-  25  - 

Celui  jour  destruirc  Espaignos. 
Mais  on  dist  :  «  Cuidiers  fu  uns  sos.  » 
Cil  ert  sires  des  Toulousans. 
C'ert  adont  uns  roiaumes  grans. 
De  Bourdiaus  d'usqu'à  Montpellier 
690  Ot  toute  la  terre  h  baillier. 
Bien  ert  sa  bataille  estofée 
De  gent  noblement  arréée. 
Bien  cuidoient  cel  jour  conquerre 
Marcadigas,  lui  et  sa  terre. 

La  quarte  bataille  menoit 
Uns  rois  qui  grant  désir  avoit 
Que  li  estours  fust  assamblés. 
D'Arragonne  fu  rois  clamés, 
Et  ot  non  Agambars  li  Lons, 
700  Ainsi  k'en  escrit  le  trouvons. 
Cil  recuidierent  moult  bien  faire 
Sor  ceaus  d'Espaigne  lor  afaire. 

La  quinte  ot  rois  Sormans  li  Rous. 
Cil  estoit  li  plus  fel  d'aus  tous 
Et  qui  plus  savoit  de  malice. 
Roi  fu  dou  règne  de  Galice. 
Par  lui  fu  premiers  commenciê 
Icele  guerre  et  atisié. 

Quels  armes  orent  li  V  roi 
710  Deviserai,  si  com  je  croi. 
'A  droit,  si  com  l'ai  entendu, 
Garsianis  portoit  l'escu 
Dyaspré  de  vert  et  de  jaune, 
'A  une  noire  teste  d'aune  ; 
Et  la  teste  estoit  coronnée 
D'une  coron  ne  à  point  ouvrée 


—  24  — 

De  gueules,  qui  bien  i  séoit. 
Et  Agambars  li  Lons  portoit 
L'escu  d'or  paie  de  vermeill. 
720  En  toute  l'ost  n'ot  son  pareill 
De  longueur  ne  de  grande  taille  ; 
Cil  desiroit  moult  la  bataille. 
De  gueules  et  de  vert  partis 
Ert  li  escus  Bondart  le  Gris, 
Et  i  avoit  d'or  I  lion 
Passant,  à  teste  de  mouton. 
Armes  portoit  moult  desguisées 
Sormans  li  Rous,  mais  devisées 
Les  vous  arai  assez  briément  : 
730  L'escu  d'or  à  I  vert  serpent 
Portoit,  et  ot  eles  vermeilles 
Li  serpens,  et  bleues  oreilles  ; 
Et  ot  aussi  la  teste  bleue, 
Et  ot  blans  pies  et  noire  keue  : 
Fol.  4  r.      C'erent  ses  armes,  vraiement. 

Galdas  des  Mons  l'escu  d'argent 
Portoit,  k  trois  coronnes  noires, 
'A  I  ourle  de  verdes  poires. 

Jà  avoient  tant  esploitié 
740  D'ambes  II  pars,  et  chevauchié , 

Que  entre  aus  n'a  voit  c'un  biau  plain  ; 
Veôir  se  porent  tout  à  plain. 

Quant  les  batailles  s'entrevirent, 
Sachiez  que  d'ambes  pars  frémirent, 
Cléomadès  vit  aprochier 
Les  anemis.  Sans  plus  targier 
Dist  à  sa  gent  que  il  brochassent 
Et  k'à  ces  premiers  assamblassent. 
Et,  si  tost  qu'il  les  ot  semons, 


—  25  — 

750  Chascuus  feri  dos  espérons. 

Mais  devant  tous,  près  d'une  arcliie, 

S'en  veuoit,  la  lance  enpoignie, 

Cléomadès  moult  fièrement 

Comme  hom  plain  de  grant  hardement. 

Le  premerain  qu'il  encontra 

De  coup  de  glaive  le  porta 

'A  la  terre  mort  estendu. 

Dou  tronçon  a  si  referu 

Un  autre,  que  il  l'abati. 
760  De  cel  poindre  trois  encheï 

Qui  onques  puis  n'orent  santé. 

Lors  a  le  bon  destrier  hurté 

Des  espérons,  et  trait  l'espée 

Qui  ert  trenchans  et  acérée. 

Enmi  les  anemis  s'embat, 

Trench e  et  coupe,  et  fiert,  et  abat 

Hiaumes,  escus,  targes,  blazons. 

Nés  et  visages  et  mentons. 

Ne  povoit  nus  hom  soustenir 
770  Les  grans  coups  qu'il  povoit  ferir. 

Tost  fu  redoutés  malement. 
Après  lui  assamblent  sa  gent 
Qui  durement  conforté  sont 
De  ce  que  tel  chevetaine  ont. 
Ains  qu'il  fussent  parassamblé, 
En  ot  maint  à  terre  porté, 
Qui  onques  puis  ne  releva. 
La  seconde  bataille  ala 
Assambler  moult  hardiement, 
780  Com  gent  de  grant  apensement 
Et  qui  d'armes  estoient  duit. 
Maint  arçon  i  veïssiez  vuit, 
Et  mainte  resne  trayuant, 


—  26  — 

Et  maint  home  à  terre  gisant. 
Fercatas  le  fist  bien  ce  jour, 
Il  et  ses  frères  et  li  lour. 

Quant  Marcadigas  vit  sa  gent 
Assambler  si  très  noblement 
Et  vit  que  cil  là  réusoient 
790  Où  sa  gent  assamblé  estoient. 
Sachiez  que  pas  ne  li  desplot. 
Si  tost  que  perceûs  les  ot, 
'A  sa  gent  dist  :  —  «  Or  leur  alons  ; 
Sachiez  desconfis  les  avons.  » 

Lors  veïssiez  chevaus  brochier, 
Escus  et  targes  embracier 
Et  brandir  maint  espie  trenchant. 
Marcadigas  trestout  devant 
S'en  venoit  la  lance  en  poignie. 
800  'A  l'assambler  :  «  Castele  !  »  escrie. 
Maint  escu  percié  et  troé 
Y  ot,  quant  furent  ajousté. 
Et  mainte  targe  depecie, 
Et  maint  cors  de  vassal  sans  vie, 
Et  mainte  lance  tronçonnée. 
Moult  par  i  ot  fiere  mellée. 
Moult  fu  la  bataille  crueuse 
Et  fiere  et  aspre  et  périlleuse. 

La  bataille  en  fuie  tourna 
810  Où  Cléomadès  assambla. 
Garsianis  ert  chevetaine 
De  la  bataille  premeraine; 
C'estoit  celé  qui  s'en  fuioit. 
Grant  noise  et  grans  cris  i  avoit  ; 
Mais  moult  i  ot  des  leur  oeis, 


27 


Et  navrés  et  i\  meschief  mis, 
Aius  qu  il  fussent  à  ce  mené 
Que  il  fussent  don  champ  tourné. 

Cléomadès  tant  redoutoient 
820  Que  ses  coups  atendre  n  osoient. 
Et  à  ce  avoit  bien  raison  ; 
Car  ne  puis  veôir  que  nus  bon 
Peûst  ferir  coups  si  despers. 
Hiaumes,  ne  escus,  ne  haubers 
Ne  povoit  nului  garandir, 
Puis  k  a  coup  i  povoit  venir 
Que  de  ce  coup  ne  le  tuast 
Ou  au  mains  qu'il  ne  l'afolast. 

Celé  bataille  s'en  tourna. 
830  En  une  autre  bataille  entra 
Comme  desconfit  s'en  venoient  ; 
Car  entre  leur  gens  se  féroient. 
Mais  sachiez  que  Cléomadès 
Les  sivoit  au  dos  moult  de  près 
Et  sa  gent  après  le  sivoient 
Qui  de  ses  fais  merveille  avoient. 

Que  vous  iroie  je  contant 
Ne  la  besoigne  pourloignant? 
La  chose  vous  acourcerai. 
840  Li  V  roi  que  nommé  vous  ai 
Des  V  batailles  que  il  orent 
Firent  une,  si  tost  qu'il  porent. 
Estour  y  ot  fier  et  mortel. 
Je  cuit  k'ainc  puis  ne  vit  nus  tel 
Si  aspre  ne  si  assaillant. 
Si  aigre  ne  si  defi^eudant  ; 
Car  dou  matin  jusqu'à  la  nuit 


—  28  — 

Ne  menèrent  autre  déduit 
Fors  que  toute  jour  chaploiier 
850  Et  de  l'un  l'autre  damagier. 

Sachiez  que  ne  se  tint  pas  quois 
Cléomadès  à  celé  fois. 
Enmi  le  tas  des  anemis 
S'estoit,  comme  chevaliers,  mis. 
Ou  plus  dru  d'aus  s'ert  embatus. 
Mains  en  fu  par  lui  abatus 
Le  jour,  et  mains  defîigurés. 
Et  mains  mors,  et  mains  afolés. 

Quant  Marcadigas  son  fill  voit 
860  Comment  les  rens  frémir  faisoit 
Et  les  batailles  remuer, 
«  Castele  !  »  li  ot  escrier. 
Toute  la  bataille  branloit 
Au  lez  là  où  il  se  tournoit. 
En  son  cuer  en  a  Dieu  loé, 
Quant  son  fruit  vit  si  meure 
Fol.  4  v^     Et  moult  plus  que  devant  ama 
L'ente  qui  si  fait  fruit  porta. 

Lors  se  feri  Marcadigas 
870  Si  anemis  '  ou  plus  grant  tas. 
Moult  durement  les  assailloit; 
Car  de  très  grant  vaillance  estoit 
Et  de  très  grant  apensement. 
Souvent  avoit  l'ueill  à  sa  gent. 
Quant  aucun  en  véoit  retraire, 
Ne  vous  sarois  je  pas  retraire' 
Comment  les  savoit  ravoiier 

'  LeMs.  porte  :  S'aneniis.  Comp.  v.  951. 

2  Le  Ms.  porte  :  «  Ne  vous  saroie  je  pas  retraire.  » 


—  29  — 

Kt  il  droit  d  armes  ensaîgner. 
Quant  il  vooit  qu'il  en  ert  poins, 
880  Souvent  li  ot  valu  cis  poins. 
'A  paines  fust  nus  si  doutiex, 
Qui  fesist  mal  devant  ses  iex, 
Tant  que  il  cuidast  ne  seust 
Que  Marcadig-as  près  li  fust; 
Car  en  son  bon  ensaignement 
Prenoient  tel  apensement. 
Que  il  plus  honte  redoutoient 
Que  il  à  mourir  ne  faisoient. 

Cléomadès  point  n'arrestoit, 
890  Mais  tout  adès  les  assailloit. 
Roi  Agambart  ot  abatu 
'A  la  terre  tout  estendu. 
Au  cheoir  si  fort  se  bleça 
K'ains  puis  ce  jour  coup  ne  donna  ; 
Mais  sa  gent  Torent  relevé 
Et  sor  son  cheval  remonté. 

'A  celui  point  tout  droit  avint 
Que  Galdas  des  Mons  là  sor  vint. 
Entre  lui  et  Bondart  le  Gris, 
900  Sous  Cléomadès  fu  ocis 
Ses  chevaus  à  celé  venue. 
Mais  je  croi  c'onques  mais  veiie 
Fust  nule  merveille  si  grant 
Com  de  lui  v[e]ôir*  deffendant. 
Quant  à  pié  fu  en  mi  aus  tous, 
Mustiaus  et  cuissel  et  genous, 
Moult  chier  comparer  convenoit 
Ce  que  ses  chevaus  mors  estoit. 

Le  Ms.  porte  :  voir. 


Dou  bran  qui  ert  soilliez  et  tains 
910  S'aidoit  com  chevaliers  certains 
De  prouèce  '  et  de  seûrté 
Et  de  hardement  apensé. 
Entour  lui  si  grant  parc  faisoit 
Que  nus  assaillir  nel  osoit. 
Ce  de  quoi  plus  il  l'assailloient, 
C'estoit  de  dars  qu'il  li  lançoient. 
Près  de  lui  n'osoient  aler 
Tant  se  faisoit  à  aus  douter. 
Savoir  poez  qu'il  Tocesissent 
920  Moult  volentiers,  se  il  pouissent. 

Dou  rescourre  moult  se  penoient, 
Sa  gent  et  grant  paine  i  metoient. 
Mais  tant  erent  afebloié 
De  lui  qui  estoit  mis  à  pié 
Que  moult  en  erent  esbahi  ; 
Leur  cuer  et  leur  coup  amenti  ^  ; 
Et  avoit  chascuns  tant  à  faire 
Qu'il  ne  savoit  auquel  lez  traire. 

Boudars  li  Gris  estoit  montés 
930  Seur  I  cheval  qui  estoit  tés 
Que  on  ne  peûst  souhaidier 
'A  fin  souhait  meilleur  destrier. 
Et  Cléomadès  le  choisi 
Haut  et  grant  et  fort  et  fourni. 
Vers  lui  s'en  vint  moult  fièrement. 
Le  cheval  par  la  resne  prent, 
Le  bran  tint  qui  estoit  soilliez 
De  couper  bras  et  poins  et  piez 
Et  d'espandre  sanc  et  cervele, 
940  Mainte  entraille  et  mainte  bouele, 

^  Le  Ws.  porte  :  pronce.  ^  Amenri? 


—  31  — 

En  fist  cspandro  aval  les  chans  ; 
Car  fors  crt  et  li  brans  tronclians. 
Si  en  feri  Bondars  le  Gris 
Que  don  coup  fu  si  estordis 
K'ii  la  terre  cher  pasmés; 
Et  Cléomadès  est  montés 
Seur  le  destrier  fort  et  isnel, 
Cui  que  il  soit  lait  ne  oui  bel. 
Lors  muet  h  aus  com  hom  irés  ; 
950  Cui  il  ataint  cil  est  aies. 
Si  anemi  se  desconfirent 
Forment  quant  remonté  le  virent, 
Et  li  sien  sont  rasseûré 
Quant  il  le  virent  remonté. 

Marcadigas  tout  en  tel  point 
Avoit  esté  droit  à  ce  point. 
Sormans  li  Rous  li  ot  ocis  * 
Son  cheval,  et  Garsianis. 
Ne  vous  puis  pas  tout  devise[r]  ; 

960  Grant  paine  ot  à  lui  remonter. 
Là  ses  chevaus  demora  mors  ; 
Fu  un  petit  navrés  ou  cors, 
Mais  n'estoit  pas  plaie  mortes. 
Tant  ot  fait  qu'il  fu  remontés, 
Et  venoit  rescorre  son  fill 
S'on  li  ot  dit  en  quel  perill 
Il  avoit  longuement  esté. 
Liez  fu  quant  il  l'a  retrouvé 
En  autre  point  qu'il  ne  cuidoit. 

970  En  son  cuer  Dieu  en  gracioit. 
«  Castele  !  »  escrie  hautement. 
En  l'estour  rentra  fièrement. 
Lors  li  vint  rois  Galdas  ;  adont 

Le  Ms.  porte  :  ocit. 


^  52  — 

Des  brans  entr'acointier  se  vont. 

Moult  y  avoit  fiere  mellée. 
Souvent  fu  «  Castele  !  »  escriée. 
Mais  tant  vous  di  que  là  endroit 
Marcadigas  trop  pou  avoit 
Des  siens  ;  car  si  chargié  estoient 
980  Que  tous  les  bras  plains  en  avoient 
De  toutes  pars  et  de  tous  lez. 
Li  chevaus  sur  quoi  remontez 
Fu  Marcadigas  li  gentis, 
Fu  là  endroit  souz  lui  ocis. 
N'est  merveille  s'il  ot  anui 
Et  meschief  de  cuer,  quant  souz  lui 
Fu  mors  ses  chevaus  à  celé  heure. 
Galdas  des  Mons  li  corut  seure, 
L'espée  ou  poing  ;  car  moult  désire 
990  Forment  quille  peûstocire. 
Quant  Marcadigas  se  vit  mis 
'A  pié  entre  ses  anemis. 
Bien  vit  que  il  mestier  avoit 
De  deffendre ,  et  il  en  faisoit 
Son  pouvoir  à  loi  de  vassal  ; 
L'espée  ou  poing  rendoit  estai 
'A  guise  de  hardi  sengler. 
Qui  li  veïst  esboueler 
Chevaus  et  entour  lui  ferir, 
Fol.  r>r».  1000  Bien  le  dellst  à  preu  tenir. 

Sa  gent  durement  se  penoient 
Dou  rescorre  et  abandonnoient 
Moult  très  hardiement  les  cors. 
Mais  tant  i  ert  grans  li  effors 
De  leur  anemis  là  endroit 
Que  trois  contre  I  en  y  avoit  ; 


—  33  — 

Ce  u'estoit  pas  comparoison. 

'A  Cléomadôs  le  dist  on 
Que  ses  pères  ert  en  tel  point, 
1010  Et  il  tantost  le  cheval  point 
Des  espérons.  Lors  s  adreça 
Droit  là.  où  cil  li  ensaigna 
Qui  dite  Ten  ot  la  nouvele. 
L'espée  ou  poing,  criant  «  Castele  !  » 
S'en  vint  droit  à  celé  mellée 
Qui  estoit  fiere  et  drue  et  lée. 

El  plus  grant  tas  moult  aigrement 
S'embat  plains  d'ire  et  de  talent 
De  ses  anemis  damagier. 
1020  'A  terre  en  fist  maint  trebuchier 
Ains  que  à  son  père  venist. 
Droit  devant  son  père  se  mist 
Qui  bien  mestier  d'ayde  avoit; 
Car  s'espée  brisié  estoit 
Et  ses  escus  tous  découpés 
Et  ses  hiaumes  tous  descerclés. 

Sachiez  que  tost  fu  conneus 
Cléomadès  quant  fu  venus 
'A  cel  estour  que  je  vous  di. 
1030  Tost  furent  li  renc  aclari. 
Ne  se  faisoient  pas  priier 
Si  anemi  de  traire  arrier. 
Li  uns  sor  l'autre  s'entassoit 
Au  lez  là  où  il  se  traioit  ; 
Car  si  très  perilleus  estoient 
Si  coup,  k'atendre  nés  osoient, 
K'armeiire  n'avoit  durée, 
Tant  fust  forte  ne  bien  ouvrée, 

T0:«.    I. 


—  34  — 

Contre  les  coups  que  il  féroit. 
1040  Pour  ce  chascuns  le  redoutoit. 

Vers  le  roi  Galdas  s'adreça  ; 
Et  Galdas  vers  lui  se  torna, 
Car  moult  ert  chevaliers  hardis 
Li  rois  Galdas,  et  de  grant  pris. 
Chascuns  tenoit  le  bran  haucié. 
Tost  ot  li  uns  l'autre  aprochié. 
Si  à  point  l'un  l'autre  encontrerent 
Que  les  espées  s'assenèrent  ; 
Car  les  coups  geterent  ensamble. 

1050  Mais  ainsi  avint,  ce  me  samble, 
Que  l'espée  Galdas  trencha 
Si  que  l'autre  parmi  coupa 
En  la  moienne  tout  parmi  ; 
La  pièce  à  la  terre  en  cheï. 
Quant  Cléomadès  vit  s'espée 
Qui  estoit  en  mi  leu  coupée, 
L'espée  forment  convoita 
Qui  la  sene  ainsi  coupée  a. 
Sachiez  qu'il  fera  son  pouoir 

1060  S'il  puet  de  celé  espée  avoir. 
Un  petit  le  cheval  brocha. 
Au  roi  Galdas  les  bras  geta, 
Par  la  chaienne  le  saisi 
'A  quoi  li  brans  d'acier  pendi 
Que  il  convoitoit  moult  formeut  ; 
'A  lui  le  tire  telement 
Que  le  roi  Galdas  reversa 
Seur  le  cheval,  et  rompue  a 
La  chaienne  tout  erramment. 

1070  L'un  et  l'autre,  si  com  j'entent, 
L'espée  et  la  chaienne  aussi 
Enporta,  pour  voir  le  vous  di. 


—  35  — 

Ne  sot  pouoir  de  retenir 
Galdas,  ainçois  convint  cheïr 
Lui  et  le  cheval  en  I  mont. 

'  Liez  fu  Cléomadès  adont 

Quant  il  ot  l'espée  conquise 
Dont  il  avoit  grant  convoitise. 
Ressoignie  ot  l'espée  à  non  ; 
1080  Ne  croi  k'ains  mieudre  veïst  ou 

Quant  Cléomadès  se  senti 
Dou  bran  le  roi  Galdas  saisi, 
Savoir  povez,  moult  en  fu  liez. 
Et  li  rois  Galdas  moult  iriez 
Quant  relevez  fu  et  il  voit 
Celui  que  il  de  mort  haoit 
Qui  de  s'espée  estoit  saisis' 
Moult  en  fu  de  cuer  abaubis. 
Sachiez  que  mainte  grant  colée 
1090  Fu  par  Cléomadès  donnée 
Puis  ce  di  à  ses  anemis 
De  Tespée  que  vous  devis. 

Galdas  des  Mon  s  fu  remontés. 
Mais  ains  puis  le  jour  ne  fu  tés 
Qu'il  tornast  vers  Cléomadès, 
Ainçois  eschivoit  tout  adès 
Les  lieus  là  où  il  le  savoit; 
Car  moult  à  redouter  faisoit. 
Cléomadès  le  bran  d'acier 
1100  Tint  en  son  poing,  que  moult  ot  chier. 
Le  premerain  qu'il  en  féri 
Jusques  ens  es  dens  le  fendi. 
Tant  féri  de  çà  et  de  là 

*  Le  Ms.  porte  :  Qui  de  s'espée  s'estoit  saisis;  mais,  d'après  le  sys- 
tème du  poète,  ce  vers  serait  de  neuf  syllabes. 


—  56  — 

Et  les  rens  si  aclaroia' 
Que  ses  pères  ot  recouvré 
Cheval,  et  Torent  remonté 
Sa  gent,  qui  moult  grant  joie  avoient 
De  ce  que  remonté  le  voient. 
Une  autre  espée  li  baillierent, 
1110  'A  sa  chaienne  la  lièrent  ; 
Car  s'espée  avoit  depecie 
En  deffendant  honnour  et  vie. 
Bien  le  cuidierent ,  tel  fois  fu , 
Sa  gent  dou  tout  avoir  perdu. 
Si  eussent  il ,  cest  passé  *, 
Se  ses  bons  fiex  n'eûst  esté 
Qui  le  rescoust,  si  com  vous  di  : 
Au  besoing  connoist  on  lami. 

Quant  Marcadigas  vit  son  fill 
1120  Qui  Tôt  rescous  de  tel  perill. 

N'est  merveille  s'il  en  fu  liez. 

Li  rois  n'est  gaires  detriiez. 

Après  ce  qu'il  fu  remontez , 

Tantost  est  en  l'estour  rentrez. 

Tout  en  combatant,  Dieu  prioit 

Que  il  de  son  fill  garde  soit; 

Car  bien  voit,  se  il  le  perdoient. 

Que  perdu  et  aie  seroient. 

Moult  se  maintenoit  noblement 
1130  Marcadigas  et  fièrement. 
Fol.  5  y.      Sa  gent  savoit  bel  rassambler 

Et  de  bien  faire  amonester. 

Mains  coups  fu  iluec  départis. 

'  Le  Ms.  porte  :  Que  les  rens  si  aclaroia. 

*  «  Par  terté  »  variante.  (Note  de  M.  P.  Paris.)—  Cette  variante  est 
fournie  par  le  Mr.  7539. 


37 


Encor  gisoit  Bondars  li  Gris 
Droit  enz  ou  lieu  où  il  cheï 
Quant  Cléomadès  labati. 
De  lui  rescorre  se  penerent 
Sa  geut,  tant  qu'il  le  remontèrent. 
Molt  ot  esté  en  pasmoison 

1140  Ken  lui  n'avoit  sens  ne  raison. 
Et,  quant  à  lui  fu  revenus, 
Sachiez  tout  vraiement  que  nus 
Ne  Teûst  mené  de  plus  près 
Là  où  seûst  Cléomadès  ; 
Car  essaie  ot  malement 
Sa  grant  force  et  son  hardement. 
Souvent  celé  part  regardoit 
Là  où  Cléomadès  savoit. 
Mais  de  plus  près  ne  Taprochast 

1150  Pour  tant  escorchier  se  laissast; 
Car  qui  veïst  les  rens  cerchier 
Et  ses  anemis  damagier 
Cléomadès  en  pluseurs  lieus, 
Bien  desist  :  —  «  C'est  d'armes  li  diex.  » 
On  pouoit  bien,  pour  voir,  jurer 
Que  tex  hom  faisoit  adouter. 

Puis  ce  di  que  remontez  fu 
Cléomadès,  et  qu'ot  tolu 
'A  Bondars  li  Gris  son  destrier, 
1160  Firent  pou  plus  que  traire  arrier 
Cil  qui  leur  aversaire  estoient. 
Peureusement  [il]  se  tenoient'  ; 
Car  Cléomadès  si  menés 
Les  ot,  puis  qu'il  fu  remontés, 
Qu'il  estoient  de  tgutes  pars 

Le  Ms.  porte  ;  Peureusement  se  tenoient. 


—  38  — 

Brisié  et  derrout  et  espars. 

Cléomadès  tant  redoutoient 
Que  devant  s'espée  fuioient 
Com  fait  ane  devant  faucon 
1170  Et  grue  pour  Talerion. 
Morir  ou  cheôir  convenoit 
Celui  qu'il  à  plain  coup  féroit. 
Ce  jour  a  bien  as  siens  paru 
K'en  lui  avoit  force  et  vertu  ; 
Car  je  croi  mal  leur  fust  aie 
S'il  n'eûst  là  ce  jour  esté. 

Espaignol  apertement  voient 
Que  cil  de  là  se  retraioient 
Aussi  com  en  desconfisant. 
1 180  Tantost  perçoit  leur  convenant 
Marcadigas.  Lors  escria 
As  siens  :  —  «  Seignor,  or  i  parra 
«  Se  ainsi  nous  eschaperont  ; 
«  Veôir  pouez,  desconiSt  sont.  » 

Droit  après  ce  I  seul  petit 
Que  Marcadigas  ot  ce  dit, 
Orent  leur  anemi  torné 
Les  dos,  comme  desbareté, 
Et  s'en  aloient  qui  ains  ains. 
1190  Lors  veïssiez  parmi  ces  plains. 
Et  parmi  mous  et  parmi  vaus, 
Grans  pourrieres  et  grans  enchaus. 
Trestous  li  chans  estoit  jonchiez 
De  mors,  de  navrez,  de  bleciez, 
De  nés  coupez,  de  chiés,  de  mains. 
Jambes,  piez,  bras  n'i  ot  pas  mains. 
Tant  en  gisoit  de  tous  costés 


—  39  — 

Que  ce  fust  h  veôir  pités. 
Tant  y  ot  de  mors  et  de  pris, 
1200  Que  n'i  saroie  mètre  pris 
Ne  somme  ;  tant  en  y  avoit, 
Que  chascuns  s'en  esmerveilloit. 
Tant  avoit  li  enchaus  duré 
Que  il  estoit  près  k'à  vespré. 

Lors  fist  Marcadigas  sonner 
Ses  cors,  pour  sa  gent  rassambler. 
'A  celui  tans  coustume  estoit 
Que,  si  tost  com  les  cors  ooit. 
Devers  leur  cliief  se  retraioient 
1210  Cil  qui  les  cors  oys  avoient. 
Et  cil  aussi  ainsi  le  firent. 
Leur  gens  parmi  les  chans  requirent, 
Dont  assez  mors  en  y  avoit. 
Chascuns  son  ami  requeroit, 
Et  estoit  coustume  à  ce  jour 
Que  cil  qui  erent  vainqueôur 
Tout  droit  en  ce  lieu  demoroient 
Où  la  victoire  eu  avoient. 

Li  vainqueôur  là  demorerent, 
1220  Et  li  desconfit  s'en  alerent 
Si  dolent  et  si  irascu 
Com  cil  qui  estoient  vaincu. 
Tout  droit  au  lieu  sont  retortié 
Dont  au  matin  erent  sevré. 
Tentes  et  aucubes  et  très 
Y  ot  ne  plus  ne  mains  k'assés, 
K'à  tout  leur  pouoir  i  estoient 
Venu,  pour  ce  que  il  cuidoient 
La  terre  d'Espaigne  conquerra  : 
1230  Pour  ce  orent  empris  la  guerre. 


_  40  — 

Mais  entre  savoir  et  cuidance 
Sachiez  a  moult  grant  differance. 
Cuidiers  a  maint  home  arriéré. 
Et  savoirs  maint  home  alevé. 
Puisque  savoirs  fait  avancier, 
Fols  est  qui  se  tient  au  cuidier. 
Pou  voit  on  venir  à  honneur 
De  gent  qui  trop  soient  cuideur. 
Grant  seigneur,  petit,  ne  moien 
1240  Tant  a  en  cuidier  fort  loien 
Que  nus  desloier  ne  s'en  puet, 
Se  il  conseil  croire  ne  vuet, 
Et  se  *  pert  si  en  pluseurs  liens 
Que  ce  est  damages  et  die  us*. 

Sachiez  k'ainsi  ert  avenu 
Que  tout  V  erent  revenu 
Li  roi  et  arrier  retorné. 
Moult  dolent  et  moult  tormenté. 
N'est  merveille  se  dolent  erent; 
1250  Car  le  tiers  pas  ne  ramenèrent 
De  ceaus  qu'il  en  orent  menez. 
Tant  en  ot  en  l'estour  remez. 

Quand  cil  qui  furent  eschapé 
Furent  là  endroit  rassamhlé. 
Conseil  prirent  qu'il  s'en  fuiroient. 
Li  plus  d'aus  à  ce  s'acordoient  ; 
Car,  s'il  atendent  lendemain, 
Il  seront  tous  pris  à  la  main 
Et  honni  et  destruit  et  mort. 
1260  Au  fuïr  ont  pris  leur  acort, 


'  Le  Ms.  porte  ce. 
'  Dettil. 


—  41  — 

Car  deffeuse  i  vaurroit  petit. 
Li  V  roi  s'i  sont  assentit. 

Fol.  6  r».         Tous  ont  guerpi,  tentes  et  très. 
Chascuns  d'aus  s'est  de  là  sevrés  ; 
Car  lendemain  tant  redoutoient 
Que  là  plus  demorer  n'osoient. 
Sachiez  que  moult  pou  atendirent 
L'un  l'autre,  quant  de  là  partirent. 
Tous  ceaus  qui  n'en  porent  aler 
1270  Convint  là  endroit  demorer; 
Et  encore  demain  feroit 
Là  où  tel  besoigne  avenroit. 
Grant  chose  a  en  faire  l'estuet  ; 
Bien  savez  :  qui  ne  puet,  ne  puet. 

Chascuns  des  rois  tant  espioita 
Que  de  là  endroit  eschapa. 
Que  vous  diroie  je  lonc  conte, 
Fust  à  honneur  ou  fust  à  honte. 
Ne  comment  qu'il  fust  avenu? 

1280  En  leur  pays  sont  revenu  ; 

De  leur  meschief  sont  conforté, 
En  ce  que  il  sont  eschapé  ; 
Car  bien  sevent  tout  en  apert 
Cil  qui  pert  la  vie  tout  pert. 
Trop  lonc  parlement  vous  feroie 
Se  de  chascun  vous  devisoie. 
Comment  ala  ne  comment  vint, 
Ne  k'à  son  r'aler  li  avint. 
Chascuns  ne  fist  pas  ce  qu'il  vot, 

1290  Ains  fist  chascuns  au  miex  qu'il  pot. 

La  bataille  que  je  vous  di 
Fu  par  I  jour  de  merkedi. 


~  42  — 

Chascuns  celé  nuit  trespassa 
Si  comme  li  tans  l'aporta. 
En  l'ost  Marcadigas  disoient 
Que  par  Cléomadès  avoient 
Sauvé  trestout  entièrement, 
Vie  et  honneur  et  tenement. 

'A  merveille  fu  regardés, 
1300  La  nuit  que  Testours  fu  fines. 
De  sa  très  grant  poissant  valour 
S'esmerveilloient  li  plusour. 
Sachiez  volontiers  le  baisast 
Ses  pères,  se  faire  l'osast, 
Pour  ce  que  de  cuer  Tamoit  tant  ; 
Mais  n'ert  pas  chose  aferissant. 
N'ert  merveille  se  il  l'amoit 
Pour  la  bonté  k'en  lui  savoit. 

La  plaie  le  roi  fu  tentée 
1310  Et  à  point  remise  et  bendée. 
Lié  sont  de  ce  qu[e]  il  ni  a 
Perill,  et  que  très  bien  garra  ; 
Car  li  maistre  ainsi  dit  leur  ont. 
N'est  merveille  se  lié  en  sont. 
Celé  nuit  fu  bêle  et  plaisans, 
Car  il  faisoit  si  très  douz  tans 
Que  se  on  Teûst  souhaidié  ; 
Ce  leur  a  moult  la  nuit  aidié. 

Lendemain,  droit  à  la  jornée, 
1320  Furent  leur  gent  toute  arréée 
Pour  aler  au  lieu  où  cuidoient 
Les  rois  qui  fuis  s'en  estoient, 
Ainsi  com  vous  oy  avés  ; 
Mais  n'i  trouvèrent  fors  navré? 


—  43  — 

Et  gent  qui  fuïr  no  s'en  porcnt. 
De  ceaus  tirent  ce  que  il  vorrent 
Et  ce  que  il  i  apartint 
Ne  sai  pas  kan  qu'il  i  avint. 
Mainte  tente,  maint  paveillon 

1 330  Et  maint  tré  de  riche  façon 

Trouvèrent,  et  moult  d'autres  biens. 
Car  n'en  avoient  porté  riens 
Li  roi  ne  cil  qui  s'en  fuioient  ; 
'A  l'eschaper  plus  entendoient. 
Départi  fu  en  pluseurs  mains 
Celé  jornée  le  gaains. 
Sachiez  que  maint  coffre  effondré 
Y  ot,  et  maint  sac  desciré. 
Et  mainte  bouge  découpée, 

1340  Ainçois  qu'ele  fust  deffermée. 
Entre  argent  et  joiaus  et  or 
Trouvèrent  moult  très  grant  trésor, 
Or  en  paillole  et  en  tarin. 
Maint  anel  d'or  et  maint  bacin 
Trouvèrent,  et  maint  grant  jouel 
Qui  estoient  et  riche  et  bel. 
Mainte  riche  vaisselemente 
Touverent,  bêle  et  noble  et  gente, 
Pos,  hanas  et  platiaus  d'argent; 

1350  Car  moult  estoient  riche  gent 
Li  roi  qui  s'en  erent  fuï. 

Quant  poins  en  fu,  de  là  parti 
Se  sont,  et  arrier  retorné 
Quant  tout  orent  pris  et  troussé. 

Marcadigas  si  départi 
Le  gaaing  qui  fu  fais  iki, 
K'ains  n'en  retint  IIII  besan&. 


__  u  — 

Se  il  en  i  eiist  X  tans, 
Si  Teûst  il  trestout  donné 
1360  Ceaus  qui  en  avoient  sué 

Ou  hiaume,  et  leur  sanc  espandu. 
Sages  et  larges  et  preus  fu. 
Dou  sien  propre  tant  leur  donna 
Que  chascuns  de  lui  se  loa. 
En  leur  pays  sont  repairié 
Riche  d'avoir,  et  de  cuer  lié 
De  ce  que  desconfit  avoient 
Ceaus  qui  destruire  les  cuidoient. 

Marcadigas  est  demorés 
1370  De  joie  riches  et  comblés. 

Son  roiaume  a  bien  deffendu. 
Il  et  ses  liex  sont  revenu 
Là  où  done  Ynabele  estoit 
Et  ses  filles  que  moult  amoit. 
Ne  demandez  pas  se  il  furent 
Conjoy,  car  estre  le  durent. 

Quant  done  Ynabele  parçoit 
Son  fill,  dont  tant  de  bien  avoit 
•  Oy  dire  les  repairans, 
1380  Moult  fu  ses  cuers  liez  et  joians  ; 
Car  par  son  fait  erent  vaincu 
Li  autre,  et  11  sien  retenu. 
De  li  fu  baisiez  moult  souvent 
Et  de  ses  sereurs  ensement. 

Cléomadès  I  veu  voua 
Tel,  que  jamais  ne  finera 
De  guerroier  tous  les  V  rois 
Qui  orent  fait  tant  de  desrois 
'A  son  chier  père  par  envie. 
J  390  Ou  il  i  laissera  la  vie. 


-  45- 

Ou  il  les  fera  repentir 
De  ce  qu'il  cuidierent  honnir 
Son  père  et  ceaus  de  son  pays. 
Ainsi  la  voué  et  empris. 
Fol.  G  vo.     Et  sachiez  que  tout  acheva 

Le  veu,  ains  riens  n'en  oublia. 
Mais,  ains  qu'il  le  peûst  furnir, 
Enconvint  il  maint  coup  férir 
Et  mainte  grant  paine  endurer  ; 
1400  Ne  pourquant  le  fist  achever. 

Trop  i  metroie  longuement 
Se  je  vous  disoie  comment 
Le  veu  qu'il  fist  à  chief  mena. 
Si  asprement  ceaus  guerroia 
Qui  envers  son  père  mesprirent 
Et  qui  à  lui  guerre  entreprirent, 
Qu'il  en  prist  cruel  vengement. 
Mais  je  vous  dirai  moult  briément 
La  venjance  que  il  emprist, 
1410  Ainsi  quel'estoire  le  dist. 

Cléomadès  si  se  prouva 
En  armes,  et  si  esploita 
Que  loez  fu  de  ses  amis 
Et  doutez  de  ses  anemis. 
Car  les  V  rois  qui  guerroiié 
Orent  son  père  et  damagié 
Fist  tous  venir  à  sa  merci 
Et  furent  tout  à  lui  sougi. 

Quant  à  merci  furent  venu , 
1420  Tel  raënçon  et  tel  treii 

Li  rendirent  comme  lui  plot  ; 
Ne  tout  entour  la  terre  n'ot 
Prince  ne  roi  ne  haut  baron 


—  40  — 

Ne  fust  en  la  subjection 
De  Marcadigas  et  de  lui. 
Trop  longuement  et  à  anui 
Vous  tenroie,  se  recorder 
Vous  vouloie  et  tout  deviser 
Les  emprises,  les  féreïs, 

1430  Les  batailles,  les  poigneïs, 

Les  assaus  ne  les  grans  estours 
Des  chastiaus,  des  viles,  des  tours , 
Les  fuïrs  ne  les  enchauciers. 
Les  retours  ne  les  raliiers 
Qui  i  furent,  ains  k'achevée 
Fust  la  guerre  ne  afinée. 
Je  ne  l'aroie  pas  conté 
En  tout  le  plus  lonc  jour  d'esté. 
Mais  par  Cléomadès  avint 

1440  Que  la  guerre  à  si  fait  cbief  vint. 
'A  paines  vous  recorderoie, 
Jà  si  pener  ne  m'en  saroie, 
La  valour  qui  en  lui  estoit 
Et  adès  i  monteplioit. 

C'ert  li  arbres  de  hardement 
Enracinez  d'apensement, 
Entez  de  très  haute  prouece, 
Fueillis  d'onnour  et  de  largece, 
Floris  de  bonne  volenté, 
1450  Fructefiez  de  seûrté, 

Assavorez  d'umble  douçour, 
Meurs  de  force  et  de  vigour. 

Sa  gent  qui  avoec  lui  estoient 
Sachiez  que  si  grant  cuer  prenoient 
Es  grans  fais  d'armes  qu'il  faisoit, 
Que  chascuns  hardis  en  estoit. 


—  47  — 

Li  coiiart  hardi  devenoient 
Quant  lez  C16omadôs  cstoient. 
Tous  cuidoit  estre  asseûrez 

1460  Qui  lez  lui  estoit  ajoustez. 
Ses  hardemens  et  ses  avis 
Faisoit  les  siens  preus  et  hardis  ; 
Et  s'en  lui  hardement  avoit, 
De  tel  povoir  avoec  estoit 
K'à  paines  povoit  il  férir 
Nului,  nel  convenist  chéir 
De  son  cheval,  ou  vif  ou  mort. 
Bien  durent  avoir  grant  confort 
Gent  qui  avoient  tel  seignour 

1470  Où  tant  ot  prouece  et  valour. 
Mais  de  lui  ore  me  tairai  ; 
D'autre  chose  vous  parlerai. 

Sachiez  que  droit  à  celui  tans 
Ot  el  règne  des  Aufricans 
Trois  rois  qui  grant  richece  avoient  ; 
Car  moult  très  grant  terre  tenoient. 
Li  uns  de  l'autre  marchissoit 
Moult  près,  et  moult  l'un  l'autre  amoit, 
Chascuns  savoit  moult  de  clergie, 
1480  D'ingromance  et  d'astronomie  ; 
Car  à  celui  tans  vraiement 
Ert  coustume  communaument 
Que  li  grant  seignour  qui  estoient 
Adont  de  clergie  savoient 
Et  savoient  de  tous  langages. 
Tex  estoit  adont  li  usages. 

Les  trois  rois  vous  vorrai  nommer 
Dont  j'ai  commencié  à  parler. 
L'uns  avoit  non  Melocandis  ; 


1490  Cil  fu  sages  clers  et  soutis. 

Biaus  et  gens,  nobles  et  courtois 
Fu,  et  de  Barbarie  ert  rois. 
Et  Tautres  ot  non  Baldigans  ; 
Cil  refu  grans  clers  et  sachaus. 
Et  fu  moult  biaus  et  bien  tailliés. 
Nés  et  courtois  et  afaitiés. 
Plains  fu  de  grant  chevalerie. 
De  Maroc  tint  la  seignorie. 

Et  li  tiers  avoit  non  Crompars  ; 
1500  Cil  sot  presque  tous  les  VII  ars. 
Lais  et  petis  fu  et  boçus. 
lex  enfossez  et  nés  camus 
Avoit,  et  si  ot  courbe  eschine 
Et  le  menton  sor  la  poitrine. 
Moult  fu  sages  et  bien  lettrés. 
De  Bougie  fu  rois  clamés. 

Un  jour  se  furent  ajourné 
Cil  troi  roi  que  j'ai  ci  nommé, 
En  leur  pays,  je  ne  sai  ù. 

1510  Mai[s]  ce  dont  leur  parlement  fu 
Sai  ainsi  com  Toy  conter. 
Moult  avoient  oy  parler 
Des  trois  plus  bêles  Espaignoles 
Dont  on  tenist  onques  paroles. 
Par  oïr  dire  les  amoient  ; 
Car  aine  veûes  nés  avoient. 
■    'A  ce  s'assentirent  tout  troi 
Qu'il  iroient  à  grant  conroi 
Au  roi  Marcadigas  rouver 

1520  Ses  filles  pour  aus  marier. 

Lors  s'est  rois  Crompars  avisés 
Que  laidement  ert  figurés, 


-  49  — 

Et  pour  ce  envis  li  donroit 

Cil  rois  sa  fille  saroit  droit. 
«  —  Seigneur,  fait  il,  n'est  pas  agas 
«  Li  grans  povoirs  Marcadigas, 
Vo].  7  r«.       ..  Car  sougit  et  obéissant 

«  Sont  à  lui  tout  li  marchissant 
a  Par  la  proece  de  son  fill  ; 
1530   ^  Mais  qui  ore  avoit  cuer  soutill, 
«  Par  quoi  peiissions  arréer 
«  Que  chascuns  peûst  présenter 
«  I  jouel  de  très  grant  richece 
«  'A  ce  roi  qui  a  tel  noblece, 
^i  Je  croi  que  valoir  nous  porroit.  w 

Lors  dist  chascuns  bon  lor  sambloit. 

Quant  Crompars  ot  qu'il  s'assentoient 
'A  ce  que  les  joiaus  feroient. 
Celé  chose  moult  li  plaisoit  ; 

1540  Car  son  avantage  i  cuidoit. 

«  —  Seignour,  fait  il,  quant  fait  arons 

a  Nos  joiaus,  tout  ensamble  irons 

«  En  Espaigne  à  ce  noble  roi. 

X  Et  sachiez  bien  que  je  i  voi 

«  Une  chose,  s'en  sui  cretis, 

«  Qui  moult  nous  puet  mètre  au  desus. 

4  Tout  ce  sai  je  bien  vraiement, 

<(  Et  vous  dirai  raison  comment. 

«  Rois  Marcadigas  a  tel  non, 

1550   ((  Que  chascuns  dist  k'ains  si  preudon 
a  Ne  fu,  ne  de  tel  convenance. 
«  Car  tout  dient  que  sans  faillance' 
a  Tient  kan  que  en  conve[na]nt  a  ; 
<(  Et  pour  ce,  kant  nous  venrons  là, 
«  Nos  joiaus  li  présenterons 
vi  Par  si  cun  don  de  lui  arons 

TOM      I. 


30 


«  Tel  que  nous  li  verrons  rouver  ; 
«  Et  il  n'a  pas  le  cuer  aver, 
«  Ains  l'a  si  large  que,  sans  faille, 
15G0  tt  Nous  donra  le  don,  quoi  qu'il  vaille. 
«  C'est  li  poins  par  quoi  miex  poons 
«  Venir  à  ce  k'émpris  avons  ; 
«  Car,  se  de  lui  avons  l'otroi , 
«  Ses  trois  filles  aurons  nous  troi  ; 
«  Car  nous  li  dirons  c'est  li  dons 
û  Que  nous  de  lui  avoir  volons. 
«  Jà  n'i  faurrons,  au  mien  espoir; 
«  Car  quan  qu'il  dist  tient  on  pour  voir. 

Tout  troi  sont  à  ce  assenti 

1570  Que  il  le  feroient  ainsi. 

Ne  vous  sai  pas  bien  deviser 
Comment  il  sorent  achever 
Les  joiaus,  ne  quel  terme  il  mirent 
Au  faire  ;  mais  si  fais  les  firent 
Que  nus  n'i  peust  amender, 
Jà  tant  s'en  seûst  bien  pener  ; 
Car  li  desiriers  qu'il  avoit 
D'avoir  celés  dont  tant  ooient 
Dire  de  bien  à  toute  gent, 

1580  Leur  i  fist  tout  entièrement 
Mètre  cuers  et  cors  et  pensé. 
Tant  firent  que  si  achevé 
Furent  li  jouel,  et  si  fait, 
Conques  puis  ne  furent  si  fait. 

Or  deviserai  les  joiaus. 
Moult  fu  chascuns  riches  et  biaus. 
Une  geline,  ce  m'est  vis, 
De  fin  or  fist  Melocandis, 
Et  trois  poucines  qui  sivoieut 


51  - 

1590  Celé  geliue,  et  si  chautoieiit 
Si  (loucemeut  que  il  sambloit 
Chascuu  qui  chanter  les  ooit 
K  aius  n'oy  si  grant  mélodie. 

Baldigaiis  ne  s'oublia  mie, 
Aius  fist  un  home  de  fin  or 
Qui  valoit  plus  d'un  grant  trésor; 
Une  trompe  eu  sa  maiu  tenoit 
Où  mainte  riche  pierre  avoit. 
En  tel  manière  ert  arréés 
1(300  Li  tromperes  et  compassés, 
Que  qui  le  trorapeëur  eust 
Trestout  certainement  seûst 
Ke,  se  nus  pourchaçast  vers  lui 
Traïson  ne  mal  ne  anui, 
Li  tromperes  trompast  tantost 
Si  très  haut,  que  parmi  I  ost 
Fust  bien  de  toutes  pars  oys  : 
Si  fais  fu  com  je  vous  devis. 

Or  vous  dirai  dou  roi  Crompart. 
1610  Cil  refist  grandement  sa  part; 
Car  il  fist  un  cheval  de  fust. 
Je  ne  croi  k'ainc  puis  nus  tex  fust. 
Si  faitement  le  sot  ouvrer 
Li  rois  Crompars,  et  arréer, 
Que,  quant  il  vouloit,  il  estoit 
Assez  tost  où  estre  vouloit, 
Et  tout  aussi  tost  retournés 
Ert  arrière  quant  c'ert  ses  grés. 

Li  chevaus  ert  tous  de  benus  ', 
1620  Fors  tant  que  desouz  et  desus 

D'ébène.  (Note  de  M.  P.  Paris.) 


—  52  — 

Avoit  chevilletes  d'acier. 
Par  ces  chevilles  adrecier 
Povoit  on  faire  le  cheval, 
S'on  vouloit,  amont  ou  aval, 
Ou  par  en  coste,  ou  de  travers. 
Par  foi  cil  cheval  fu  divers  ; 
Car,  quant  on  Tavoit  esmeti, 
Jamais  ne  l'eussent  veû 
Nule  gent,  ce  sachiez  de  voir, 
1630  S'il  ne  fussent  à  l'esmouvoir. 
Nés  cil  qui  au  mouvoir  estoient 
En  petit  d'eure  le  perdoient  ; 
Car  trop  plus  tost  ert  esloigniés 
Que  karrel  qui  est  descochiés. 

Or  sont  li  troi  jouel  nonmé 
Qui  Marcadigas  présenté 
Furent,  pour  ses  filles  avoir. 
Chascuns  valoit  moult  grant  avoir. 
Gent  de  petit  entendement 
1640  Demandent  à  la  fois  comment 
Tels  choses  pueënt  estre  faites 
Que  je  vous  ai  ici  retraites. 
Aucun  en  sont  tout  esbahi. 
Et  savez  vous  que  je  leur  di? 
Je  leur  di  que  nigromancie 
Est  moult  merveilleuse  clergie  ; 
Car  mainte  merveille  en  a  on 
Faite  pieça,  bien  le  set  on. 

Bien  savez  que  Virgiles  '  fist 

»  On  sait  que,  durant  une  partie  du  moyen  fige,  le  poëte  Virgile 
passa  pour  un  nécromancien  extraordinaire  et  qu'on  lui  attribua  toute 
sorte  d'opérations  magiques.  Un  grand  nombre  de  ces  fables  furent 
recueillies  par  Gervais  de  Tilbury  dans  ses  Otia  imperialia,  d'où  elles 
passèrent  dans  les  écrits  de  la  plupart  des  poètes  contemporains  ou 


f 


-  53  - 

1G50  Grant  merveille  quant  il  assist 
II  chastiaus  seur  II  oes  en  mer; 
Et  si  les  sot  si  conipasser 
Que  qui  Fun  des  oes  briseroit 
Tantost  li  chastiaus  fonderoit 
Où  ens  ou  auroit  Tuef  brisié. 
Encor  dist  on  que  essaie 
Fu  d'un  des  chastiaus,  et  fondi. 
'A  Naples  le  dist  on  ainsi. 
Fol.  7  V».      Encor  est  là  lautres  chastiaus 

1660  Qui  en  mer  siet  et  bons  et  biaus  ; 
Si  est  li  oes,  c'est  ventés, 
Seur  quoi  li  chastiaus  est  fondés  '. 

Près  de  Naples  un  vile  a, 
Puchole'  le  claime  on  pieça, 
Où  Virgiles  fist  pluseurs  bains 
Qui  faisoient  malades  sains, 
Et  ot  seur  chascun  baing  escrit 
De  quel  maladie  garit 
Estoient  cil  qui  s'i  baignoient  ; 
1670  Par  Tescripture  le  savoient. 
Mais  sachiez  que  fisicien. 
Qui  ont  fait  maint  mal  et  maint  bien, 
Depecierent  tous  les  escris  ; 
Car  ce  nestoit  pas  leur  pourfis. 
Encor  se  de  tels  bains  estoient 
Croi  je  que  pou  les  ameroient. 


immédiatement  postérieurs,  en  se  grossissant  d'une  infinité  de  fictions 
nouvelles.  Voi/.  Siebenhaar,  de  Fabidis  quœ  média  œtatede  P.  Virgilio 
Mar.  circumferebantur. 

»  Ce  fort,  appelé  le  Château  de  l'Œuf,  fut  bâti,  sous  l'empereur  Fré- 
déric II,  par  l'architecte  Nicolas  de  Pise,  sur  le  rocher  oii  se  trouvaient 
autrefois  la  villa  et  les  viviers  de  Lucullus. 

'  Pouzzoles. 


—  54  — 

'A  Naples  fist  il  de  métal 
Seur  I  piler  un  tel  cheval 
Qui  chascun  cheval  garissoit 

1680  D'aucun  mehaing,  se  il  Tavoit, 
Mais  con  le  loiast  au  piler. 
C[e]  ay,  pour  voir,  oy  conter. 
Li  mareschal  qui  lors  estoient 
Ens  ou  pays  ne  gaaignoient 
Nule  riens  à  marcschaucier. 
Pour  ce  le  firent  depecier  ; 
Dont  il  firent  mal  et  outrage. 
Mais  trop  leur  faisoit  grant  damage. 
Je  croi  qui  à  Naples  iroit 

1690  K'encor  le  cheval  trouveroit. 
'A  Ronme  '  fist,  c'est  vérités, 
Virgiles  plus  grant  chose  assez  ; 
Car  il  i  fist  I  mireôir 
Par  quoi  on  povoit  bien  savoir, 
Par  ymage  qu'il  y  avoit, 
Se  nus  vers  Romme  pourchaçoit 
Ne  fausseté  ne  trayson 
De  ceaus  de  leur  subjection. 
Et  fist  une  mousche  d'arain 

1700  De  quoi  encor  le  pris  etain^. 
'A  Naples  celé  mousche  mist. 
Et  de  tel  manière  la  fist 
Que,  tant  com  la  mousche  fu  là, 
Mousche  dedenz  Naples  n'entra . 
Mais  je  ne  sai  que  piîis  devint 


'  Sic. 

■  Aim.  Ms.  7539.  —  Cette  dernière  forme  peut  sembler  préférable. 
Mais  plusieurs  poëtes  du  xiir*  siècle  écrivent  ain  pour  aime,  comme  on 
Jo  voit  dans  le  Roman  de  la  Rose  v.  1979  et  v.  4024,  et  dans  le  Roman  du 
Renard,  v  10241, On  trouve  encore  cette  forme  dans  \q  Paradis  d'Anwnr. 
de  Froissart, 


-  55  — 

La  mousche,  ne  qu'il  en  avint. 

Encor  Virgiles  fist  un  fu 
Qui  longuement  à  Romme  fu. 
Adès  et  nuit  et  jour  ardoit, 

1710  Grant  aise  à  pluseurs  gens  faisoit. 
Devant  ce  feu  ot  I  arcier 
Qui  n'ert  ne  de  fer  ne  d'acier, 
Ains  ert  de  coivre  ;  si  sambloit 
Qu'il  vousist  traire  ou  feu  tout  droit. 
En  son  front  escrites  estoient 
Lettres  qui  en  ebrieu  disoient  : 
«  Qui  me  ferra  je  trairai  jà.  ^) 
Et  un  musars  passa  par  là 
Qui  d'un  baston  Tarcier  féri, 

1720  Et  il  traist  el  feu  :  s'estaint  si 
Que  ains  puis  ne  fu  ralumés. 
Ainsi  avint,  c'est  vérités. 

Moult  ot  en  Virgile  sage  homme 
Et  soutieu  ;  car  il  fist  à,  Romrae 
Une  chose  moult  engingneuse, 
Moult  soutieu  et  moult  merveilleuse. 
Briément  la  vous  deviserai, 
Au  plus  adroit  que  je  porrai. 
Ne  cuidiez  pas  que  ce  soit  guile  ; 
1730  Car  as  I III  cors  de  la  vile, 
Seur  II II  tours  de  la  cité 
Qui  erent  de  la  fermeté, 
Fist  IIII  grans  homes  de  picre 
De  très  merveilleuse  manière  ; 
Car  fait  ereht  par  nigromance 
La  longueur  d'une  droite  lance. 
Erent  grant  et  d'une  façon. 
Seur  chascune  tour  tout  enson 


—  56  - 

En  mist  I,  quant  si  fais  les  ot 
1740  Comme  lui  sist  et  com  lui  plot. 
En  tel  manière  fait  estoient 
Que  tout  droit  adès  se  tenoient, 
Chascuns  tous  ses  menbres  avoit 
Tels  com  au  cors  apartenoit. 

Or  vous  dirai  que  là  faisoient 
Cil  home,  ne  de  quoi  servoient. 
En  la  main  d'un  des  homes  mist 
Virgiles,  au  jour  qu'il  les  fist, 
Une  grant  pomme  de  laiton. 

1750  Par  celé  pomme  savoit  on 
Des  IlII  tans  la  vérité, 
Si  com  de  printans  et  d'esté, 
Et  de  gayn,  qui  après  vient, 
Et  puis  d'yver.  Or  me  convient 
K'entendre  face  clerement 
De  ces  tans  le  département. 
Pour  ce  furent  li  homme  mis 
Seur  les  tours  que  je  vous  devis. 
L'une  des  tours  ot  non  printans, 

1760  La  seconde,  estes,  li  plaisans  ; 
La  tierce,  gayns,  li  amés  ; 
La  quarte,  yver,  li  redoutés. 
Si  tost  comme  printans  passoit 
Et  li  tans  d'esté  revenoit, 
Li  hons  qui  ert  desus  la  tour 
De  printans,  ert  de  tel  atour 
Que  il  getoit  droit  en  la  main 
Del  homme  d'esté  tout  à  plain 
La  pomme  que  tenue  avoil  ; 

1770  Et  li  hom  d'esté  la  getoit 
Tout  droit  à  l'oume  de  gayn 
Quant  ses  termes  avoit  pris  fin  ; 


—  57  — 

Et  li  hom  de  gayn  l'a  voit 
Tant  que  ses  drois  termes  veiioif  ; 
Adoiit  la  gotoit,  à  ce  point, 
'A  Tourne  d  yver  tout  h  point. 
Chascune  main  ert  si  bendée 
De  fer  et  si  bien  atornôc, 
Que  ele  brisier  ne  povoit 
1780  Quant  la  pomme  à  li  s'asseoit. 

Ainsi  aloit,  n'i  faillistjà, 
Celé  pomme  qui  dont  fu  là  ; 
Car  adès  à  point  s'esmouvoit. 
De  l'une  tour  à  l'autre  avoit, 
Ç'ai  oy  tesmoignier  au  mains, 
Trois  milles,  pou  plus  ou  pou  mains. 
Par  celé  pomme  adont  savoient 
Le  droit  point  quant  li  tans  entroient, 
Par  la  chose  que  vous  devis, 

1790  Cil  de  Romme  et  cil  dou  pais 
Fol.  8  r".      Et  cil  de  mainte  autre  contrée; 
Car  c'ert  chose  moult  renommée. 
Moult  longuement  dura  ainsi 
Celé  pomme  k'ains  ne  failli  • 
Que  ele  n'alast  à  son  droit. 
De  tour  en  tour,  là  où  devoit. 
Mais  puiscedi  fu  essillie 
Romme  et  la  chose  depecie  ; 
N'ainc  puis  ne  fu,  par  vérité, 

1800  Romme  de  tel  autorité 
Que  ele  à  celui  tans  estoit 
Que  Virgules  i  repairoit. 
Ne  puis  ne  fu  clers  qui  refaire 
Seiist  pomme  de  tel  afaire. 
Ou  il  ne  Vosent  entreprendre, 
Ou  il  entendent  plus  aprendrr  ; 


—  58  — 

Car  convoitise  déçoit  moût 
Clcrgie  et  laie  gent  par  tout. 
Il  en  sont  pou  qui  entechié 
1810  Ne  soient  de  celui  pechié. 

De  ce  ne  vueil  or  plus  parler  ; 
'A  autre  chose  vueil  viser. 

Moult  fit  Virgiles  de  grans  fais. 
Mais  de  lui  à  parler  me  tais  ; 
Car  se  tous  ses  fais  vous  disoie 
Trop  longuement  i  meteroie. 
Grans  clers  fu,  sages  et  soutiex, 
Virgiles,  n'en  cuit  nus  de  tiex. 
Car  il  fu  tex  clers  à  son  tans 
1 820  Que  pou  en  estoit  de  si  grans . 
Encor  pert  bien  à  son  ouvrage 
K'en  lui  ot  soutien  home  et  sage. 
Par  l'ueuvre  connoist  on  l'ouvrier. 
Ce  puet  on  par  droit  tesmoignier. 

Savez  pour  quoi  j'ai  recordées 
De  ses  merveilles  et  contées? 
Pour  ce  que  vous  devez  savoir 
K'aussi  bien  porent  sens  avoir 
Li  troi  roi  de  merveilles  faire  ; 
1830  Car  clerc  furent  de  grant  afaire 
D'astronomie  et  d'ingromance, 
Car  apris  l'orent  dès  enfance. 
S'en  sorent  tant,  au  dire  voir, 
Que  on  n'en  porroit  plus  savoir. 

De  ce  plus  ne  vous  parleroie. 
Qui  croire  m'en  veut,  si  m'en  croie, 
Et  qui  ne  le  veut,  si  le  laist  ; 
Car  dès  ore  en  avant  me  plaist 


—  3i)  — 

Que  die,  sans  longue  bargaigne, 
1840  Comment  li  troi  roi  en  Espaigne 
Portèrent  le  riche  présent 
'A  Marcadigas  le  roi  geut. 

Quant  il  se  furent  arréé 
Après  ce  ont  pou  sejorné. 
Tant  ont  li  uns  l'autre  ateudu 
Que  ensamble  sont  revenu. 
Lors  dist  Crompars  qu'il  loëroit 
Se  chascun  d'aus  si  acordoit, 
Que  il  métissent  si  à  point 
1850  Qu'il  venissent  là  à  ce  point 
Que  rois  Marcadigas  fu  nés. 
Ce  seroit  li  mieudre  d'assés  ; 
Car  trop  grant  feste  celui  jour 
Font  Espaignol  pour  leur  seignour. 

—  <i  Et  s'a  celui  jour  li  rouvons 
«  Le  don  que  requerre  voulons, 

«  Ce  jour  plus  tost  le  nous  donroit 

«  Que  un  autre  jour  ne  feroit. 

«  La  feste  iert,  vraiement  le  sai,   . 

1860   «  Tout  droit  le  premier  jour  de  ma;y , 

«  Ce  jour  fu  nés  li  rois  d'Espaigne, 

«  Tout  droit  en  Cales,  en  Sartaigne  ; 

«  Pieça  que  j'en  sai  la  nouvele 

«  Par  un  marcheant  de  Castele 

«  Qui  en  ma  terre  est  repairans. 

«  En  mon  pays  vient  tous  les  ans 

«  Pour  acheter  singes  et  ours 

«  Et  marcheiindises  plusours.  » 

—  «  Je  lo  que  le  façons  ainsi,  » 
1870  Dist  Melocandis.  —  «  Je  l'otri;  » 

-    «  Aussi  faz  je  »  ,  dist  Baldigans  . 
'(  C'est  chose  bien  aferissans.  » 


—  60  - 

'    Leur  afaire  ont  apareillié 

Que  n'i  ont  gaires  detriié. 

Do  leur  pays,  si  corn  moi  samble^ 

Murent  li  troi  roy  tout  ensamble. 

Que  vaurroit  que  je  vous  diroie 

De  leur  voie,  ne  conteroie  ? 

Tant  firent  k'en  Espaigne  furent 
1880  Et  se  maintinrent  com  il  durent 

Et  com  à  rois  apartenoit. 

Marcadigas  trouvèrent  droit , 

Ainsi  com  ai  dit  et  conté, 

En  Espaigne,  en  une  cité 

Qui  moult  ert  noble  et  bien  séant. 

Et  a  non  Sébile  la  Grant. 

Là  ont  Marcadigas  trouvé 

Le  jour  de  sa  nativité. 

Pour  ce  grant  joie  et  grant  baudour 
1890  Ot  à  Sébile  celui  jour; 

Car  li  haut  baron  dou  régné 

Estoient  illuec  assamblé. 

'A  ce  tans,  à  coustume  avoient 
Li  grant  seigneur  que  il  faisoient 
De  celui  jour  qu'il  erent  né 
Grant  feste  et  grant  sollempnité. 
Et  pour  ce  grant  feste  faisoient 
Li  Espaignol  ;  car  moult  amoient 
Marcadigas,  lor  bon  seignour, 
1900  Car  sages  fu  et  plains  dounour. 
'A  Sébile  ot  maint  haut  baron 
D'Espaigne  et  dou  règne  environ. 
Le  jour  que  cil  roi  vinrent  là, 
Auscuns  moult  s  en  esmerveilla 
Pour  quel  raison  venu  estoient 
En  Espaigne,  ne  qu'il  queroient. 


—  Cl  — 

Cléomadès,  comme  courtois, 
Ala  encontre  les  trois  rois 
'A  tout  grant  plenté  de  sa  gent, 

1910  Et  moult  les  reçut  bel  et  geut, 
Et  très  à  point  les  lionnora. 
Devant  son  père  les  mena 
Qui  moult  grant  joie  à  son  cuer  ot 
De  leur  venue,  quant  le  sot. 
Moult  très  bel  les  sot  recevoir  ; 
Car  moult  ot  en  lui  de  savoir. 
Chascuns  leur  fist  honneur  et  joie 
Plus  que  dire  ne  vous  saroie. 
Chascuns  regardoit  à  merveilles 

1920  Crompart,  qui  avoit  grans  oreilles. 
Bouche  et  visage  et  iex  et  nés 
Ot  tels  que  miex  samhloit  maufés 
Fol.  8  vo.      Qu'il  ne  faisoit  hom  terriens. 
De  biau  n'ot  en  lui  nule  riens 
Dont  on  se  peust  percevoir; 
Ce  vous  di  je  bien  tout  pour  voir. 
De  si  diverse  taille  estoit 
Que  chascuns  s'en  esmerveilloit. 
Quant  virent  lor  lieu  de  parler, 

1930  Devant  le  roy  vinrent  ester. 
Cléomadès  les  compaignoit, 
Comme  cil  qui  tous  biens  savoit. 

Melocandis  premiers  parla 
Au  roy,  et  moult  biau  li  moustra 
La  raison  pour  quoi  il  estoient 
Là  venu,  et  que  il  queroient, 
Tout  bêlement  et  par  compas. 
Tantost  ne  li  descouvri  pas 
La  chose  qu'il  plus  desiroit  ; 
1940  Car  moult  à  point  parler  savoit. 


—  C2  - 

Quant  au  roi  ot  assez  parlé 
Si  li  dist  :  —  «  Biau  sire,  aporté 
«  Vous  avommes  de  no  pays 
«  Trois  joiaus  riches  et  soutis.  » 

Lors  li  devise  mot  à  mot 
Quel  force  chascuns  joiaus  ot. 
Et  li  rois  les  en  mercia  ; 
Car  les  joiaus  forment  prisa, 
Car  moult  furent  *  bien  à  prisier. 
2950  Dist  Baldigans  :  —  «  Je  vous  requier 
«  Sans  plus  I  seul  don  pour  nous  trois  » 
—  «  Et  je  le  vous  doing  » ,  dist  li  rois, 
«  Puisque  venu  m'estes  veôir  ; 
«  Or  n'espargniez  pas  mon  avoir, 
«  Ne  vile  k'aie,  ne  chas  tel, 
«  Ne  or,  ne  argent,  ne  jouel  ; 
«  Mais  demandés  hardiëment , 
«  Car  je  vous  tenrai  bien  couvent.  » 

Quant  Crompars  lot,  tost  respondi  : 
i960  —  «  Sire,  la  vostre  grant  merci. 
«  Liez  nous  avez  fais  et  joians  ; 
«  Car  li  dons  est  riches  et  grans, 
«  Sire,  que  donné  nous  avés. 
«  Aine  si  biaus  dons  ne  fu  donnés. 
«  Maintenant  vous  deviserai 
a  Que  jà  plus  n'en  atenderai 
«  Quel  don  de  vous  avoir  voulons  : 
«  Vos  trois  filles  vous  demandons. 
«  Pour  ce  sommes  nous  esmeû 
1970  «  De  nos  pays  et  çà  venu. 
«  Otroié  avés  no  requeste, 

'  Le Ms. porte  .firent. 


—  03  -^ 

^i  Drois  est  que  la  chose  soit  preaie 

(  Pur  quoi  nous  avez  otroiié 

'<  Le  don  dont  nous  sommes  si  lié; 

'(  Quant  vous  plaira,  nous  moustrerons 

^1  Les  joiaus  que  dit  vous  avons.  » 

Quant  Marcadigas  l'entend  i 
Moult  courtoisement  respondi. 
Bien  voit  que  on  deceû  l'a, 

1980  Mais  aine  pour  ce  ne  se  mua. 
Del  otroi  riens  ne  li  grevoit, 
Fors  Crompars,  qui  si  lais  estoit . 
Des  autres  se  passast  assés, 
Se  li  rois  Crompars  ne  fust  tés 
Que  vous  m'avez  oy  retraire. 
Mais  ce  li  torne  à  grant  contraire. 
—  «  Seigneur,  fait  il,  requis  m'avés 
«  Don  qui  moult  est  de  moi  amés  ; 
«  Mais  sachiez  bien  pas  ne  cuidoie 

1990   «  Que  vous  deûssiez  tele  voie 
«  Aler  que  mes  filles  requerre. 
«  Viles,  chastiaus,  trésors,  ou  terre 
a  Guidai  que  avoir  vousissiez, 
«  Dont  j'estoie  joians  et  liez. 
«  Si  vous  pri,  se  vous  tant  m'amés, 
«(  Que  de  ce  don  me  déportés. 
«  [Je]  nel  di  pas  pour  ce,  sachiez, 
«  K'assez  vaillans  gens  ne  soiez. 
«  Moult  ai  oy  de  bien  retraire 
2000   «  Et  de  vous  et  de  vostre  afaire. 

«  Mais  ne  vueil  pas  k'en  I  seul  jom* 
«  Aient  mes  trois  filles  seigneur. 
«  Plus  volentiers,  se  je  povoie, 
'  «  'A  trois  fois  les  *  marieroie. 

Le  Ms.  porte  \la. 


—  64  - 

«  Ne  vueil  pas  en  I  jour  passer 
<i  Ma  joie  de  les  marier.  »  ^ 

Et  cil  dient  :  —  «  Comment  qu'il  aille, 
«  No  don  voulons  avoir  sans  faille  ; 
K  Car  ce  k'en  couvent  nous  avés 

2010   «  Créons  bien  que  vous  nous  tenrés. 
«T  Miex  vorriens  estre  tout  troi  mort 
«  Que  dou  don  nous  feïssiez  tort.  » 
Et  dist  li  rois  :  —  «  Je  vous  tenrai 
<  Couvent,  puisque  j'en  couvent  l'ai  ; 
«  Car  je  ne  vueil  pas  commencier 
«  'A  mentir,  car  trop  lait  mestier 
«  Y  a,  et  cil  qui  le  maintient 
«  'A  mauvaise  teche  se  tient. 
«  Ne  rois  ne  doit  pas  estre  tés 

2020   «  Que  il  soit  de  mentir  restés. 

((  Et  chascuns  s'en  doit  bien  tenir  ; 
«  Car  laide  chose  est  de  mentir,  v 
Quant  cil  l'oient,  joie  en  ont  grant 
Le  roi  en  vont  moult  merciant. 

Crompars  s'est  un  pou  avant  trais, 
Qui  hideus  ert  et  contrefais, 
Mais  de  clergie  avoit  grant  non. 
De  Marine  a  rouvé  le  don  ; 
Car  bien  avoit  enquis  que  ele 
2030  Estoit  de  moult  loing  la  plus  bêle. 
—  «  Rois,  fait  il,  je  vorrai  avoir 
«  Vo  mainsnée  fille,  pour  voir. 
«  L'ainsnée  ne  vueil  pas  rouver.  » 
Bon  se  fait  d'outrage  garder. 
Et  li  rois  n'a  rien  respondu. 
Moult  li  desplot  que  si  lais  fu 
Cil  qui  sa  fille  li  rouvoit; 


—  cr;  — 

Mais  à  envis  Ten  •  nieutiroit. 

Lors  a  Melocandis  rouvée 
2040  Au  roi  Marcadigas  Faiusnée, 
Et  la  moieniio  Baldig-aus, 
Qui  moult  ert  bêle  et  aveuans. 
Com  gent  apensée  et  houneste 
Firent,  sagement  lor  requeste. 

'A  Cléomadès  moult  desplot  ; 
Mais,  pour  ce  que  ses  pères  Tôt 
Otroié,  n'i  mist  contredit, 
Fors  tant  k  a  conseil  li  a  dit 
Que  de  cel  otroi  moult  li  poise. 
2050  Et  li  rois  dist  que  il  s'en  coise  ; 
Car  ce  que  en  couvent  leur  a, 
Ce  dist,  loiaument  leur  tenra. 
S'il  nel  perdent  par  trayson 
Ou  par  aucune  mesprison. 
Fol.  9  r".      —  «  Une  autre  fois  me  garderai 
«  D'otroier  don  tant  que  saurai 
«  Quel  don  on  me  vorra  rouver. 
«  Mais  tart  en  sui  h  aviser^  w 

Dist  Cléomadès  :  —  «  Moult  m'anuie 
2060   «  Que  cis  hom  à  ce  nés  de  truie 
«  Doit  avoir  Marine,  ma  suer. 
«  Sachiez  que  moult  me  touche  au  cuer 
«  K'ainc  ne  fu  si  bêle  riens  née, 
«  Ci  a  trop  dure  destinée. 
«  'A  envis  m'i  assentiroie 
«  Se  je  pour  vous  faire  l'osoie.  )■> 
Dist  li  rois  ;  —  «  Faire  le  convient.  » 
Adont  li  consaus  le  roi  vient       ^ 

•  Li  mentirait,  Msc.  7539. 
Tom.   I. 


—  06  — 

Que  Cléomadès  ot  mandé. 
2070  Au  roi  ont  ensamble  monstre 
Qu'il  seroit  bon  c'on  essaiast 
Les  trois  joiaus  et  esprouvast 
Pour  savoir  se  tel  povoir  ont 
Li  jouel  k'entendre  li  font. 
Et  li  rois  dist  bon  li  sembloit 
Et  que  bien  raison  y  avoit. 

r 

'A  Baldigant  a  li  rois  dit 
Que  il  feïssent  sans  respit 
Les  joiaus  iluec  aporter  : 

2080  Veôir  les  veut  et  esprouver. 
Et  cil  nel  ont  pas  destriié  ; 
Tout  tantost  i  ont  envoiié. 
Et  uns  vallés  trestout  errant 
Vint  as  filles  le  roi  courant. 
Ces  nouveles  leur  a  contées 
Ainsi  qu'il  les  ot  escoutées. 
Ne  leur  dist  pas  qu'il  ne  savoit 
Liquels  laquele  avoir  devoit. 
Forment  en  furent  esmaries. 

2090  Toutes  trois  sont  de  là  parties; 
En  une  chambre  sont  entrées, 
Et  puis  si  se  sont  avisées 
Qu'eles  en  tel  lieu  se  metroient 
Que,  tout  à  plain  veôir  porroient 
Ceaus  qui  les  avoient  rouvées 
Au  roi  leur  père  et  demandées. 
Lors  fist  chascune  en  coste  I  huis 
De  son  coutelet  I  pertuis. 
Nus  veoir  ne  les  i  povoit 

2100  Et  chascune  par  tout  véoit. 

Les  trois  rois  virent  lés  leur  père 
Près  de  Cléomadès  leur  frère. 


—  07  — 

Melocandis  et  Baldigans 
Chascuns  leur  sambla  moult  plaisans 
Et  courtois,  et  de  tel  semblance 
Que  bien  samblent  gent  de  vaillance  ; 
Mais  dou  tiers  sont  en  grant  errour, 
N'i  a  celé  n'en  ait  paour, 
Quant  eles  le  virent  si  lait, 
2110  Si  hideus  et  si  contrefait. 
Moult  desiroient  à  savoir 
Laquele  le  devoit  avoir. 
Chascune  grant  fréour  avoit 
Qu  ele  donnée  ne  11  soit. 
Wi  ot  nule  qui  miex  n  amast 
Morir  que  ce  c  on  li  donnast. 

Ainsi  par  la  chambre  esgardoient 
Les  puceles  tant  qu'eles  voient 
Aporter  les  riches  joiaus, 
2120  La  geline  et  ses  pouciniaus, 
Et  Tourne  de  fin  or  massis 
Où  mains  rubis  estoit  assis, 
Et  le  chevalet  de  benus  : 
Tel  cheval  ne  vit  aine  puis  nus. 

Lors  fu  la  royne  mandée, 
Done  Ynabele  la  senée. 
En  la  chambre  le  roi  entra. 
Chascuns  des  rois  la  salua. 
La  royne  moult  sagement 
2130  'A  chascun  d  aus  son  salu  rent. 

Car  moult  ert  courtoise  et  sachant. 

Un  petit  ot  le  cuer  dolant 

Dou  don  que  otroié  avoit 

Li  rois.  Mais  moult  biau  s'en  passoit. 

Son  pensé  couvroit,  comme  celé 

\ 


—  C8  — 

Qui  de  maniore  ert  bone  et  bêle. 
Lors  s'assist  li  rois  erraument, 
Et  la  royne  et  l'autre  gent. 

Quant  par  la  chambre  sont  assis 
2140  Chascuns  se  taist  ;  mos  ni  fu  dis. 

Lors  a  rois  Melocandis  prise 

La  geline  d'or  et  la  mise 

En  la  chambre  trestout  enmi 

Et  les  trois  poucins  d  or  aussi  ; 

Et  lors  si  s'est  dune  part  trais. 

Et  chascuns  se  tint  tout  en  pais  ; 

Car  moult  durement  desiroient 

Cil  et  celés  qui  là  estoient 

Celle  merveille  à  esgarder. 
2150  Lors  commencierent  à  aler 

Tout  IIII  ensamble  maintenant, 

Mais  la  geline  aloit  devant  ; 

Aussi  com  se  chascuns  fust  vis 

Aloient,  ce  leur  fu  avis. 

Quant  aie  orent  ensement 
Lors  commencierent  doucement 
Et  très  plaisanment  à  chanter, 
Et  si  à  point  à  acorder, 
Que  je  ne  croi  conques  oye 
2160  Fust  si  très  plaisant  mélodie; 
Si  que  trestout  s'en  esjoïrent 
Cil  et  celés  qui  les  oïrent. 
Dist  li  rois  :  —  «  Bien  avons  trouvé, 
«  Melocandis,  en  vérité, 
«  K'ains  riens  si  volentiers  n'oy 
«  Ne  si  riche  jouel  ne  vi.  » 

Melocandis  à  tous  plaisoit 
Et  il  et  ce  que  fait  avoit  ; 


—  GO  — 

Car  moult  ert  biaus  et  bien  tailliez, 
2170  Et  sages  et  bien  afaitiez. 

Moult  plot  le  roy  et  la  royne 
Et  le  pouciu  et  la  geline, 
Et  cil  qui  les  ot  aportôs 
Fu  et  daus  et  de  tous  loés. 

—  «  Sire,  ce  dist  Cléomadès 
«  Moult  samble  estre  courtois  et  nés 
«  Melocandis,  et  de  bon  sens. 
«  Ma  suer  ait,  c'est  bien  mes  assens. 
«  De  cestui  me  tieng  apaié  : 
2180   «  Je  redout  moult  pieur  marchié.  » 

—  «  Voire,  ce  dist  Marcadigas, 
«  Et  si  ne  tient  pas  terre  agas  ; 
«  Car  il  est  rois  de  Barbarie, 

«  Qui  est  assez  grant  seignorie. 
«  Moult  me  samble  bien  emploiez 
«  Li  dons  qui  li  est  otroiez. 
Fol.  9  V».       «  Alez,  portez  li  de  par  moi, 
«  Sa  demande  je  li  otroi.  » 

Quant  done  Ynabele  Tentent^ 
2190  Au  roi  dist  que  bien  s'i  assent, 
Et  bien  li  plaist  que  sa  fille  ait 
Puis  que  il  l'en  a  le  don  fait. 

Et  Cléomadès  maintenant 
Li  dist  devant  tous,  en  oïant 
Que  ses  pères  li  a  donnée 
Sa  fille  qu'il  a  demandée  : 

—  «  De  tout  la  vous  a  otroiie 
«  Et  bien  la  tient  à  emploiie  ; 

«  Aussi  fait  ma  dame  ma  mère, 
2200   «  Puis  qu'il  plaist  ainsi  à  mon  père, 


—  70  — 

(I  Et  je  m'i  assent  bien  aussi 

«  Puis  qu'il  plaist  à  mon  père  ainsi. 

«  Elyador  aurez  Tainsnée, 

«  Puis  que  avez  celé  rouvée.  » 

Et  Melocandis  enclina 
Vers  le  roi,  et  l'en  mercia. 
Liez  fu,  car  bien  i  ot  raison  : 
En  son  cuer  fu  joie  en  saison. 

Quant  Elyador  entendi 
2210  Que  cis  avoit  l'otroi  de  li, 

Moult  en  fu  lié  en  son  corage  ; 
Car  bien  sait  que  dou  mariage 
De  li  et  dou  lait  roi  Crompart 
^      Estoit  ele  quite  à  sa  part. 
'A  pou  que  ne  failli  li  cuers 
De  grant  paour  à  ses  II  suers. 
Si  par  furent  en  grant  effroi 
Pour  maistre  Crompart,  le  lait  roi. 

Lors  passa  avant  Baldigans 
2220  Qui  moult  fu  biaus  et  avenans, 

Et  dist  au  roi  :  —  «  Je  vous  présent 
«  Cest  home  d'or,  par  tel  couvent 
«  Que,  se  nus  vers  vous  pourchaçoit 
«  Trayson,  tantost  tromperoit, 
«  N'a  nului  de  vostre  lignie. 
«  Si  fais  est  il,  n'en  doutez  mie. 

Et  iert,  de  ce  soiez  certains, 

Tant  qu'il  sera  entre  vos  mains  ; 

Et,  s'a  un  autre  le  donnés 
2230  «  'A  celui  resera  tous  tés. 

«  Tous  jours  pour  celui  trompera 
«  Qui  vers  lui  comme  sien  l'aura  ; 


« 


« 


—  71  — 

«  Ce  vous  vuell  je  pour  voir  jurôi*, 
^  Nel  puis  oro  autrement  prouver.  » 

Et  li  rois  dist  bien  l'en  créoit 
Et  que  sa  fille  li  douroit. 
Done  Ynabele  de  celui 
N  ot  au  cuer  ire  ne  auui, 
Et  à  ce  avoit  bien  raison 
2240  Car  assez  estoit  riches  bon  ; 
De  Grenate  fu  rois  et  sire. 
Ainsi  lai,  pour  voir,  oï  dire. 

Feniadisse  li  otroie 
Li  rois,  et  cil  en  a  grant  joie. 
Le  roi  en  encline  et  mercie. 

Or  ne  fu  pas  Marine  lie, 
Cor  cuide  ele  bien  entresait 
Que  11  lais  rois  à  femme  lait. 
S'en  fu  si  de  dueil  acorée 

2250  K'à  la  terre  cbeï  pasmée, 
Et  ses  serours  la  relevèrent 
Et  doucement  la  confortèrent. 
■  Mais  confors  n'i  valoit  noient  ; 
Qu  ele  se  pasmoit  si  souvent 
Que  c'ert  pitez  à  esgarder. 
Ne  la  povoient  conforter 
Ses  sereurs  qui  moult  s'en  penoient. 
Mais  à  chief  venir  n'en  povoient. 
Et  Elyador,  comme  sage, 

2260  Envoie  à  son  frère  I  message 
Que  à  li  viengne  tost  parler 
Hasteëment,  sans  arrester. 

Cléomadès  i  vint  errant, 
Et,  quant  il  sot  le  couvenant 


—  72  — 

Pour  quoi  sa  suer  ploroit  si  fort, 
Si  li  dist  qu'ele  se  confort 
Et  qu  ele  ne  s'esmait  noient  ; 
Car  il  fera,  s'il  puet,  comment 
Li  rois  Crompars  pas  ne  l'ara  ; 
2270  'A  son  povoir  s'en  penera. 

—  «  Ainçois,  fait-il,  vous  reponroie 
«  Et  metroie  hors  de  la  voie 
«  Là  on  ne  vous  porroit  trouver, 
«  Que  le  deûssiez  espouser.  » 

De  ce  que  Cléomadès  dist 
Marine  I  petit  ensousrist. 
Triste  ot  esté  et  esplorée  ; 
Mais  ce  l'a  moult  reconfortée 
Que  Cléomadès  dist  li  a 
2280  Que  Crompars  pas  ne  l'auera. 
Mais  I  petit  trop  longuement 
Tinrent  iluec  lor  parlement, 
Car,  entrues  que  il  là  estoient   ' 
Et  Marine  reconfortoient, 
Parla  rois  Crompars  en  tel  point, 
Si  sagement  et  si  à  point, 
Que  rois  Marcadigas  li  a 
Otroié  que  Marine  aura. 

Le  cheval  ot  ja  receit 
2290  Marcadigas  et  retenu. 

Et  tant  avoit  li  rois  raisnie 
'A  la  royne  et  conseillie 
Que  ele  li  avoit  graé 
Que  il  feïst  tout  à  son  gré 
Et  qu'ele  bien  si  assentoit 
Puis  que  faire  le  couvenoit. 


—  73  — 

Ne  vous  puis  pas  tout  deviser 
Leur  paroles,  ne  raconter. 
Tant  liront  qu  il  orcnt  tout  troi 

2300  De  roi  ^larcadigas  Fotroi 

Dou  don  qu  il  leur  avoit  promis, 
Si  que  jîi  ot  leur  joiaus  pris  ; 
Et,  quant  Cléomadès  le  sot. 
Au  plus  tost  que  il  onques  pot 
Vint  h  son  père  tout  irés  ; 
Mais,  com  sages  et  avisés, 
Sot  bien  couvrir  ire  et  anui 
Quant  il  en  avoit  point  en  lui. 
Devant  son  père  vint  ester  ; 

2310  Moult  très  bel  li  prist  à  moustrer 
'A  conseil  que  ne  l'oy  nus 
Fors  il  et  ses  pères,  sans  plus, 
Et  sa  mère  qui  tant  l'amoit 
Que  plus  amer  ne  le  povoit. 

—  «  Sire,  fait  il,  moult  me  merveil 
«  Où  vous  preïstes  tel  conseil 
«  Qui  otroiastes  à  nul  fuer 
I»  'A  ce  roi  Marine  ma  suer 
Fol.  10  r".     a  Qui  tant  est  bêle  et  débonnaire 

2320   «  Que  nature  la  sot  miex  faire. 

«  Et  rois  Crompars  par  est  si  lais, 
«  Si  hideus  et  si  contrefais, 
«  Que  je  croi  que,  se  ele  l'a, 
«  K  a  nul  jour  mais  joie  n'aura, 
«  Ains  morra  de  dueil,  ce  sachiez  ; 
*(  Et  ce  seroit  trop  grans  meschiez  , 
«  Conques  ne  vi  jour  de  ma  vie 
«  Plus  bêle  ne  miex  ensaignie; 
«  Et  vous  en  avés  fait  le  don 

2330  (c  'A  ce  roi  qui  est  sans  raison. 


—  74  — 

"  Je  ne  sai  h  quoi  tex  hom  vaille  ; 
«  N'est  pas  hom,  ains  est  devinaille. 
«  N'est  drois  que  si  laide  figure 
«  Ait  si  très  bêle  créature. 
«  'A  envis  m'i  asseutiroie 
«  Se  je  pour  vous  faire  l'osoie.  . 
«  Maintenant  sui  de  li  venus  ; 
«  Ains  si  grans  duels  ne  fu  veûs 
<(  Qu'ele  a  démené  puiscedi 
2340   «  Que  ceste  nouvele  entendi. 

«  Je  vous  pri,  se  vous  tant  m'amés, 
«  Que  ma  suer  pas  ne  li  donnés  ; 
«  Se  pour  moi  le  voulés  laissier, 
«  Moult  vous  en  vorroie  priier.  » 

Dist  Marcadigas  :  —  «  Je  li  ai 
«  Otroié,  et  je  li  tenrai  ; 
«  Car  drois  rois  ne  doit  pas  mentir. 
«  Pour  ce  li  vorrai  je  tenir 
«  Couvent,  que  k'avenir  m'en  doie  ; 
2350  «  Car  pour  riens  je  n'en  mentiroie. 
«  Autrement  feroie  je  mal. 
«  Et  s'ai  receû  son  cheval, 
«  N'en  puis  par  droit  arrière  aler 
«  Se  ne  me  vueil  deshonnorer. 

Dist  la  royne  :  —  «  Biaus  doux  fils, 
«  Moult  devriez  vouloir  à  envis 
«  Que  mon  seigneur  fust  reprouvé 
«  Que  il  eûst  fait  fausseté. 
«  Onques  ne  menti  à  nului, 
2360   «  Et  non  fera  il  à  cestui. 
«  Puisque  avenu  est  ainsi, 
«  Couvent  leur  tiengne,  je  len  pri. 
«  Tous  jours  reprouvé  nous  seroit 
«  S'en  mençonge  trouvez  estoit.  ^ 


—  75  —     . 

Quaut  Cléomadès  entendi 
Le  roi,  raoult  li  dcsabeli, 
Et  plus  près  dou  cuer  li  toucha 
Que  par  semblant  ne  demoustra. 
—   «  Sire,  ce  dit  Cléomadès, 
2370   «  Ne  savons  se  cil  chevalès 

(1  Est  tex  qu  il  nous  fait  entendant. 
«  'A  tout  le  mains,  sachiez  avant 
«  Se  ce  est  veritez  ou  non 
«  Qu'il  parait  de  ma  suer  le  don.  » 

Et  li  rois  dist  bien  li  plaisoit, 
Et  k'à  lesprouver  s'assentoit. 

Lors  fu  rois  Crompars  apelez 
Qui  estoit  boçus  et  pelez. 
2380  Bien  voit  au  samblant  dou  visage 
Cléomadès  qu'au  mariage 
Ne  fassent  pas  bien,  ce  li  samble. 
Tous  li  cors  de  fréour  li  tremble. 
Bien  pense  qu'il  s'en  vengeroit 
S'en  aise  et  en  lieu  en  venoit. 

Cléomadès  dist  que  savoir 
Veut  dou  cheval  se  tel  povoir 
A  en  lui  comme  dit  leur  a. 
Dist  Crompars  :  —  «  Vous  le  saurez  jà. 
«  Et,  se  vous  voulez  esprouver 
2390   «  Le  chevalet  et  sus  monter, 
«  Assez  tost  saurez  vraiement 
«  Se  je  di  voir  ou  se  je  ment  ; 
«  Et,  se  trouvez  sui  en  mençongne, 
«  J'otro  c'on  me  face  vergongne, 
«  Car  je  Tarai  bien  desservi.  » 
Dist  Cléomadès  :  —  «  Je  lotri  ; 


—  16  — 

<f  Sus  monterai,  comment  qu  il  aille, 
<»  Ce  vous  ai  je  eu  couvent,  sans  faille. 
«  Tout  maintenant  essaierai 
2400  «  Le  cheval,  plus  narresterai.  » 
De  ce  mot  fu  Crompars  moult  liez , 
Car  bien  pensoit  c  or  iert  vengiez 
De  Cléomadès  se  il  puet  ; 
Car  de  cuer  la  venjance  vuet, 
Car  moult  crueus  et  fel  estoit. 
Sa  façon  par  droit  le  devoit. 

Et  lors  li  tromperes  trompa 
Pour  ce  que  rois  Crompars  pensa 
Vers  Marcadigas  trayson. 
2410  De  la  trompe  oyrent  le  son 
Cil  qui  là  assamblé  estoient; 
Mais  moult  pou  garde  s  en  prenoient 
Que  Crompars  eûst  enpensé 
Vers  Cléomadès  cruauté  ^ 

Au  trompeëur  petit  pensèrent 
Et  legierement  s'en  passèrent. 
Pour  ce  que  cil  qui  marchissoient 
Entour  aus  leur  songit  estoient 
Et  pensoient  k'à  la  mellée 
2420  Vers  aus  n'aroit  nus  rois  durée. 
Pour  ce  le  laissierent  ester, 
Ni  orent  cure  de  penser 
Qu'il  ne  doutoient  que  nus  bon 
Leur  osast  faire  desraison. 

Le  cheval  mainent  en  la  court, 
Et  chascun  i  va  et  acourt 

Le  Ms  porte  ;  crauté. 


—  77  — 

Pour  savoir  se  ainsi  iroit 
Cis  chevaus  quo  Crompars  disoit. 
Sele  y  ot  bonne  et  bien  séant 
2430  De  benus,  forte  et  bien  tenant, 
Et  estriers  tels  et  si  faitis 
Que  s'uns  grans  hom  ou  s'iins  petis 
I  moutast,  trestout  à  droiture 
Fussent  à  point  et  à  mesure. 
Fraint  y  ot  tel  qu'il  convenoit 
Et  k'à  tel  cheval  aferoit. 

Marcadigas  dist  à  son  fill 

Qu'il  sache  s'il  y  a  perill 

Ainçois  que  il  soit  sus  montés. 
2440  Dist  Crompars  :  —  «  Sire,  n'en  doutés 

«  Que  jamais  ne  se  verseroit 

«  Cis  chevaus,  ains  va  tous  jors  droit; 

«  Tex  est  li  chevaus,  sans  mentir.  » 

Cléomadès  ne  volt  souffrir 

Que  nus  sur  le  cheval  montast 

Ne  la  grant  merveille  essaiast 

Fors  il.  Et  il  [y]  est  montez  ', 

Et  Crompars  est  avant  passez. 

Au  front  dou  cheval  vint  tout  droit. 
2450  Une  chevillete  y  avoit  ; 
Fol.  10  V».    Un  petitelet  la  tourna, 

Et  li  chevalès  s'en  ala 

Si  très  tost,  que  cil  qui  le  virent 

Mouvoir,  assez  tost  le  perdirent. 

Ne  sorent  qu'il  fu  devenus. 

S'en  fu  chascuus  tout  irascus. 

Dist  Marcadigas  à  Crompart  : 
'  Le  Ms.  porte  :  Et  il  est  montez.  Nous  suivons  ici  la  leçon  du  Ms.  7539. 


78 


—  «  Faites  retourner  ceste  part 

«  Le  cheval,  trop  est  esloigniez  ; 
2460    (  Il  me  samble  assez  essaiez  ; 

«  Je  ne  quier  que  on  plus  Fessait.  » 

—  «  Sire,  dist  Crompars  entresait, 
«  Je  n  ai  povoir  dou  retorner  ; 

«  Car  j'oubliai  à  deviser 
«  'A  Cléomadès,  au  partir, 
<(  Comment  il  porroit  revenir. 
«  Ne  m'en  souvint  s'en  fu  aies. 
((  Moult  en  sui  de  cuer  tormentés, 
^(  Tant  en  ai  grant  ire  et  contraire 
2470   «  Que  ne  le  porroie  retraire.  » 

—   «  Biaus  amis,  dist  Marcadigas, 
«  Ne  sai  se  vous  dites  agas 
<(  Ou  à  certes.  Mais,  par  ma  loi 
«  Ne  par  la  foi  k'à  mon  fill  doi, 
«  Se  Cléomadès  tost  ne  r  ai, 
«  Griément  à  soufrir  vous  ferai  ; 
«  Car  mais  de  prison  n'  isterés 
«  Si  sera  ici  retornés 
«  Cléomadès  li  miens  chiers  fis  ; 
2480^  «  De  ce  povés  estre  tous  fis. 

«  Par  Toume  d'or  savoir  puet  on 
<(  K'envers  moi  pensiez  trayson. 
«  Par  son  tromper  le  sai  et  voi  ; 
a  Mais  trop  à  tart  m'en  aperçoi. 
«  Bien  me  doit  torner  à  anui 
«  Que  si  mal  apensés  en  fui, 
«  Que  vous  meïsmes  n'essaiastes 
«  Le  cheval  que  vous  me  donnastes.  » 

Toute  la  gent  fu  tormentée 
2490  Qui  là  endroit  ert  assamblée  ; 


—  79  — 

Car  bien  cuidcnt  avoir  perdu 
Celui  qui  tant  leur  a  valu. 
Par  parole  moult  se  deffent 
Crompars.  Mais  ne  li  vaut  noient; 
Car  il  fu  menez  en  prison 
Tantost,  sans  point  d'arrestoison. 
Dolans  fu  quant  il  ot  empris 
Ce  pour  quoi  Espaignol  l'ont  pris. 

Volentiers  se  repentesist 
2500  De  son  malice,  s'il  povist. 
Pour  ce  se  fait  bon  aviser 
'A  com  fait  chief  on  puet  tomer 
De  la  chose  ains  c'on  l'ait  emprise. 
Qui  lui  et  s'onnour  aime  et  prise 
Bien  en  doit  chascun  souvenir 
Que  à  honeur  bee  à  venir. 

Pour  Cléomadès  demenoient 
Grant  duel  et  moult  le  regretoient. 
Bien  le  dévoient  regreter  ; 
2510  Car  à  son  tans  n'avoit  nul  per 
K'en  lui  ot,  ce  sachiez  de  voir, 
Kan  k'en  chevalier  doit  avoir. 
Si  com  de  sens  et  de  valour 
Et  de  gentillece  et  d'onnour, 
Et  de  vigour  et  de  povoir 
Et  de  tous  biens,  au  dire  voir. 

Je  ne  vous  saroie  pas  dire 
Le  grant  duel  ne  le  grant  martire 
Que  menèrent  ses  trois  serours. 
2520  Pasmées,  en  lermes,  en  plours, 
Les  enporta  on  toutes  trois. 
Marcadigas,  com  sages  rois, 


—  80  — 

« 

Confortoit  ses  filles,  et  lui 

Ne  pourquant,  se  nus  ot  anui 
Corelment,  il  Tavoit  si  fort 
Qu'il  se  liaoit  plus  vif  que  mort; 
Et  ne  pourquant  si  sagement 
Confortoit  et  lui  et  sa  gent , 
Que  nus  hom  le  povoit  plus  faire  ; 
1^30  Car  moult  fu  de  très  bon  afaire. 

La  royne  fit  duel  si  fort 
Que  au  sien  duel  n'ot  nul  confort. 
.    Sa  maisnie  Ten  ont  portée 
En  sa  chambre  toute  pasmée, 
Et  Font  desus  son  lit  couchie 
Triste  et  dolente  et  esmarie.  . 

Tost  fu  de  joie  en  duel  muée 
La  gent  qui  là  ert  assemblée. 

Moult  fu  Melocandis  dolans, 
2540  Aussi  fu  li  rois  Baldigans  ; 

Conseil  prirent  que  il  iroient 

Au  roi,  et  si  s'escondiroient 

Entre  aus  II  de  celui  meffait 

Que  li  rois  Crompars  avoit  fait. 

Ainsi  le  firent  que  vous  di. 

Marcadigas  leur  respondi 

Que  nul  mal  gré  nés  en  savoit 

Ne  riens  ne  leur  en  demandoit , 

Ains  se  tenoit  d'aus  apaié  ; 
2550  Et  cil  Ten  ont  moult  merciié. 

Dist  Baldigans  :  —  «  Puis  que  vous  dites 
«  Ce  cliascuns  de  nous  en  est  quites 
«  Et  que  riens  ne  nous  demandés 


<  De  ce  mcffait,  dont  nous  donnés 
«  Le  don  que  nous  avez  promis.  » 

Dist  Marcadigas  :  —  «  Biaus  amis, 
'(  Droit  a  en  ce  que  dit  avés. 
«  Dou  don  ne  quier  estre  quités, 
«  Puis  que  en  couvent  le  vous  ai. 

2560   H  Mais,  dus  qu'à  tant  que  je  saurai 
«  De  mon  fill  aucunes  nouveles, 
«  Ne  sai  lequel,  laides  ou  bêles, 
«  Ne  vous  porrai  tenir  couvent; 
«  Quar  je  cuit  bien  certainement 
«  Que  mes  filles  de  duel  morront 
«  Se  eles  leur  frère  ne  r  ont. 
((  Pour  ce  n'est  raisons  k'ens  ce  point 
<(  Parlons  de  les  marier  point, 
«  K'en  ce  point  pas  ne  le  feroient  ; 

2570   «  Pour  tant  ocire  se  lairoient.  » 

Cil  voient  bien  que  raison  a 
En  ce  que  li  rois  leur  monstra. 
Lors  pensèrent  k'au  demorer 
Povoient  petit  conquester. 
Ainsi  leur  plot  que  il  prendoient 
Congié  au  roi,  si  s'en  iroient. 

—   «  Sire,  ce  dist  Melocandis, 
«  Nous  en  irons  en  nos  pays, 
«  Tant  que  vous  nous  remanderés.  » 
2580  Et  li  roi  dist  c'est  bien  ses  g-rés. 
Et  que  il  les  remanderoit 
Quand  verroit  que  poius  en  seroit. 
Fol.  11  r».    Et  cil  li  ont  en  convenant 

Que  il  revenront  à  son  mant. 
De  lui  se  tinrent  apaié; 

T()>1       I. 


—  82  — 

Ed  lermoiant  ont  pris  congié. 

Li  rois  andeus  les  acola 
Au  partir.  Lors  s'en  retourna 
Dedens  sa  chambre,  à  cuer  destroit 
2590  Pour  son  fill  que  tant  il  amoit. 
Bien  cuida  couvrir  son  meschief  ; 
Mais  il  n'en  pot  venir  à  chief. 
Quant  les  autres  ot  confortés, 
N'i  valut  riens,  sens  natures, 
Ne  avis,  ne  apensemens. 
Que,  si  griés  ne  fust  ses  tormens 
Pour  son  fill  que  tant  il  amoit, 
K'en  lui  nul  confort  ne  savoit. 

Bien  cuidoit  que  il  fust  perdus. 
2600  Droit  ert  qu'il  en  fust  irascus  ; 
Car  bien  connoissoit  sa  vigour 
Et  sa  très  grant  poissant  valour. 
Moult  fu  dolans  et  esmaris. 
Celé  part  se  traist  où  ses  lis 
Estoit  ;  tantost  sus  se  coucha 
'A  tele  heure  k'ains  n'en  leva 
Dusqu  à  tant  que  nouveles  sot 
De  celui  que  tant  amer  pot. 
Trop  plus  que  ne  vous  ai  conté 
2610  Sont  partout  dolant  et  iré. 

De  là  se  sont  parti  li  roi. 
De  la  sale  issirent  andoi. 
De  la  royne  pas  ne  prirent 
Congié  ;  car  pour  ice  le  firent 
Que  ele  si  grant  duel  faisoit 
Que  nus  à  li  parler  n'osoit. 
N'  encore  pas  veii  n'avoient 


—  83  — 

Celés  que  il  avoir  dévoient. 
Savoir  povez  qu'il  les  veïsseut 
2G20  Moult  voleutiers,  se  il  pouissent; 
Mais  ce  c  ou  amender  ne  puet 
Savez  bien  que  laissier  cstuet. 

De  là  endroit  sont  départi. 

Ainsi  s'en  vont  com  je  vous  di. 

Dolant  furent  que  mesclieû 

Au  roi  Crompart  telement  fu  ; 

Mais  bien  virent  apertement 

Qu'il  ot  tout  aviséement 

Le  preu  Cléomadès  tray. 
2630  S'en  erent  triste  et  abaubi  ; 

Moult  très  mauvais  gré  en  savoient 

Roi  Crompart,  et  moult  le  haoient, 

Et  bien  pensoient  k'à  nul  jour 

N'auroient  mais  à  lui  amour. 

Car  par  trayson  destourbés 

Les  avoit  et  dehonnorés  ; 

Car  par  son  meffait  esloingnoient 

Ce  pour  quoi  là  venu  estoient. 

Sachiez  que  moult  près  leur  touchoit. 
2640  Chascuns  d'aus  moult  Crompart  haoit. 

Souventes  fois  fu  d'aus  maudis. 

Et  Crompars  dolans  et  pensis 

Demora,  k'amender  nel  pot  ; 

Maint  anui  en  la  prison  ot. 

Trayson  l'ot  à  ce  mené, 

Ele  et  sa  serour  Fausseté, 

Qui  mainte  gent  ont  fait  anui. 

'A  tant  me  tairai  or  de  lui  ; 
Quant  tans  en  iert  g'i  revenrai. 
2650  De  Cléomadès  parlerai. 


—  u  — 

Qui  seur  le  chevalet  s'en  va. 

En  petit  de  tans  le  porta 

Si  loing  qu'il  ne  sot  où  il  fu. 

Lors  vit  il  bien  que  deceû 

I/avoit  Crompars  et  engingnié  ; 

Mais  n  ot  pas  le  cuer  esmaié, 

Ains  Tôt  si  ferm  en  seûrté 

Com  cil  où  ains  n'ot  lascheté. 

Car  au  besoing  voit  on  Tavis 
2660  Des  seurs  cuers  et  des  hardis. 
■  Bien  voit  qu'il  n'aura  autrement 

Confort,  s'en  son  cuer  ne  le  prent. 

Et  là  en  pot  il  assez  prendre  ; 

Car  n'en  estoit  pas  à  aprendre 

Li  cuers,  ains  en  ot  tant  apris 

Que  11  cors  en  avoit  grant  pris. 

Lors  se  commence  à  aviser 

C'une  cheville  vit  torner 

Crompart,  droit  ou  front  dou  cheval, 
2670  Lors  tasta  amont  et  aval 

Pour  savoir  que  ce  povoit  estre. 

'A  une  chevillete  à  destre 

Assena,  et  il  l'a  tournée  ; 

Et  li  chevaus,  sans  demorée, 

S'est  tantost  à  destre  tournés. 

Lors  tasta  au  senestre  lés  ; 

Pluseurs  chevilles  i  trouva  ; 

L'une  après  l'autre  ressaia, 

Tant  qu'il  vit  bien  qu'il  torneroit 
2680  Le  cheval  quel  part  qu'il  vorroit. 

Moult  durement  li  abeli 
Que  la  chose  trouva  ainsi. 
De  ce  dut  il  bien  estre  liez  ; 
Car  jamais  ne  fust  repairiez 


—  85  — 

Se  il  ne  se  fust  avisés 
Des  chevilles  dont  vous  oés  ; 
Car  par  les  chevilles  aloit 
Les  chevaus  quel  part  c'on  vouloit. 
Vers  la  poitrine  retasta, 
2690  'A  une  cheville  assena 

Qui  en  tel  fourme  faite  estoit 
Que,  si  tost  que  on  la  tournoit, 
Li  chevaus,  tout  en  arrestant, 
Aloit  vers  la  terre  avalant, 
Si  bêlement  et  si  soué 
Com  pluie  en  avril  chiet  sor  blé. 

Tant  fist  que  il  sot  la  manière 
D'aler  et  avant  et  arrière 
Et  bas  et  haut  quant  il  vouloit. 
2700  En  ce  moult  se  rassetiroit. 
Moult  volentiers  fust  revertis 
Au  lieu  dont  il  ert  départis  ; 
Mais  ne  sot  quel  part  commencier 
Pour  vers  Espaigne  radrecier, 
Car  li  chevaus  Tôt  formené 
De  ce  que  si  tost  l'ot  porté. 

De  ce  ne  vous  esmerveilliez 
Se  il  fu  las  et  traveilliez 
K'en  une  nuit  et  mains  d'un  jour 
2710  Le  porta  de  si  grant  radour, 
Que  il  vint  en  une  contrée 
Qui  ore  est  Toscane  apelée. 
Adonc  avoit  non  autrement 
Cil  pays,  mais  ne  sai  comment. 

Fol.  11  V".        C'ert  un  roiaumes  moult  poissans. 
Sires  en  ert  li  rois  Carmans. 


—  86  — 

Ce  fu  uns  rois  de  grant  noblece. 
De  grant  povoir,  de  grant  richece. 
Femme  avoit  "bonne  et  bêle  et  sage 
2720  Et  estraite  de  haut  lignage, 
Et  si  avoit  à  non  Clarmonde. 
N'ot  meilleur  dame  en  tout  le  monde  < 
Entre  done  Ynabele  et  li 
N'orent  pa&  à  bonté  failli  ; 
Car  II  meilleurs  dames  n'avoit 
Si  loing  com  li  siècles  duroit. 

N'erent  orgueilleuses  ne  fieres,. 
N'outrageuses,  ne  bobantieres  '  ; 
En  eles  manoit  courtoisie 

2730  Et  humilitez  la  florie. 

Est  dont  florie  humilitez? 

Oil  ;  et  les  flours  de  li  [sont]  téz  ^ 

Que  cil  qui  en  Paradis  sont 

Des  fleurs  de  li  lor  chapiaus  font. 

Les  esclices  sont  de  pitié 

Et  les  liures  d'amistié. 

Tel  chapel  sont  plus  avenant 

Que  cil  qui  sont  fait  de  bobant, 

Ne  d'orgueil,  ne  de  gloutenie  i 

2740  Cil  sont  chapel  de  dyablie. 

Lonc  tans  ot  esté  mariée 
Done  Clarmonde  la  senée 
Au  roi  Carmant  ;  mais  aine  avoir 
Ne  porent  que  I  tout  seul  hoir. 
Ce  fu  une  fille  ;  mais  ele 
Fu  de  tout  le  mont  la  plus  bêle. 

»  Beubancières.  Ms.  TI539. 

'  Le  Ms.  porte  :  et  les  Jours  de  li  iéz. 


—  87  — 

Clarmondiue  fu  apelée. 
Plus  belo  ne  fu  oncques  née; 
Plus  estoit  gracieuse  et  gente 
2750  Que  ne  soit  en  may  fleur  seur  ente. 

'A  celui  tans  pou  savoit  on 
Roi  qui  plus  fust  de  grant  renon 
Comme  li  rois  Carmans  estoit 
Qui  celui  roiaume  tenoit, 
Fors  Marcadigas.  Mais  à  lui 
Ne  doit  on  comparer  nului 
Qui  à  son  tans  fust  rois  clamés  : 
De  tous  biens  les  ot  tous  passés. 
'A  son  tans  ne  fu  si  parfais. 
2760  Mais  de  lui  ore  ti  tant  me  tais. 

Cléomadès  vit  I  chastel 
En  coste  I  plain,  très  fort  et  bel, 
Où  il  ot  mainte  bêle  tour  ; 
Bos  et  rivières  vit  entour. 
Vignes  et  praëries  grans. 
Moult  fu  li  cbastiaus  bien  séans. 
La  façon  dou  chastel  deïsse, 
Mais  je  dont  moult  que  ne  meïsse 
Trop  longuement  au  deviser, 
2770  Pour  ce  m'en  vueil  briément  passer. 

Dou  chastel  vous  dirai  le  non. 
Miex  séant  ne  vit  ains  nus  hon  ; 
Lors  l'apeloit  on  Chastiau  noble. 
N  ot  tel  dusqu'en  Costentinnoble, 
Ne  de  là  dusqu'en  Osteriche 
N'ot  plus  bel,  plus  fort  ne  plus  riche. 
Carmans  à  ce  point  i  estoit 
Que  Cléomadès  vint  là  droit. 


—  88  — 

Forment  li  sambloit  li  chastiaus 
2780  De  toutes  pars  riches  et  biaus. 

Cléomadès  lors  s  avisa 
Que  vers  ce  chastel  se  traira. 
Bien  pensoit  qu  en  tel  lieu  manoient 
Gent  qui  de  grant  afaire  estoient. 
Ce  fu  si  k  après  la  jornée, 
Moult  faisoit  bêle  matinée  ; 
Car  mays  estoit  nouviaus  entrés. 
C'est  un  tans  qui  moult  est  amés, 
Et  de  toutes  gens  conjoys  ; 
2790  Pour  ce  a  non  mays  li  jolis. 

Une  très  grant  tour,  haute  et  forte, 
Avoit  assez  près  de  la  porte, 
Qui  estoit  couverte  de  plonc, 
Plate  deseure  ;  car  adonc 
Les  faisoit  qn  ainsi  couvrir 
Pour  engiens  et  pour  assaillir. 

Cléomadès  a  avisée 
La  tour,  qui  estoit  haute  et  lée; 
Lors  pense  qu'il  s'arrestera 
2800  Sor  celé  tour  tant  qu'il  sara, 
Se  il  puet,  la  certaineté 
Quel  pays  c'est  qu'il  a  trouvé. 
Lors  a  son  cheval  adrecié 
Vers  la  tour  de  marbre  entaillié. 
Les  chevilletes  si  tourna 
Que  droit  seur  la  tour  s'arresta. 
Si  coiement  s'est  avalés 
Que  seur  aiguë  coie  vont  nés. 

Quant  Cléomadès  fu  venus 
2810  Seur  la  tour,  tantost  descendus 


—  89  - 

Est  dou  cheval.  Si  esg-arda 
Une  entrée  qui  estoit  là 
Par  où  on  povoit  avaler 
Ou  chaslel,  et  par  tout  aler. 
Lors  pensa  c'u  chastel  iroit, 
Et  son  cheval  iluec  lairoit  ; 
Car  moult  très  volentiers  menjast. 
Ce  sachiez,  se  il  le  trouvast  ; 
Mais  moult  biau  déporter  se  sot 
2820  De  ce  que  amender  ne  pot. 

Iluec  a  laissié  son  cheval. 
Par  les  degrez  s'en  vint  aval. 
Moult  noble  lieu  par  tout  trouva. 
Tant  ala  de  çà  et  de  là 
Qu'il  est  venus  en  une  sale 
Qui  n'estoit  ne  laide  ne  sale, 
■  Mais  moult  bêle  et  nouviau  jonchié. 
Une  table  y  avoit  drecié 
D'y  voire  à  pierres  de  cristal. 
2830  Tout  si  fait  furent  li  hestal. 

Très  blanche  nape  ot  desus  mise 
Ouvrée  de  diverse  guise. 
Sor  l'un  cor  de  la  table  avoit 
'A  mengier  kan  k'il  convenoit, 
Et  sor  l'autre  coron  à  destre 
Ot  vin  si  bon  que  vins  pot  estre, 
En  pos  d'or  '  et  hanas  au  tés. 
Viande  et  vin  i  ot  assés. 

Or  est  raisons  que  je  vous  die 
2840  Que  celé  table  senefie, 

Ne  pourquoi  on  mis  i  avoit 

'  Le  Ms.  porte  :  d'os.  Dans  le  Ms.  7539  on  lit  ;  d'or 


—  90  — 

La  viande  qui  sus  estoit 
Et  le  vin  et  la  blanche  nape. 
Ainçois  que  li  contes  m'eschape, 
Vous  en  dirai  la  vérité. 
De  lonc  tans  ert  acoustumé 
Fol.  12  T».    En  ce  chastel  et  establi 

Que  on,  II  mois  en  Tan,  ainsi 
Le  faisoit,  et  ne  plus  ne  mains. 

2850  Mays  en  estoit  li  premerains  ; 
Car  en  ce  mois  le  commença 
Cil  que  cel  chose  acoustuma 
Dès  le  premier  commencement. 
Or  vous  di  je  certainement 
Que  li  secons  estoit  gayns 
Qu'il  fait  bon  aler  es  jardins. 
Ces  II  mois,  chascune  vesprée 
Estoit  la  viande  atournée  ; 
Desus  la  table  la  metoient 

2860  Et  puis  le  vin,  lors  s'en  aloient 
Quant  fait  lavoient  beneïr 
'A  leurs  prestres  au  départir. 
Pour  may  et  gayn  honnorer 
Fist  on  celé  chose  estorer  : 
Le  may  pour  sa  joliveté 
Et  le  gayn  pour  sa  plenté. 
Lendemain  si  tost  revenoient 
Que  leur  diex  aorez  avoient 
Selonc  le  tans  qui  lors  estoit. 

2870  De  celé  viande  menjoit 

Carmans  ou  II  morsiaus  ou  trois, 
Et  puis  si  bevoit  une  fois. 
Et  puis  li  autre  grant  seignour 
Faisoient  ainsi  tout  entour. 

Et,  quant  il  avoient  mengié 


—  91  — 

Entour  la  table  et  soulacié, 
AdoDt  leur  festo  commençoit. 
Plenté  d  estrumens  y  avoit  : 
Violes  et  salterioiis, 
2880  Harpes  et  rotes  et  canons 
Et  estives  do  Cornouaille. 
N'i  failloit  estrumens  qui  vaille  ; 
Car  li  rois  Carmans  tant  amoit 
Menestreus,  que  de  tous  avoit. 

0  lui  avoit  quintarieurs, 
Et  si  avoit  bons  lenteurs, 
Et  des  flaûteurs  de  Behaigne, 
Et  des  gigueôurs  d'Alemaigne, 
Et  flaiiteôurs  à  II  dois. 
2890  Tabours  et  cors  sarrazinois 
Yot.  Mais  cil  erent  as  chans 
Pour  ce  que  leur  noise  ert  trop  grans. 
N'estoit  manière  d'estrumens 
Qui  ne  fust  trouvée  léens. 

Cléomadès,  qui  fain  avoit, 
Fu  liez  quant  la  table  perçoit, 
Et  pense  que  il  mengera 
Puiscedi  que  il  trouve  là. 
Au  chief  de  la  table  devant 
2900  Ot  une  fontaine  sorjant. 
Ouvrée  de  marbre  liois 
Plus  bêle  ne  vit  quens  ne  rois, 
'A  IIII  lionciaus  d'argent 
Qui  erent  ouvré  richement, 
Par  où  venoit  celé  fontaine 
Cler  sourdant  par  conduit  d'araine  ; 
Et  Cléomadès  i  lava 


—  92  — 

Ses  mains,  et  tantost  il  ala  ' 
Vers  la  table,  se  s'i  assist 
2910  Com  cil  qui  volentiers  le  fist. 

Assez  menja  tant  com  lui  plot  ; 
Et,  quant  mengié  et  beu  ot, 
Si  s'est  de  la  table  levez. 
Vers  luis  d'une  chambre  est  aies 
Qu'il  vit  un  petit  entrouvert. 
Savoir  veut  de  quoi  cis  huis  sert. 
En  celé  chambre  entra  errant  ; 
Un  grant  vilain  trouva  gisant. 
Près  ert  aussi  grans  c'uns  jaians  ; 
2920  Moult  ert  fel  et  fiers  et  poissans 
Et  outrageus  et  pou  bontables  ^ 
Eu  sornon  ot  non  Desrainables 
Et  en  son  droit  non  Rustemans  \ 
Maus  gracieus  estoit  et  grans. 
Tout  vestus  seur  I  lit  dormoit. 
De  barbe  tant  ne  quant  n'avoit  ; 
Car  tex  fu,  ce  sachiez  de  voir, 
Que  barbe  ne  devoit  avoir. 

'A  son  chevet  avoit  pendues 
2930  Espées,  guisarmes,  maçues. 
Miséricordes  et  fauchons, 
Et  bracheus*  et  bouclers  rocins, 
Et  une  targe  navaroise, 
Et  une  grant  mâche  turcoise  ; 
Et  si  avoit  pendu  encor 
Une  arbaleste  fait  de  cor, 

Le  Ms.  porte  ;  ila  va. 
Poi  doutables.  Ms.  753y. 
Tutemans.  Ms.  7539. 
Targes.UB.l^'m. 


—  03  — 

Et  uu  cueurc  '  plaiii  de  quarriaus  : 
En  travers  parmi  ses  mustiaus, 
I  ut  un  grant  liace  danoise". 
2940  N  ot  pas  talent  de  faire  noise 
Cléomadès,  ains  s'avisa 
Que  il  pas  ne  l'esveillera; 
En  coste  lui,  moult  bêlement, 
Passa  outre  tout  coiëment. 

Quant  le  grant  vilain  ot  passé, 
Lors  a  I  aloir  trespassé 
Qui  en  coste  I  praël  séoit 
Où  moult  de  floretes  avoit. 
Quant  au  cor  de  ce  praël  vint, 
2950  Un  petitelet  coi  se  tint  ; 

I  huis  vit  entaillié  d  y  voire. 
Sachiez  que  fort  seroit  à  croire 
De  cel  huis  com  fais  il  estoit 
Qui  la  façon  vous  en  diroit. 

Cléomadès  vers  Fuis  se  traist  ; 
Pour  la  biauté  qui  moult  Ten  plaist. 
Une  pièce  l'uis  regarda, 
Et  après  à  lui  le  tira 
Un  pou,  et  li  huis  erranment 
2960  Ouvri  moult  debonairement. 
Lors  est  Cléomadès  passez 
Un  pou  avant,  si  est  entrés 
En  une  chambre  k'ains  nus  hon 
Ne  vit  chambre  de  tel  façon  ; 
Car  tuit  cil  qui  aine  chambre  virent, 
Ne  de  chambre  parler  oïrent, 

Un  coffre.  Ms.  7539. 

Le  Ms.  porte  :  I ut  une  grant  Mce  danoise. 


—  94  — 

Ne  virent  si  très  merveilleuse. 
Si  riche  ne  si  gracieuse. 
'A  grant  merveille  riche  estoient 
2970  Li  piler  qui  la  soustenoient. 

Plus  bêle  ne  vit  quens  ne  rois. 
Ne  de  pilers  ne  de  parois 
N'i  ot  œvre*  qui  entaillié 
Ne  fust  d'uevre  triforiié  ^ . 
D'estoires  d'ancienneté 
I  ot  il  ouvrage  à  plenté 
Qui  fu  fais  de  maistres  ouvriers. 
Or  me  seroit  il  bien  mestiers 
Fol.  12  v».    Que  je  fusse  si  avisés 

2980  Que  li  combles  bien  devises 

Vous  fust  de  la  chambre  et  adroit 
Là  où  Cléomadès  estoit  ; 
Ne  pourquant  au  miex  que  porrai 
La  façon  en  deviserai. 

Li  combles  fu  d'uevre  esmaillié. 
Mainte  œvre  à  point  faite  et  taillié 
I  ot  de  diverse  couleur. 
Li  combles  fu  de  tel  valeur, 
Que  la  disme  pas  n  en  porroie 
2990  Recorder,  car  jà  ne  saroie. 

Mais  de  tant  sai  bien  la  manière 
Del  ouvrage  que  mainte  piere 
I  ot  très  riche  et  précieuse. 
Moult  fu  la  chambre  deliteuse. 
Fenestres  teles  i  avoit 
Com  h  tel  chambre  aparteuoit. 

'  «  Pierre  »  ]\Is.  7539. 
2  «  Trifoirie  »  Ibid. 


—  05  — 

Dyvoire  et  de  bonus  estoiont 
Si  ouvrées  k'ii  tous  pluisoient. 

'A  pièce  irauroie  cont6 
3000  De  ce  lieu  toute  la  biuuté. 
Se  chascune  chose  en  vouloie 
Deviser,  trop  i  meteroie  ; 
Car,  à  deviser  seulement 
La  richece  dou  pavement 
De  la  chambre  dont  vous  oëz 
Seroie  je  tout  encombrez  ; 
Et  pour  ce  le  lairai  ester. 
Car  trop  metroie  au  deviser. 

Li  rois  Carmans  et  la  royne 
3010  Orent  ce  lieu  pour  Clarmondine 
•  Si  arréé  que  je  vous  di  ; 
Car  il  la  paramoient  si 
Que  on  povoit  plus  fille  amer. 
Et,  pour  le  lieu  et  li  garder, 
I  estoit  li  grans  vilains  mis 
Qui  à  Fuis  gisoit  endormis. 

Par  dedenz  celé  chambre  entra 
Cléomadès.  Lors  s'arresta, 
Tant  que  il  ot  bien  esgardé 
3020  La  chambre  dou  lonc  et  dou  lé. 
En  esgarder  se  deduisoit 
La  grant  merveille  qu'il  veôit. 
Clarté  de  chandoiles  i  ot 
Par  quoi  bien  partout  veôir  pot  ; 
Et  si  estoit  jà  ajourné, 
Par  quoi  i  ot  assez  clarté. 
Sachiez  que  moult  pieu  li  a 
La  noblece  que  il  trouva. 


—  9G  — 

Trois  lis  vit  où  ens  se  gisoient 
3030  Trois  damoiseles  qui  dormoient, 
;Moult  bêles,  ce  li  fu  avis. 
Moult  erent  riches  chascuns  lis  ' 
Où  eles  estoient  couchies  ; 
Courtoises  et  bien  ensaignies 
Furent,  et  de  moult  grant  lignage. 
Chascune  ert  bonne  et  bêle  et  sage. 
L'une  d'eles  et  non  Florete, 
Et  li  autre  avoit  non  Gaieté, 
Et  la  tierce  ot  non  Lyadès. 
3040  Moult  regarda  Cléomadès 

Les  trois  lis,  mais  ne  sot  que  faire, 
Ou  aler  avant,  ou  retraire. 

'A  l'autre  lés  à  destre  avoit 
1  autre  lit  qui  tex  estoit 
Que  vous  m'orrés  jà  recorder. 
Briément  le  vous  vueil  deviser. 
Je  ne  croi  k'ains  nus  hom  veïst 
Nul  si  biau  lit,  ne  tant  vausist. 
D'or  ert,  et  mainte  riche  piere 

3050  I  ot  de  diverse  manière. 

N'erent  pas  pierres  de  cristal. 
Mais  fin  rubi  oriental, 
Esmeraudes  et  kamahieu; 
Tels  pierres  orent  là  lor  lieu; 
Jagonces,  toupaces,  saphir 
Et  gros  pelles  pour  l'embelir  ; 
Car  gros  pelles  blanc  d'Oriant 
Sont  moult  gracieus  et  plaisant 
Pour  I  riche  ouvrage  acesmer. 

3060  Tant  parfist  cis  lis  à  loer     ^ 

'  Le  Ms.  porte  :  Moult  èrent  riches  chascuns  des  lis. 


—  97  — 

K  aine  si  riche  lit  ne  vit  nus. 
I  esprevier  ot  par  desus  • 

Qui  moult  riches  et  biaus  estoit. 
Le  lit  tout  entour  pourprenoit 
Li  espreviers  que  je  vous  di  : 
Et,  selonc  ce  que  j'ai  oy, 
Puis  je  bien  pour  voir  tesmoignier 
K'ains  nus  ne  vit  tel  ne  si  chier. 

La  façon  en  deviserai 
3070  Au  plus  adroit  que  je  porrai. 
De  soie  ert  ouvrez  par  maistrie, 
D'uevre  cointe,  noble  et  jolie. 
Partout  avoit  chançons  escrites, 
Les  meilleurs  et  les  plus  eslites 
C'on  peûst  nule  part  trouver 
.Au  tans  dont  vous  m'oez  parler. 
Tout  estoient  li  chant  noté, 
N'en  y  avoit  nul  oublié. 
Et  s'erent  faites  si  adroit 
3080  Les  lettres,  que  riens  ni  failloit 
D'uevre  si  très  fine  et  riche, 
Qu'on  ne  doit  pas  tenir  à  niche 
L'ouvrier  qui  la  fist,  ne  celui 
Qui  tel  le  fist  faire  pour  lui. 
Dou  celé  de  la  chambre  issoit 
Une  main  d'or  à  quoi  pendoit 
Cil  espreviers  moult  gentement 
Et  tendoit  si  faiticement 
Que  nus  ni  peûst  amender 
3090  Jà  tant  s'en  seûst  bien  pener. 

Bien  devoit  estre  cis  lis  gens 
[Et]  biaus  et  riches  ;  car  dedens 
Gisoit,  si  com  l'estoire  dist, 

TOin.   I. 


—  98  — 

La  plus  bêle  k'ains  nus  veïst. 
Ne  je  ne  croi  que  mais  veôir 
Puist  nus  si  bêle,  au  dire  voir, 
Si  k'en  l'escrit  le  truis  et  voi  ; 
Et  vous  dirai  raison  pourquoi. 

Puis  que  Diex  le  monde  forma 
3100  Et  k'Evain  à  Adam  donna, 
Ne  fu  si  bêle  créature, 
Tant  par  estoit  bêle  à  droiture 
Que,  s'ele  peûst  départir 
De  sa  biauté  pour  embelir 
Autres  qui  mestier  en  euïssent, 
En  li  assez  biauté  preïssent, 
C.  ou  plus  en  enbelesist 
Et  assez  biauté  retenist. 
Et  sachiez  bien  que  de  plaisance 
3110  Par  ot  si  très  grant  abondance. 
Fol.  13  r".    Que  nus  nel  pelist  regarder 
Cui  ne  convenist  oublier 
Anuis  et  corrous  et  abans. 
Tant  par  ert  gente  et  avenans  ; 
Et  s'ert  si  plaine  de  tous  biens 
K'en  li  ne  failloit  nule  riens. 

Quant  Cléomadès  veii  a 
Ce  lit,  celé  part  s  aprocha  : 
Car  volentiers  vorroit  savoir 
3120  Qui  si  biau  lit  povoit  avoir 
Et  qui  dedens  povoit  gésir. 
De  ce  avoit  moult  grant  désir, 
K'ains  n'ot  veû  si  riche  lit. 
Et  tant  l'aprocha  que  il  vit 
La  bêle  pucele  dormant. 
De  plus  bêle  nul  ne  demant; 
Car  on  ne  la  porroit  trouver 


—  99  — 

No  deçà  ne  delà  la  mer, 
Ne  h  ce  tans  ue  puis  ce  di, 
3130  Ne  devant  ce  qu'ele  nasqui. 

De  li  la  taille  devisasse 

Se  je  seûsse  ne  cuidasse 

Que  je  la  moitié  en  pouïsse 

Deviser,  je  Tentrepreïsse  ; 

Mais  je  dont  tant  que  je  ne  faille 

'A  deviser  la  noble  taille 

Et  la  très  grant  biauté  de  li, 

Que  je  forment  m'en  esbahi. 

Et  ce  n'est  pas  moult  grant  merveille; 
3140  Car  sa  biauté  n'ert  pas  pareille 

De  riens  nule  à  autre  biauté; 

Car  d'autant  com  plus  grant  clarté 

Donne  li  solaus  que  la  lune, 

Ne  se  prendroit  ^  femme  nesune 

'A  la  biauté  que  ele  avoit. 

De  si  loing  toutes  les  passoit. 

Qu'il  n'i  avoit  comparison 

Ne  de  taille  ne  de  façon, 

Ne  de  riens  k'à  biauté  afiere, 
3150  Ne  de  gracieuse  manière, 

Ne  d  estre,  ne  de  contenance, 

Ne  de  riens  qui  tourt  à  plaisance. 

Et  s'estoit  li  cuer  de  li  tés 

Qu'il  ni  manoit  fors  que  bontés; 

Et  s'estoit  fine  débonaire. 

Tel  pucele  devoit  bien  plaire. 

X  [et]  IX  ans  ot,  et  plus  non. 

Clarmondine  ot  la  bêle  à  non. 

Un  petitelet  s'abaissa 
Ms.  7539.  Le  Ms.  175  porte  :  Prendoit. 


—  100  — 

3160  Cléomadès,  si  esgarda 

La  pucele  qui  se  dormoit  ; 

Et,  quand  Cléomadès  la  voit 

Si  plaisanment  blanche  et  vermeille, 

De  sa  grant  biauté  s'esmerveille 

Plus  que  de  riens  qu'il  veïst  onques. 

Bien  tesmoignoit  ses  cuers  adonques 

Que  onques  mais  n'avoit  veti 

Si  bêle  riens  com  celé  fu. 

Lors  se  pensa  que,  s'il  osoit, 

3170  Moult  volentiers  la  baiseroit. 
Tant  s'enhardi  qu  il  la  baisa 
II  fois,  et  ele  s'esveilla. 
Les  iex  ouvri  en  souspirant 
Qui  moult  erent  dous  et  plaisant. 
Moult  durement  s'espaouri 
Quant  I  home  vit  devant  li. 

Moult  s  esmerveilla  dont  venoit 
Cil  bons  ne  quel  chose  il  queroit. 
N'ert  merveille  s'en  ot  errour  '  ; 
3180  Un  petit  trambloit  de  paour. 
Son  douz  vis  a  vers  lui  torné, 
Cléomadès  a  regardé; 
Bien  li  sambla  k'ains  mais  damel 
Ne  vit  si  plaisant  ne  si  bel. 

Cléomadès  s'agenoilla 
Devant  li  et  la  salua  ; 
Et  ele  son  salu  li  rent 
Et  li  dist  :  —  «  Biau  sire,  comment 
«  Estes  vous  ci  endroit  venus? 
3190   «  Folement  estes  enbatus  ; 
«  Ne  sai  qui  vous  i  amena, 

•  Ms.  7539.  Le  Ms.  175  porte  :  Paour. 


LIBRARY 


Torcnio 


-  101  — 

«  K'ainc  mais  céens  nus  hom  n'entra 

«  Dusqu'à  tant  que  fusse  levée. 

«  Irié  en  sui  et  tormentée, 

«  Car  fait  [m']avez  trop  grant  outrage, 

«  Se  fiex  n'estes  le  roi  d'Arcage 

«  Qui  a  [ù]  non  Bleopatris  : 

«  Cil  là  doit  estre  mes  maris. 

«  Ses  pères  Balcabé  a  non 

3200   a  Qui  moult  est  rois  de  grant  renon. 
«  Je  ne  cuit  pas  que  ce  soiez. 
«  Se  c'estes  vous,  ne  le  noiez  ; 
«  Car,  se  vous  Bleopatris  n'estes, 
«  Se  vous  aviïez  Y*"  testes 
«  N'en  porriez  vous  une  porter, 
«  Ce  ne  vous  quier  je  jà  celer. 
«  Et  mes  pères  li  rois  Carmans 
.    «  M'a  dit,  bien  a  passé  II  ans, 
«  K'ou  monde  si  bel  home  n'a 

3210  «  Que  cil  à  cui  donnée  m'a. 

«  Et  je  cuit  bien  que  nus  fors  il 
«  Ne  se  metroit  en  tel  péril  : 
«  Et  pour  ce  ne  sai  que  j'en  die. 
«  Voir  m'en  dites,  je  vous  en  prie; 
«  Car  estre  me  samblés  courtois, 
a  Et  biaus  et' nobles  et  adrois, 
«  Avenans  et  plaisans  et  nés.  » 
—  «  Bêle,  ce  dist  Cléomadès, 
«  Plus  biau  de  moi  sont  il  assez  ; 

3220   «  Si  sui  je  cil  dont  vous  parlez, 
«  Et  si  sui  cil  qui  sans  faillir 
«  Sui  tous  à  faire  vo  plaisir. 
«  Pour  ce,  par  fine  amour  vous  pri, 
«  Ne  vous  anuit  que  je  sui  ci.  « 

—  «  Dont  me  dites,  ne  soit  celé, 


—  i02  — 

«  Qui  vous  a  céens  amené, 
«  Ne  pour  quel  raison  fait  Tavés.  ? 
—   «  Damoisele,  jà  le  saurés. 
«  De  mon  règne  sui  çà  venus  ; 
3230  «  Ne  sevent  que  sui  devenus 
«  Cil  de  la  terre  et  dou  pays 
<'  Là  où  je  fui  nés  et  norris. 
('  Moult  vous  desiroie  à  veôir, 
«  Pour  ce  que  vous  dévoie  avoir  ; 
«  Pour  ce  sui  céens  embatus. 
«  Bien  croi  que  ne  m'i  sache  nus. 
«  Et,  puis  que  veûe  vous  ai, 
«  'A  vostre  congié  m'en  r  irai  ; 
«  Car  ne  vueil  pas  tant  demorer 
3240   «  Que  de  riçns  vous  doie  grever. 
«  'A  envis  vous  corrouceroie.  » 
Clarmondine  Tôt,  s'en  ot  joie  ; 
F"  13  v*.       Car  trestout  vraiement  cuidoit 
Que  cil  là  Bleopatris  soit. 
Tout  ce  retint  pour  vérité 
Que  Cléomadès  ot  conté. 

La  manière  moult  li  plaisoit 
De  Cléomadès.  S'avoit  droit  ; 
Car  de  courtoisie  et  d'avis 
3250  Ert  la  toupace  et  li  rubis. 
Moult  volentiers  l'ot  escouté 
Et  à  chief  de  fois  esgardé  ; 
Et,  quant  ele  plus  l'esgarda, 
Plus  li  plot  et  plus  le  prisa. 

Li  sens  de  lui  et  la  biauté 
Ont  le  cuer  de  li  si  donté, 
Que  dou  dart  se  senti  atainte 
Qui  navré  en  a  maint  et  mainte  : 


-  103  — 

C'est  li  dars  que  amours  set  traire 
3260  Ceaus  qu  de  veut  à  li  atraire. 
Amours  à  point  ce  dart  lança 
K'à  I  coup  II  cuers  assena. 
Cléomadès  droit  à  ce  point 
Senti  son  cuer  de  ce  dart  point  ; 
Dou  dart  d'amours,  si  com  moi  samble, 
Furent  andoi  navré  ensamble. 

Quant  Clarmondine  se  senti 
En  si  fait  point  que  je  vous  di, 
Ses  damoiseles  a  huchies 
3270  Et  eles  se  sont  esveillies. 

Chascune  moult  s'esmerveilla 
Pourquoi  cil  bons  ert  venus  là. 
Et  Cléomadès,  com  courtois, 
Les  salua  trestoutes  trois  ; 
Mais  nule  ne  l'en  respondi, 
Tant  erent  leur  cuer  esmari. 

Cléomadès  tantost  perçoit 
Que  sa  venue  leur  pesoit, 
Et  pour  ce  tantost  s'avisa 
3280  Que  de  celé  chambre  istera 
Tant  que  eles  soient  levées  ; 
Bien  voit  qu'eles  sont  effréées 
Pour  ce  qu'il  estoit  venus  là. 
Et  Clarmondine  dit  li  a 
Que  il  ne  li  tourt  à  anui 
Se  eles  n'ont  parlé  à  lui  ; 
Car,  quant  la  vérité  saront 
De  lui,  grant  joie  li  feront. 

Moult  debonairement  li  proie 
3290  Que  point  ne  se  mete  ù  la  voie 


—  iOi  — 

Si  leur  ait  dite  la  raison 
De  sa  venue  et  l'ochoison  ; 
K'à  vergoigne  li  torneroit 
Se  chascune  bien  ne  savoit 
Pourquoi  ne  comment  il  vint  là. 
Cil  dist  que  ainsi  le  fera 
Ne  de  là  ne  se  partiroit 
Dusqu'à  tant  que  il  li  plairoit. 

Or,  sachiez  que  de  ce  commant 
3300  Ot  Cléomadès  joie  grant  ; 

De  joie  tous  li  cuers  li  rist. 

Après  ce  mot  de  la  chambre  ist. 

Si  entra  en  I  praëlet 

Moult  gent  et  moult  noble  et  moult  net, 

Où  ot  mainte  diverse  flour 

Qui  getoient  très  bonne  odour. 

Là  s'est  Cléomadès  assis, 

D'amours  alumés  et  espris  ; 

Car  onques  mais  n'avoit  sentu 
3310  Nul  dart  d'amours  tel  com  cil  fu. 

Et  la  pucele  s'est  levée- 
Qui  noblement  fu  acesmée  ; 
Mais,  ainçois  k'acesmée  fust 
Ne  que  de  son  lit  se  meust. 
Vinrent  à  li  ses  [trois]  pu  celés  * 
Si  effréées  comme  celés 
Qui  cuidoient  estre  honnies 
Dou  roi  Carmant  et  mal  baillies  ; 
Car  Clarmondine  leur  conta 
3320  La  chose  si  com  ele  va 

Lo  Ms.  porte  :  Vinrent  à  li  ses  piiceles.  Comp.  v.  3030. 


—  105  — 

Qu'ele  n'i  a  riens  oublié  ; 
Car  bien  cuidoit,  par  vérité, 
Que  ce  que  il  dit  li  avoit 
Fust  voirs,  cnsement  le  créoit. 
Celés  dient  que  le  verront 
Veôir,  et  sa  parole  orront. 
Et  Clarmondine  leur  a  dit 
K  aine  si  courtois  de  lui  ne  vit, 
Plus  sage,  ne  plus  bel  parlant, 

3330  Ne  plus  bel,  ne  plus  avenant. 

Forment  plus  as  trois  damoiseles 
Quant  entendirent  les  nouveles 
Que  Clarmondine  dit  leur  a. 
Chascune  d'eles  bien  cuida 
Que  ce  fust  toute  vérité 
Que  ele  leur  avoit  conté. 
.S'en  sont  auques  rassouagies  '  ; 
Et,  quant  furent  apareillies, 
Trestoutes  IIII  sont  issues 

3340  Fors  de  la  cbambre,  et  sont  venues 
Enz  ou  praël,  là  où  séoit 
Cil  qui  amours  saisi  avoit, 
Et  celé  enz  ou  praël  entra 
Cui  amours  aussi  saisie  a  : 
Ses  puceles  furent  o  li. 
Et  Cléomadès  sus  sailli  ; 
Liez  est  de  ce  que  venir  voit 
Celé  qui  tout  son  cuer  avoit. 

Contre  li  s'en  vint  sans  demeure. 
3350  —  «  Bêle,  fait  il,  à  très  bonne  heure 
«  Puissiez  vous  hui  estre  levée.  » 
—  «  Biau  sire,  tele  destinée 

'  Asouagies.  Ms.  7539. 


—  106  — 

«  Vous  soit  destinée  à  tous  jours 
'  Que  vous  aiez  joie  d'amours.  )> 

—  «  Damoisele,  cil  vous  en  oie 

«  Qui  les  amans  puet  donner  joie, 
"  Et  d'amours  si  grans  biens  vous  viengne 
«  K'à  son  servise  vous  retiengne  ; 
'-  Car,  s'ainsi  estoit  que  je  di, 
3360   «  Dont  n'auroit  pas  amours  failli 
«  Qu  ele  n  eûst  de  son  maisnage 
«  Bêle  pucele  et  bonne  et  sage.  » 

—  «  Biau  sire,  se  je  tele  estoie 

«  Qu<3  vous  dites,  lie  en  seroie.  » 

Cléomadès  courtoisement 
Les  trois  puceles  erranment 
L'une  après  l'autre  salua. 
'A  chascune  moult  agréa 
La  manière  k'en  lui  véoient  ; 
3370  Son  sens  et  sa  biauté  prisoient. 
Tout  V  s'assisent  ou  praël  ; 
Ne  croi  k'ainc  nus  veïst  si  bel. 
Moult  ont  Cléomadès  trouvé 
Courtois  et  à  point  emparlé  ; 
F"  14  r».       Car  sages  fu  et  entendans. 

Et  tous  jours  à  honnour  tendans. 
Et  par  tout  aidier  '  se  savoit 
Si  bien  que  miex  ne  convenoit. 

Cléomadès  couvertement 
3380  Enquist,  ce  n'oublia  noient. 

Tant  qu'il  sot  bien  en  quel  régné 
Li  chevaus  l'avoit  aporté. 
Et  que  celé  qu'il  amoit  tant 

'  Le  Ms.  porte  ;  Avoir.  La  leçon  du  Ms.  7339  nous  paraît  préférable. 


—  107  — 

Estoit  fille  le  roy  Carmant. 
De  li  meïsme  le  savoit, 
Dont  en  son  cuer  grant  joie  avoit 
Que  il  avoit  assis  s  amour 
En  fille  h  roy  de  tel  valeur; 
Car  li  rois  Carmans  à  ce  tans 
3390  Estoit  des  rois  uns  des  plus  grans 
En  tant  que  de  très  grant  richour 
Et  de  gentillece  et  d  onnour. 
Une  pièce  ensamble  parlèrent, 
D  amoreus  iex  se  resgarderent 
Cléomadès  et  Clarmondine. 
Amours  en  leur  cuers  enracine  ; 
Car  que  plus  Tuns  l'autre  véoit 
Plus  Funs  l'autre  amoit  et  prisoit. 

Tant  furent  là  k'ainsi  avint . 
3400  Que  li  vilains  celé  part  vint 

Qui  ert  mis  à  Fuis  pour  garder, 
Dont  ore  m'oïstes  parler. 
Par  une  fenestre  esgarda 
Cléomadès  qui  séoit  là. 
Li  vilains  très  grant  merveille  ot 
Par  où  cil  hom  là  venir  pot  ; 
Car  bien  cuidoit  avoir  fermées 
De  cel  lieu  toutes  les  entrées. 


Moult  fu  dolans  et  esbahis, 
3410  Et  courrouciez  et  esmaris,   • 
Et  jure  que  mais  ne  croira 
Femme  nule,  quant  celé  là 
Qui  de  tous  biens  avoit  le  non 
A  faite  tele  mesprison. 
Bien  pense  que  ses  damoiseles 
En  orront,  s'il  puet,  gries  nouveles. 


—  408  — 

D'iluec  s'en  est  tournés  atant, 
Dire  Tala  le  roi  Carmant. 
Quant  li  rois  tel  nouvele  oy, 

3420  Sachiez  pas  ne  li  abeli  ; 

Corrouciez  fu  et  plains  d'anui. 
De  sa  maisnie  prent  o  lui. 
Vers  le  lieu  s'en  va  où  estoient 
Cil  et  celé  qui  moult  s'amoient. 
Par  le  pertuis  d'une  fenestre 
Regarda  au  lés  devers  destre, 
Tant  que  Cléomadès  choisi 
Et  sa  fille  lez  lui  aussi. 
Sa  fille  I  chapelet  faisoit, 

3430  Et  Florete  les  flours  cueilloit 
Entre  li  et  Cléomadès, 
Entre  '  Gayete  et  Lyadès 
Servoient  de  soie  baillier 
Pour  le  chapel  faire  Hier. 

Moult  durement  fu  despaisiez 
Li  rois  Carmans  et  courrouciez 
Que  uns  hom  k'ains  veû  n'avoit 
Si  privez  de  sa  fille  estoit 
Qu'ele  l'avoit  là  amené 
3440  Sans  son  seu  et  sans  son  gré. 
Lors  se  pense  qu'il  mandera 
Lyadès  ;  car  savoir  vorra 
Comment  ele  fu  si  hardie 
Qu'ele  a  tel  chose  consentie. 
Le  grant  vilain  lors^  i  envoie 
Cui  celé  chose  moult  anoie, 
Car  à  garder  li  ert  livrée 

•  Entruec? 

»  Ms.  7539.  Le  Ms.  175  porte  :  Lues. 


—  109  — 

La  pucele  sage  et  senée. 
Ens  ou  praël  s'eu  viut  tout  droit. 
3450  Quant  Lyadôs  venir  le  voit, 

Trestout  erranment  s'est  levée, 
Car  moult  fu  sage  et  avisée, 
Et  pensa  qu'ele  li  diroit 
La  chose,  et  li  descouverroit, 
Pour  ce  que  il  pas  ne  cuidast 
Que  on  nul  malice  i  pensast 
En  ce  que  là  venus  estoit 
Cet  hom  qui  là  trouvé  avoit. 

Bien  se  perçut  que  corrouciez 
3460  Estoit  li  vilains  et  iriez. 

Et  il,  moult  despiteusement, 
Li  dist  :  «  —  Venez  hastéement 
«  Au  roi,  qui  mandée  vous  a.  « 
Et  celé  tantost  s'avisa 
Pourquoi  li  rois  l'avoit  mandée. 
Errant  est  vers  le  roi  alée, 
Et  l'a  en  la  chambre  trouvé. 
Melancoliëus  et  iré 
Le  trouva;  mais  tout  erranment 
3470  Li  a  conté  tout  Ferrement 
Si  com  Cléomadès  lot  dit. 
Quant  li  rois  Carmans  entendit 
Que  cil  dist  que  Bleopatris 
Estoit,  tous  en  fu  esbahis  ; 
Bien  sot  que  n'est  pas  vérités. 
Tantôt  est  ou  praël  entrés. 
Et  cil  dou  praël  sus  saillirent 
Sitost  que  le  roi  Carmant  virent. 

Ne  fist  pas  samblant  efifréé 
3480  Cléomadès  ;  mais  salué 


—  no  — 

A  le  roi  moult  courtoisement. 
Mais  ne  li  respondi  noient 
Li  rois,  ains  dist  c'om  le  presist. 
Chascuns  de  sa  gent  main  i  mist. 
Legierement  se  laissa  prendre    . 
Kains  ne  fist  samblant  de  deffendre; 
Tout  apenséement  le  fist, 
Car  deffense  pou  li  vausist. 
Quant  la  pucele  a  ce  veû 
3490  Moult  en  ot  le  cuer  irascu  ; 

Car  ne  set  pourquoi  on  le  prent, 
Com  celé  qui  mal  ni  entent. 
Devant  le  roi  s  agenoilla  ; 
Li  rois  meïsmes  l'en  leva. 

—   a  Sire,  fait  ele,  ce  que  doit 

tt  Que  vous  voulés  ici  endroit 

<(  Celui  faire  mal  et  hontage 

«  Qui  sera,  s'il  vit,  roi  d'Arcage; 

«  Et  si  m'avez  dit  grant  pieça 
3500   «  C'est  cil  qui  à  femme  m'ara. 

«  Ce  li  demonstrez  povrement 

«  Quant  pris  et  liiez  l'ont  vo  gent. 

«  Pour  ce,  se  venus  m'est  veôir, 

«  Ne  doit  il  pas  tel  honte  avoir  ; 

«  Car  aussi  ait  m'ame  pardon 

«  Que  il  ni  entent. tray son, 
F"  14  V».       «  N'il  n'en  a  ouvré  faussement.  » 

Et,  quant  li  rois  sa  fille  entent, 

Bien  entent  que  par  li  n'a  mie 
3510  Celui  emprise'  sa  folie, 

Et  que  moult  très  grant  tort  auroit 

Cil  que  de  riens  l'en  mescroiroit  ^ 

'  Le  Ms.  porte  :  Cil  a  emprise.  Nous  suivons  ici  la  leçon  du  Ms.7539. 
-  Ces  deux  derniers  vers  manquent  dans  le  Ms.  7539. 


—  m  — 

—   «  Fille,  ce  dist  li  rois,  sachioz 

«  Ce  n'est  pas  cil  que  -vous  cuidiez. 

«  Cliques  mais  cest  hoiiio  ne  vi. 

«  Grant  merveille  est  dont  il  vint  ci. 

«  Croire  vous  faisoit  fausseté  : 

«  N'est  pas  fiex  le  roi  Balcabé. 

«  Quant  il  venra  en  ce  pays, 

3520   «  Tous  mes  palais  verres  emplis 

«  De  rois,  de  princes,  de  barons. 

«  Je  croi  k'assez  tost  le  verrons. 

«  Sachiez  que  cil  est  un  guilerres 

«  Mauvais  et  traytres  et  lerres  ; 

«  Vostre  honneur  vou  vouloit  tolir. 

«  Tart  en  venra  au  repentir  ; 

«  Car  je  le  ferai  escorchier 

«  Tout  vif,  et  la  teste  trenchier, 

«  Pendre,  ou  ardoir,  ou  enfouir  : 

3530   «  'A  l'un  ne  puet  il  pas  faillir.  » 

Quant  Clarmondine  l'entendi. 
Près  que  ses  cuers  ne  li  parti  ; 
Car  bien  vousist  que  femme  fust 
Celui,  et  k'avoir  le  deûst, 
K'ains  n'ot  veti,  à  son  avis, 
Nul  plus  courtois,  ne  miex  apris, 
Ne  si  bel,  ne  si  avenant. 
Moult  li  va  près  dou  cuer  touchant 
C'on  l'a  en  mençonge  trouvé 
3540  Dont  ele  cuidoit  vérité 

Et  qu'estre  deûst  ses  maris  ; 
Dont  ses  cuers  fu  si  esmaris 
K'à  la  terre  cheï  pasmée. 
De  là  l'en  ont  sa  gent  portée 
Moult  dolente  et  moult  courroucié 
De  cuer,  et  moult  forment  irié. 


—  412  — 

Ses  puceles  la  reconfortent. 
Tout  droit  sus  son  lit  l'en  reportent 
Et  li  dient  :  —  «  Laissiez  le  aler; 
3550  «  Puis  que  il  nous  vouloit  guiler, 
«  N'avons  de  tel  home  que  faire  ; 
«  Car  il  n'est  pas  de  bon  afaire. 
«  Encor  soit  il  et  biaus  et  gens, 
«  C'est  un  deceveres  de  gens. 
«  Puis  [que]  il  est  de  tel  mestier, 
«  Drois  est  qu'il  en  ait  son  loier.  » 

'A  Clarmondine  ainsi  parloient  ; 
Car  reconforter  la  cuidoient. 
Mais  ce  ne  li  ert  nus  confors  ; 
3560  Car  ses  cuers  n'ert  pas  en  son  cors, 
Et,  pui  que  li  cuers  n'i  entent 
Au  confort,  ce  ne  vaut  noient. 
Et  comment  i  entendera 
Li  cuers,  quant  il  ne  sera  là 
Où  on  le  cuide  conseillier  ; 
Ce  ne  porroit  fructefiier. 
Avoec  Cléomadès  fu  pris 
Li  cuers  Clarmondine  et  saisis. 

Done  Clarmonde  est  là  venue. 
3570  Quant  la  nouvele  ot  entendue, 
De  la  chose  s'esmerveilloit  ; 
Sa  fille  moult  reconfortoit, 
Et  li  dist  que  ele  avoit  tort 
Que  ele  menoit  duel  si  fort 
Pour  un  home  que  ne  savoit 
Qui  il  ert  ne  dont  il  venoit. 

Lors  li  a  Clarmondine  dit 
K'ains  si  courtoise  riens  ne  vit. 


—  113  — 

Ne  do  co  iiului  Dc  croiroit 
3580  Que  dc  bou  lieu  venus  iio  soit  ; 
Car  ne  porroit  cstro  autrcmcut 
Que  uus  liom  do  tel  cscieut 
K'en  lui  avoit,  fust  jù,  venus 
Fors  de  bon  lieu  n'en  parolt  nus. 

Sa  mère  à  ce  mot  se  leva 
Et  pense  que  veoir  verra 
Cel  home  que  tant  a  prisié 
Sa  fille.  Lors  n'a  plus  targié. 
Tantost  s'en  vint  au  lieu  tout  droit 
3590  Là  où  Cléomadès  estoit. 

En  la  court  Tavoient  mené  ; 
Entour  lui  s'erent  assamblé. 

Quant  done  Clarmonde  vint  là, 
Cléomadès  moult  regarda. 
Bien  li  sambla  que  voir  ot  dit 
Sa  fille  de  ce  k'en  lui  vit. 
Chascuns  li  demande  et  enquiert 
Quels  bons  est,  où  va,  ne  que  quiert, 
Ne  comment  il  ert  apelez  ; 
3600  Mais  ses  nons  leur  fu  bien  celez. 

Moult  à  envis  se  nommeroit 
S'autrement  eschaper  povoit. 
'A  cbascun  respont  sagement 
Et  si  très  apenséement, 
Que  trestout  s'en  esmerveilloient 
De  l'avis  que  en  lui  véoient; 
Et  à  ce  se  tenoit  li  plus 
Que  de  bon  lieu  estoit  venus 
Et  que  moult  grant  pechié  feroit 
3610  Li  rois  Carmans  s'il  destruisoit 

Ton.     I. 


—  m  — 

Si  bel  home  comme  cil  ert, 

Et  qui  si  bien  gentiex  hom  pert; 

Et  cil  qui  ce  li  loëront 

Grant  mal  et  grant  pechié  feront. 

Li  rois  Carmans  li  demanda 
Comment  il  estoit  venus  là, 
Et  pourquoi  il  avoit  empris 
'A  tolir  sa  fille  son  pris 
Si  bon  qu'ele  l'avoit  eu 
3620  Dou  tans  que  ele  avoit  vescu, 
K'ains  de  nule  n'oy  parler 
Cui  il  vousist  miex  ressambler 
Se  il  fust  de  toutes  à  chief, 
Pour  ce  li  devoit  estre  grief. 

Et,  quant  Cléomadès  l'oy, 
Au  roi  erranment  respondi 
Que  pour  ce  n'ert  pas  venus  là 
N'onques  vers  li  mal  ne  pensa  ; 
Et,  se  nus  l'en  vouloit  rester, 

3630  II  seroit  tous  près  de  prouver 
Si  avant  que  li  rois  diroit. 
Et  li  rois  dist  prouvé  estoit. 
Ne  quiert  qu'on  le  prueve  autrement  ; 
Mais  volentiers  sauroit  comment 
Ne  par  où  léens  venir  pot, 
Quant  nus  sa  venue  ne  sot. 
Dist  Cléomadès  :  —  «  Jel  diroie 
«  Se  estre  creûs  en  povoie. 
F»  15  ro.       «  Sire  rois,  fait  il,  entendes. 

3640   «  Par  tout  estes  moult  renommés 
«  De  sens,  d'onnour  et  de  raison  ; 
«  Et,  pour  ce  k'avez  tel  renon, 
«  Vous  dirai  comment  je  ving  ci , 


—  115  — 

«  En  espoir  de  vostre  merci. 

«  Chevaliers  sui,  c'est  vérités. 

«  Destiné  me  fu,  quant  fui  nés, 

«  Une  chose  moult  merveilleuse, 

«  Moult  diverse  et  moult  périlleuse. 

<i  Tous  jours,  au  chief  de  III  années, 
3650   «  Me  prennent  en  mon  dormant  fées, 

«  Seur  I  cheval  de  fust  me  metent, 

«  Moult  me  mainent,  moult  me  degetent, 

«  Moult  me  font  de  paine  endurer; 

«  Mais  je  ne  le  puis  amender, 

«  Car  ainsi  le  convient  h  estre. 

«  Une  fois  me  mainent  à  destre, 

«  Et  à  senestre  Tautre  fois  ; 

«  Par  mons,  par  vaus,  par  chans,  par  bois, 

«  En  tel  point  me  vont  pourmenant, 
3660  .«(  L'une  heure  arrière,  Tautre  avant. 

«  Des  travaus  que  me  font  avoir 

«  Me  font  perdre  tout  mon  savoir  ; 

«  Car  si  me  mainent  rudement 

«  Que  j'en  pert  tout  mon  escient  ; 

«  Et,  pour  ce,  doi  avoir  déport 

«  Quant  eschapez  sui  de  la  mort. 

«  Trois  jours,  ne  vous  mentirai  mie, 

«  Sui  adès  en  leur  conpaignie  ; 

«  Et,  quant  ce  vient  droit  au  quart  jour, 
3670   «  Seur  toute  la  plus  haute  tour 

«  Que  à  ce  point  trouver  porront 

«  Me  metent,  et  puis  si  s'en  vont. 

*(  Hui  main,  si  tost  qu'il  ajourna, 

«  Me  mirent  seur  celé  tour  là. 

«  Sachiez  que  moult  me  traveillierent. 

«  Moi  et  mon  cheval  là  laissierent. 

«  "Encore  i  est  li  chevalès, 

«  Car  celui  me  laissent  adès 


—  iiC  — 

Seur  quoi  en  tel  point  me  travaillent. 
3G80      Tous  jours  nouviau  cheval  me  baillent. 
:  Or  n'aurai  mais  garde  en  trois  ans 

*  Que  j  aie  plus  de  tels  ahans. 
.  Et,  se  de  ce  ne  me  créés, 

t  Seur  la  tour  le  cheval  querés. 
«  S'ainsi  n'est  que  m'oez  conter, 
V  Si  me  faites  le  chief  couper, 
t  Je  vous  pri  que  là  envolez 

Ainçois  k  a  la  mort  me  jugiez. 
.  Et,,  se  vous  voulés,  je  irai, 
3690   t  Le  chevalet  aporterai  ; 

«  Car,  se  nus  fors  je  l'aportoit, 

*  Espoir  tost  le  debriseroit, 

<  Car  nen  sevent  pas  la  manière. 
'  Faites  moi  devant  et  derrière 

•-  "A  vostre  gent  si  près  garder 
t  Que  je  ne  leur  puisse  eschaper. 
«  Se  il  n'est  ainsi  que  je  di, 
4  Onques  naiez  de  moi  merci. 

<  Et,  s'en  vérité  trouvez  sui, 
3700  *  Ne  me  faites  mal  ne  anui  ; 

*  Car  ce  seroit  maus  et  péchiez 

4  Se  sans  raison  me  destruisiez.  » 

Et  H  rois  dist  jà  le  saura. 
Tantost  sus  la  tour  envoia 
Cléomadès,  et  de  sa  gent 
Envoia  avoec  lui  granment 
Qui  moult  le  guetoient  de  près. 
Seur  la  tour  vint  Cléomadès. 
Son  chevalet  trouva  tout  droit 
3710  Ainsi  que  il  laissié  l'avoit; 
Devant  le  roi  la  aporté. 
Et  li  rois  la  moult  regardé. 


—  117  — 

Dou  cheval  moult  se  raerveilloient 
Tout  cil  qui  lii  endroit  estoicut. 
N'i  ot  nul  esbaliis  ne  fust 
Quant  virent  le  cheval  de  fust. 
Li  rois  forment  s'esmervcilloit 
De  la  merveille  qu  il  véoit. 
De  grant  pièce  mot  ne  sonna, 
3720  Cléomadès  moult  regarda. 
De  Cléomadès  ot  pité 
La  royne  si  que  ploré 
En  ot  moult  entrues  qu'il  contoit 
Sa  besoigne  au  miex  qu'il  povoit 
Pour  querre  tour  de  délivrance  ; 
Car  ne  vit  pas,  à  sa  semblance, 
Que  il  peûst  en  lui  avoir 
Par  droit,  fors  bonté  et  savoir. 

Lors  s'est  vers  le  roi  aprochie 

3730  La  royne  bien  ensaignie. 

Moult  doucement  au  roi  a  dit 
Que  il  eûst  de  lui  mercit. 
Tant  li  dist  et  tant  li  pria 
Et  tant  de  bons  poins  li  moustra. 
Que  li  rois  l'eust  tout  quité 
Se  ne  fust  ce  qu'il  l'ot  trouvé 
Lès  sa  fille  ou  praël  séant. 
Et  ce  qu'il  li  fist  entendant 
Que  estre  devoit  ses  maris 

3740  Et  que  c'estoit  Bleopatris  ; 

C'estoit  ce  qui  près  li  touchoit. 
Et  h  ce  bien  raison  avoit  ; 
Car  bien  li  sambloit  que  traïr 
Volt  sa  fille  et  s'ounour  tolir  ; 
Et,  pour  ce,  à  mort  le  jujoient 
Moult  de  ceaus  qui  iluec  estoient. 


—  118  — 

Ne  pourquant  li  a  demandé 
Li  rois  et  forment  conjuré 
Pour  quoi  sa  fille  fist  cuidier 
3750  K'avoir  la  devoit  à  moillier 
Et  que  fiex  ert  roi  Balcabé  ; 
Voir  l'en  die,  ne  soit  celé. 
Et  Cléomadès  dit  li  a 
Que  la  vérité  l'en  dira. 

—  «  Sire^  fait  il,  quant  aportés 

«  Fui  seur  la  tour  que  vous  veés, 

«  Trestout  erranment  s'en  allèrent 

«  Les  fées  qui  m'i  aporterent. 

«  Là  demeurai  tous  esbahis. 

3760  «  Delez  ce  chevalet  m'assis  ; 

«  Car  forment  estoie  lassez 

«  Et  traveilliez  et  afamez. 

«  Quant  je  fui  revenus  h  moi 

«  Et  un  petit  reposé  m'oi, 

«  Par  une  entrée  que  trouvai 

«  Jus  de  la  tour  m'en  avalai  ; 

«  Car  moult  très  volentiers  seûsse 

«  En  quel  pays,  se  je  peûsse, 

«  Les  fées  m'avoient  laissié 

3770  «  Hui  main  quant  d'eles  oi  congié. 

Yo  15  V».       «  Car,  seur  m'ame,  je  ne  savoie 

«  En  quel  pays  venus  estoie. 

«  Amont  et  aval  tant  alai 

(f  K'en  une  sale  me  trouvai 

«  Qui  netement  ert  atournée 

«  Et  moult  gentement  arréée. 

«  Là  trouvai  la  table  drecie 

«  Et  blanche  nape  de  liie; 

«  Viande  et  vin  i  ot  assez, 

3780  «  Et  je,  qui  estoie  lassez, 


—  119  — 

»  En  inenjai,  car  grant  fuin  avoie. 
«  Et  lors  si  me  mis  k  la  voie, 
«  Quant  je  oi  mengié  et  beû  ; 
«  N'avoie  encor  nului  veû. 
«  Un  huis  vi  entrouvert  I  poi. 
«  Au  plus  tost  que  je  onques  poi 
«  Entrai  en  oel  huis.  Tout  errant 
«  I  grant  vilain  trouvai  dormant. 
«  Lez  lui  tout  coïement  passai, 

3790   «  En  la  plus  bêle  chambre  entrai 
«  Qui  soit  el  mont,  si  com  je  croi; 
«  Trois  damoiseles  devant  moi 
«  Vi  qui  seur  trois  lis  se  gisoient  ; 
«  Bien  me  sambla  qu'eles  dormoient. 
«  En  sus  de  leur  lis  m'eschivai, 
«  Au  coron  de  la  chambre  alai 
«  Où  il  en  avoit  I  des  lis, 
«  Dont  je  fui  trestous  esbahis 
«  De  la  chambre  et  de  la  noblece 

3800  u  Dou  lit  et  de  la  grant  richece 
«  Que  je  de  toutes  pars  véoie. 
«  Durement  m'en  esmerveilloie. 
«  Vostre  fille  en  ce  lit  trouvai, 
«  Que  fouis  fis,  car  je  resveillai, 
(>  Pour  ce  que  je  savoir  vouloie 
«  En  quel  pays  venus  estoie. 
«  Et,  si  tost  que  Toi  esveillie, 
«  Moult  durement  fu  esmarie. 
.  «  Lors  me  dist  que  moult  folement 

3810   «  Estoie  venus  telement, 

«  Et  grant  outrage  fait  avoie, 
«  Se  je  Bleopatris  n  estoie 
«  'A  cui  vous  laviez  otroiie. 
«  Quant  j'oi  celé  parole  oye, 
«  Je  li  dis  trestout  erranment 


—  120  — 

«  Que  j'estoie  certainement 
«  lUeopatris,  lors  le  cuida, 
«  Et  que  venus  estoie  là 
«  Pour  ce  que  volontiers  l'eusse 

3820.  (*  Veue  ainçois,  se  je  pelisse, 
«  Que  li  mariages  fust  fais. 
«  Or,  regardez  se  c'est  meffais 
(!  K'ainc  malice  n'i  entendi, 
«  Ne  je  ne  vostre  fille  aussi. 
«  Mais,  pour  le  bien  k'en  li  trouvai 
«  Quant  en  sa  chambre  h  li  parlai 
((  Et  pour  la  biauté  que  g'i  vi, 
«  M'avisai  je  de  ce  tour  ci; 
«  Car  à  tous  jours,  se  je  pouisse, 

3830   «  Avoecques  li  manoir  vousisse 
«  Despuis  que  premiers  Toi  veûe. 
«  Mais  sachiez  très  bien  que  tolue 
«  Ne  li  vorrois  avoir  s'onnour 
«  Four  plain  d'or  celé  haute  tour, 
«  Ne  onques  pour  li  décevoir 
«  Ne  ving  ci,  se  sachiez  de  voir. 
«  Mais  pour  ceste  raison  cuida 
«  Que  voir  deïsse.  Lors  hucha 
«  Ses  trois  puceles  erraument, 

3840  «  Et  eles  moult  hastéement 
«  Se  levèrent  isnel  lé  pas. 
«  .Mau  gré  ne  les  en  sachiez  pas  ; 
«  Car  bien  samblerent  hors  dou  sens 
«  Quant  eles  me  virent  léens, 
«  K'ainc  d'eles  ne  fui  respondus, 
«  Ne  pour  bon  jour  ne  pour  salus, 
«  Que  onques  leur  seûsse  faire, 
«  Tant  avoient  ire  et  contraire 
«  De  ce  que  léens  ère  entrés. 

3850  H  Ireusement  fui  regardés. 


—  121  — 

«  Do  toutes  trois.  Lors  m'en  tournai, 

<i  Dcdeuz  I  praC'lct  entrai. 

«  (j)uant  vi  qu  elcs  durent  lever 

«  N'oi  raison  do  plus  demorcr. 

«  Aval  le  praëlet  alai 

«  Et  tant  i  fui  que  j'esgardai 

«  Vostre  fille  et  ses  trois  puceles 

«  Qui  vers  moi  venoient  com  celés 

u  Qui  bien  sembloient  rapaisies 

3860   «  'De  ce  dont  furent  corroucies. 
«  Lors  vi  bien  que  tout  devisé 
«  Lor  ot  vostre  Elle  et  conté 
«  La  chose  k'entendre  li  fis. 
«  Delez  li  ou  praël  m'assis. 
«  Des  damoiseles  m'acointai  ; 
«  Bonnes  et  sages  les  trouvai. 
•  <(  Ne  fusse  pas  drois  chevaliers, 
«  Ains  fusse  faillis  et  laniers, 
«  Se  en  tel  lieu  ne  remainsisse 

3870  «  Si  longuement  que  je  pouisse, 
«  Mais  n'en  quéisse  remouvoir. 
«  Or,  vous  ai  conté  tout  le  voir  ; 
«  N'ainc  malice  ni  entendi, 
«  Si  puisse  je  partir  de  ci, 
«  Et  pour  ce  merci  vous  requier 
«  Que  ne  me  faites  destourbier 
«  Ne  de  mon  cors  ne  de  ma  vie  ; 
«  Car  n'ai  pas  la  mort  desservie.  » 

Quant  li  rois  ceste  chose  entent, 
3880  D'une  part  apela  sa  gent 

Et  son  conseil  pour  demander 
Comment  il  en  porra  ouvrer. 
Li  un  le  jujoient  à  mort. 
Aucun  disoient  c'iert  à  tort, 


—  122  — 

Et  que  grans  damages  seroit 
De  tel  home  s'on  Tociolt. 
Plusour  dient  c  on  li  coupast 
I  poing,  et  puis  si  s'en  alast. 
L'uns  disoit  avant,  l'autre  arrier. 
3890  Grand  débat  avoit  au  jugier. 
En  la  fin  fu  li  acors  fais 
'A  ce  que  il  seroit  desfais. 

Lors  dist  li  rois  c  on  le  pendist 
Et  que  on  plus  n'en  atendist. 
Cil  commans  moult  desabeli 
La  royne  quant  l'entendi  ; 
Moult  en  fu  dolente  et  irie. 
De  là  endroit  s'est  départie. 
Car  n'eûst  pas  de  v[e]ôir  cuer 
3900  Que  on  feïst  mal  à  nul  fuer 
Celui  qui  si  grant  grâce  avoit 
Que  nus  hom  plus  avoir  povoit. 

Fol.  16  r».        Et  quant  Cléomadès  entent 
De  lui  le  mortel  jugement, 
D'un  moult  sage  point  s'avisa; 
Au  roi  Carmant  moult  biau  parla. 
—  «  Rois,  fait  il,  s'en  vous  a  noblece 
«  Ne  droite  honneur,  ne  gentillece, 
«  Puiscedi  k'eschaper  ne  puis, 
3910   ((  Par  gentillece  I  don  vous  ruis, 
«  C'est  que  vous  pas  ne  me  pendez 
«  Comme  larron  qui  est  prouvez  ; 
«  Car  les  chevaliers  ne  doit  on 
«  Pas  pendre,  s'il  ne  sont  larron, 
«  Ou  s'il  n'ont  par  trayson  fait, 
«  Murdre  ou  autre  vilain  mesfait. 
«  Et,  puis  c'ocire  me  voulez, 


12' 


(.  .1  aim  miex  estre  tous  découpez 

«  D  espées  et  [de]  dars  inolus  ' 
3920   «  K'estre  comme  lerres  pendus. 

«  Et,  pour  ce,  vous  requier  et  pri 

«  Que  seur  ce  chevalet  ici 

«  Me  laissiez  monter  sans  cstrif. 

«  Car  j'aim  autant  cestui  c'un  vif; 

«  Et,  s'un  vif  me  voulez  baillier, 

«  De  tant  ferez  plus  à  prisier. 

«  Si  tost  que  monté  me  verrez 

«  Seur  quel  cheval  que  vous  vorrez, 

«  Faites  me  tuer  maintenant 
3930   «  D'armes,  et  je  miex  ne  demant. 

«  Puis  que  je  doi  mort  recevoir 

«  J'aim  miex  d'armes  la  mort  avoir, 

«  Que  ne  feroie  estre  enfouis, 

«  Escorchiez,  ou  ars,  ou  boulis, 

«  Puis  que  ainsi  m'est  destiné  ; 

«  Or  me  faites  ceste  bonté 

<  En  l'onnour  de  chevalerie.  » 

Fol.  16  r".        Et  li  rois  Carmans  l'i  otrie  ; 

Car  moult  pou  li  chaloit  comment 
3940  Cil  eûst  pris  son  finement. 
Et  quant  Cléomadès  l'oy, 
Trestous  li  cuers  l'en  esjoy. 
Moult  sagement  les  decevoit 
En  ce  k'autre  cheval  rouvoit  ; 
C'ert  pour  ce  que  on  ne  cuidast 
Que  son  cheval  plus  convoitast 
Que  il  I  autre  ne  feïst. 
Tant  parla  au  roi  et  tant  dist, 

'  Le  Ms.  porte  :  L'espées  et  dars  molus.  Ce  vers  ne  compte  que  sept 
syllabes. 


—  124  — 

Et  si  sagement  esploita, 
3950  Que  li  rois  congié  li  donna 
De  monter  seur  son  chevalet. 
Et  lors  s'assemblèrent  vallet 
Et  plusours  gens  de  maintes  pars 
'A  espiex,  h  lances,  h  dars, 
'A  espées  et  à  bastons  ;. 
Grosses  pierres  en  leur  girons 
Prendoient  aucun  pour  ruer. 
Cléomadès  ala  monter 
Seur  son  cheval  si  tost  qu'il  pot 
3960  Quant  dou  roy  le  congié  en  ot. 

Liez  fu  quand  il  se  sent  montez, 
Car  bien  sot  qu'il  fu  eschapez. 
Lors  n'atendi  pas  longuement, 
Ains  mist  la  main  apertement 
Au  front  dou  cheval,  et  tourna 
La  cheville,  et  lors  s'en  ala 
Li  chevaus  à  tout  lui  errant. 
Si  très  tost  parmi  l'air  fendant, 
K'à  merveilles  s'en  esbahirent 
3970  Cil  qui  de  là  partir  lé  virent. 
Moult  se  tinrent  pour  deceû 
Quant  ainsi  eschapez  lor  fu. 
Li  uns  vers  l'aultre  regardoit. 
Chascuns  si  esbahis  estoit 
Que  il  ne  savoient  que  dire  ; 
Corroucié  furent  et  plain  d'ire. 

Dist  li  rois  :  —  «  Bien  nous  a  tray 
«  Cis  hom  qui  nous  eschapc  ainsi  ; 
«  Malement  nous  a  deceiis 
3980   «  Quant  ne  savons  qu'est  devenus,  v 


—  125  — 

Dirent  sa  goiit  :  —  «  Sire,  sachiez, 
«  N  est  pas  hora,  jà  ce  no  cuidiez  ; 
«  Miex  créons  quo  co  soit  maufez 
<(  Qui  fors  d'enfer  soit  eschapcz 
«  Et  se  soit  mis  en  guise  d'onme. 
«  N  est  pas  hom  mortex,  c'est  la  sonme  ; 
«  Car  nule  riens  ainsi  n'iroit 
«  Se  dyables  d'enfer  n'estoit.  » 

Ainsi  entre  aus  se  dcrusoicnt. 
3990  De  plus  en  plus  s'esmerveilloient. 

Et  Cléomadôs  s'en  ala, 

Qui  moult  très  petit  aconta 

Se  il  furent  lié  ou  dolant. 

'A  ce  aloit  petit  pensant  ; 

Car  tout  adès  li  souvenoit 

De  Clarmondine,  et  bien  baoit 

Li  à  reveuir  temprement. 

Quant  Clarmondine  sot  comment 

Cléomadès  d'aus  eschapa, 
4000  En  son  cuer  joie  en  démena 

Et  en  gracia  asés  Diex  ' , 

Car  moult  l'en  aleja  ses  diex*. 

Comment  que  il  s'en  soit  alez, 
De  ce  n'iert  jà  ses  cuers  estez 
Qu'il  puist  estre  que  hom  si  fais 
Venist  onques  de  lieu  mauvais  ; 
Si  gens,  si  nobles,  si  plaisans. 
Si  biaus,  si  courtois,  si  sachans, 
Fors  que  de  bon  lieu  ne  venoit. 
4010  Dou  tout  à  ce  point  se  tenoit. 


*  Et  forment  en  gracia  Diex.  Msc.7539. 
2  Deuil. 


—  120  — 

De  lui  encore  reveôir 
N'avoit  pas  perdu  sort  espoir. 

Cléomadès  qui  s'en  aloit 
Le  cuer  Clarmondine  enportoit; 
Le  cuer  Cléomadès  aussi 
R  avoit  Clarmondine  avoec  li. 
Ainsi  de  cuers  changié  avoient  ; 
Mais  le  change  pas  ne  sa  voient. 
Changes  de  cuers  si  amoreux 
4020  Ne  fu  aine  fais  com  de  ces  IL 

'A  II  cuers  moult  forment  plaisoit 
Li  changes  qui  d  aus  fais  estoit. 

Né  se  tinrent  pour  engingnié 
Li  cuer,  mais  si  bien  apaié 
Que  au  change  faire,  sans  faille, 
Ne  mirent  onques  repentaille; 
Car  le  change  si  fait  avoient 
Que  repentir  ne  s'en  povoient, 
N'il  n'en  avoient  volenté  ; 
4030  Car  amours  leur  ot  commandé. 
Car  en  tous  lieu  s  a  son  commant 
Amours,  ce  sevent  li  auquant. 
De  ce  vous  lairai  ore  ester  ; 
D'autre  chose  vorrai  parler. 

F»  16  Y".  Cléomadès  tant  esploita 

Seur  son  cheval,  et  tant  erra, 
Qu'il  vit  de  la  terre  d'Espaigne 
Maint  val  et  mainte  grant  montaigne. 
Tant  ot  li  chevalés  porté, 
4040  K'à  Sébile,  la  grant  cité. 

Vint  tout  droit,  par  I  merkedi. 
Par  fine  vérité  vous  di 


—  127  — 

Conques  ne  fu  joie  veile 
►Si  grande  k'ii  sa  revenue. 

Bras  ouvers  contre  lui  ala 
Marcadigas,  quant  veû  Ta  ; 
Baisié  l'a,  tenir  ne  s'en  pot  ; 
Car  onques  si  grant  joie  n'ot, 
Ne  onques  mais  seii  n'avoit 
4050  Que  grant  joie  de  cuer  estoit. 
Mais  adont  primes  le  sot  il. 
Quant  vit  Cléomadès  son  fil 
Que  il  cuidoit  avoir  perdu. 
De  toutes  pars  sont  acoru 
Cil  qui  la  nouvele  entendirent; 
Mais,  quant  de  lui  parler  oyrent, 
Ses  trois  serours  tel  joie  en  orent, 
K'à  paine  soustenir  se  porent. 

Tant  firent  k'à  leur  frère  vinrent. 
4060  Toutes  trois  en  leur  bras  le  tinrent  ; 

Des  bras  leur  mère  l'ont  osté 

Qui  le  tenoit  fort  acolé  ; 

Baisié  l'ont  moult  et  conjoy. 

C.  tans  plus  que  je  ne  vous  di 

Ont  par  la  cité  joie  eue  ; 

Car  ne  croi  qu'il  i  eûst  rue 

Où  on  [n  ]oïst  pas  Dieu  tonnant, 

Tel  joie  aloient  démenant. 

Pour  Cléomadès  font  tel  joie 
4070  K'à  paines  dire  le  porroie  ; 

De  toutes  pars  s'esjoïssoient 

Pour  Cléomadès  qu'ils  r'avoient. 

Son  père  mena  d'une  part 
Et  sa  mère.  Moult  li  fu  tart 


128 


Ijuc  dit  leur  eust  et  conté 
Dont  il  vient  et  qu'il  a  trouvé. 
—   «  Sire,  fait  il,  je  vous  dirai 
'(  Merveilles,  car  assez  en  sai. 
((  Sachiez  que  ne  fu  pas  eschars 

4080   •<  Envers  vous  li  lais  rois  Crompars 
«  Quant  le  chevalet  de  benus 
«  Vous  donna.  Car  je  croi  k  ains  nus 
«  Ne  vit  jouel  de  sa  valeur. 
«  Plus  vaut  d  or  que  plaine  une  tour. 
«  Sachiez  vraiement,  sans  cuidier, 
«  C  on  ne  le  porroit  esprisier. 
«  Nel  di  pas  pour  ce  k'à  nul  jour 
«  Me  plaise  qu'il  ait  ma  serour  ; 
«  Car  trop  seroit  mal  emploiie, 

4090   «  Encor  soit  il  rois  de  Bougie. 

(^  Trop  me  pariroit  près  dou  cuer, 
«  Je  ne  le  vorroie  à  nul  fuer. 
«  Dirai  vous  pourquoi  je  le  di. 
«  Bien  sai,  quant  je  de  ci  parti, 
«  Que  vous  mauvais  gré  li  setistes 
«  De  ce  que  tost  ne  me  reiistes, 
«  Et  croi  bien  que,  pour  ce  mesfait, 
«  Li  avez  aucun  meschief  fait. 
«  Ne  sai  s'il  est  enprisonnés  ; 

4100   «  Mais,  s'il  i  est,  si  l'en  getés 
«  Se  il  vous  plaist.  Si  s'en  ira 
«  En  son  pays  ;  car  mais  n'aura 
«  Ma  suer,  puis  que  il  est  tex  hom 
«  Qu'il  a  fait  rain  de  trayson  ' .  » 

Dist  Marcadigas  :  —  «  Voirement 
H  Est  il  en  prison  fortement. 
«  Penduz,  ou  ars,  ou  escorchiez 

Qu'il  s'entremet  de  traïson.  Ms.  'VSSi). 


—  129  — 

«  Fust  tout  vraiement,  le  sachiez, 
«  Se  tost  no  fussiez  revenus  ; 
«  De  ce  no  le  destournast  nus. 
4110   «  De  la  prison  sera  getez, 

«  Puis  k'aiusi  est  que  le  voulez. 
«  Mais  à  ma  fille  a  il  failli  ; 
«  Car  il  Ta  par  droit  desservi. 
«  Jà  faus  hom  ma  fille  n'aura 
«  Quant  sa  faussetez  prouvé  Ta.  » 
Et  quant  Cléomadès  entent 
Ce  mot,  moult  li  vint  à  talent. 

Li  rois  I  serjant  apela, 

4120  De  prison  geter  li  rouva 

Crompart,  et  cil  le  fist  ainsi 

Conques  n'i  mist  point  de  detri. 

Lors  dist  Cléomadès  au  roi  : 

—  «  Par  amours,  sire,  dites  moi 

«  Qu'est  devenus  Melocandis 

«  Et  Baldigans?  »  —  «  Par  foi,  biau  fis, 

«  Vers  leur  pays  s'en  sont  r'alé 

«  Dolent  de  cuer  et  tormenté 

«  De  ce  que  perdu  vous  avoient. 

4130   «  Le  roi  Crompart  moult  en  haoient; 
«  Mais  chascuns  m'a  en  convenant 
«  Que  il  revenront  à  mon  mant.  » 

Quant  Cléomadès  oye  ot 
Ceste  raison,  forment  li  plot 
Que  chascuns  des  rois  revenroit 
Quant  ses  pères  les  manderoit. 
Après,  sans  longue  demorée, 
A  s'aventure  parcontée  : 
Comment  sus  la  tour  s'arresta 
4140  Et  comment  à  mengier  trouva, 

TOM.    I. 


9 


—  150  — 

Et  comment  il  trouva  dormant 
La  bêle  fille  au  roi  Carmant; 
Et  tout  ainsi  qu'il  l'esveilla, 
Et  comment  il  s'en  acointa, 
Et  comment  li  rois  le  fist  prendre, 
Et  comment  fu  jugiez  à  pendre, 
Et  comment  leur  fist  entendant 
Que  fées  l'aloient  portant, 
Et  comment  il  les  amusa 
4150  Tant  que  par  son  sens  eschapa. 

Sachiez  que  il  n'oublia  mie 
Clarmondine,  ains  leur  a  prisie 
Seur  toute  rien  souvrainement 
De  tout  en  tout  entièrement, 
—  «  Sire,  fait  il,  celé  pucele 
«  Dont  je  vous  di  par  est  tant  bêle 
«  K'à  paine  dire  vous  porroie, 
«  Jà  s'i  pener  ne  m'en  saroie, 
«  La  centisme  de  sa  biauté  ; 
4160  «  Et  encore  y  a  plus  bonté. 
«  Sachiez  quant  je  de  li  parti 
«  Mes  cuers  demora  avoec  li  ; 
«  En  tel  manière  i  demora 
«  Que  jamais  ne  s'en  partira, 
«  Ainçois  le  couvenroit  partir 
<i  C'on  le  peûst  de  là  partir. 
<<  Miex  vorroie  qu'il  fust  partis. 
F«  17  t^.       •(  C'est  passé  jà  n'en  iert  partis, 
«  Et  ce  saurez  vous  bien  par  tans 
4170   «  Que  il  n'en  puet  estre  partans. 
«  Car  maintenant  vous  vueil  priier 
«  Que  il  ne  vous  vueille  anuiier 
«  Se  vers  li  revois  temprement  ; 
a  Car  je  ne  puis  vivre  autrement. 


—  \ù\  - 

«  Bieu  puis  dire  que  mais  n'aurai 
«  Femme  nule,  se  celé  n'ai. 
«  Car  sachiez  no  vorroie  pas 
«  Que  tous  li  mons  et  haus  et  bas, 
^<  Terres,  aiguës  douces  et  mer, 
4180   X  Et  kan  c  on  i  porroit  trouver, 
«  Fust  mien  h  faire  mon  vouloir, 
«  Et  ne  deûsse  reveôir 
«  Celé  h  cui  j'ai  mon  cuer  donné. 
<(  Car  Clarmondine  au  cuer  séné 
«  Jamais  de  cuer  liez  ne  serai 
«  Dusqu  à  tant  que  la  reverrai  ; 
«  Car,  se  mais  veoir  nel  cuidoie, 
«  Jamais  nul  jour  joie  n  auroie.  » 

Marcadigas  a  bien  oy 
4190  Comment  amours  avoit  saisi 
Son  fill.  Lors  la  reconforté 
Et  dist  que  bien  a  assené 
Quant  s'amour  a  en  tel  lieu  mise  ; 
Car  en  moult  haut  lieu  Ta  assise, 
Car  moult  a  enz  ou  roi  Carmant 
Gentill  roi,  et  sage,  et  poissant. 
Et  preudome,  et  de  grant  lignage. 
Bien  s'assent  à  ce  mariage. 

—  «  Biaus  fiex,  fait  il,  tout  maintenant 
4200   «  Envolerai  au  roi  Carmant 
((  Messagiers  sages  et  sénés. 
«  Sachiez  que  la  pucele  aurés, 
«  Qu'el  monde  n'a  prince  ne  roi , 
«  Tant  soit  poissans,  si  com  je  croi, 
«  Qui  ne  fust  moult  joians  et  liez 
«  Se  vous  sa  fille  avoir  vouliez. 
«  Or,  en  soiez  asseiirez  ; 


—  15^  ~ 

fl  Car,  se  je  puis,  jà  n'i  faurrez. 
a  Par  amours  la  pucele  aurons 
4210  «  Ou  par  force  la  conquerrons.  t> 

Quant  Cléomadès  entendi 
Son  père  qui  parole  ainsi. 
Bon  gré  l'en  sot,  ce  fu  raison, 

—  «  Sire,  fait  il,  donnés  me  I  don 

«  Tel  que  je  croi  qu  il  vous  plaira.  » 
Et  Marcadigas  li  donna. 

—  «  Sire,  fait  il,  n'envoiez  point 
«  'A  Carmant,  qu'il  y  a  I  point 

«  K'encore  ne  vous  ai  pas  dit, 
4220   «  Qui  n'est  pas  à  nostre  pourfit.  » 

Lors  li  dist  que  li  rois  d'Arcage 
A  pourchacié  ce  mariage 
De  Clarmondine  et  de  son  fill. 

—  «  Et,  pour  ce,  y  auroit  perill 
«  Tel  que,  se  nous  i  envoions, 

<(  J 'espoir  que  pour  ce  i  faurrons  ; 
«  Et,  pour  ce,  m'avez  otriié 
«  Que  la  voise  par  vo  congié. 
«  Seur  mon  cheval  tost  i  serai. 

4230  «  La  pucele,  espoir,  amenrai. 
«  Car  sachiez  je  ne  me  tenroie, 
«  Si  me  doinst  amours  de  li  joie, 
<(  De  li  veôir,  ce  vous  afi, 
«  Tant  c'on  fust  là  aie  de  ci 
«  Ne  d'ilueques  revenus  ça. 
<(  Pour  kan  qu'a  entre  ci  et  là, 
«  Dui  entiers  jour  mouvoir  vorrai; 
a  N'en  doutez  jà,  tost  revenrai. 
«  Sire,  plaise  vous  ensement; 

4240  «  Car  mors  sui  s'il  est  autrement, 


_  133  - 

«  Et,  se  vous  voulez  que  mors  soie, 
«  Si  me  destornés  ceste  voie.  » 

Li  rois  voit  bien,  comment  qu'il  aille, 
Ira  Cléomadôs  sans  faille. 

—  «  Biaus  fiex,  fait  il,  vous  i  irés 
«  Par  si  que  en  couvent  m'arés, 

«  Moi  et  vo  mère  la  royne, 
«  Que,  dedens  bien  prochain  termine, 
«  Ferez  trestout  vostre  povoir 
4250   «  De  nous  temprement  reveôir; 
«  Car,  se  tost  ne  vous  reveoie, 
«  Moult  grant  meschief  de  cuer  aroie.  » 

Et  Cléomadès  dit  li  a 

K'à  son  povoir  tost  revenra. 

N'a  garde  d'avoir  nul  anui 

Tant  qu'il  ait  son  cheval  o  lui. 

Ainsi  que  il  iluec  parloient 
De  leur  besoigne,  et  devisoient, 
Atant  [est  fols]  ^  le  roi  Crompart 
4260  Qui  s'en  vint  tout  droit  celé  part 
Où  li  rois  parole  à  son  fil. 

—  «  Ha!  rois  Marcadigas,  fait  il, 
«  'A  grant  tort  anui  fait  m'avez  ; 
«  Et,  puis  que  vostre  fill  r'avez, 

«  Dont  est  raison  que  Marine  aie. 
«  Car,  pour  nul  meschief  que  je  traie, 
«  Ne  serai  vers  vous  corrouciez , 
«  Se  vous  Marine  me  bailliez. 
«  Et  vous  le  m'avez  en  couvent, 
4270   «  Ce  savez  vous  bien  vraiement. 
«  Et  je  la  doi  par  droit  avoir  ; 
«  Car  vous  avez  trouvé  en  voir 

'  Le  Ms.  175  porte  :  Bz  vous,  et  le  Ms.  7539  ;  ffez  vous. 


—  i54  —  ^ 

s  Dou  cheval  que  je  vous  donnai 

<'  Tout  ce  que  de  lui  devisai. 

H  Tous  li  mons  vous  tient  à  loial. 

«  Ne  jà  pour  moi  ne  ferés  mal; 

'(  Ains  croi  bien  que  vous  me  tenrés 

«  Ce  que  vous  en  couvent  m'avés.  » 

Lors  dist  Marcadigas  à  lui  : 
4280  —  «  Certes,  fait  il,  vous  ne  autrui, 
*  «  'A  mon  povoir,  ne  mentiroie  ; 

«  Car  bon  fait  aler  droite  voie. 
"  Mais  la  droite  voie  fescbivastes 
<i  Quant  la  cbevillete  tornastes 
«  Dou  cheval,  quant  sus  fu  montés 
«  Mes  fiex  que  vous  ici  véés, 
(I  Qui  tout  m'a  dit  son  conveoant 
«  Et  comment  arrière  et  avant 
«  Va  li  chevaus  par  les  chevilles. 
4290   <-(  Uamour  de  moi  et  de  mes  filles 
«  Et  de  mon  fill  perdu  avez, 
u  Ne  jamais  Marine  n'aurés. 
H  Pour  ce  k'avez  fait  trayson 
«  Vous  retoil  je  de  li  le  don. 
<  Sachiez  que  à  l'amour  de  li 
«  Avez  vous  à  tous  jours  failli  ; 
«  Car  droit  vous  devroit  on  honnir, 
«  Car  vous  me  cuidastes  trayr. 
Fol.  17  Y".     «  Ce  fu  pour  ce  qu'il  vous  sambla 
4300  «  Que  à  mon  fill  pas  n'agréa 
«  Que  vous  eussiez  saserour; 
«  Ce  vous  fist  faire  ce  faus  tour. 
'(  Je  vous  puis  bien  pour  voir  jurer, 
«  Ce  ne  vous  quier  je  pas  celer, 
«  K'escorchiez  fussiez  ou  pendus, 
«  Se  tost  ne  fust  ça  revenus 


—  155  — 

«  Cléomadès,  qui  moult  nie  prie 

«  Que  lie  vous  face  vilouuie. 

«  Par  lui  estes,  bien  le  sachiez, 
4310   «  Si  tost  de  la  prison  lâchiez  '. 

«  Il  vous  est  venus  à  bon  port. 

«  Pour  lui  n'aurez  garde  de  mort. 

«  Près  fustes  de  mauvais  marchiu, 

«  K'à  mort  vous  avoient  jugié 

«  Tout  li  baron  de  mon  pays. 

«  En  ma  terre  avez  pou  d'amis  ; 

«  Vers  vostre  pays  en  raies, 

«  C'est  dou  miex  que  faire  povés  ; 

«  Li  demorers  vous  vaurroit  pou 
4320  «  Et  pour  ce  laler  vous  en  lo ^  » 

Et  dist  Crompars  :  —  «  Ne  m'en  irai 
«  Dusqu'à  tant  que  Marine  arai. 
«  Pour  tant  serois  je  dépeciez  ! 
«  Envers  moi  estes  corrouciez  ; 
«  Mais,  quant  serés  bien  avisés, 
«  J'espoir  que  couvent  me  tenrés.  » 

Dist  Cléomadès  :  —  «  Voirement, 
«  Vous  tenra  mes  pères  couvent; 
«  Jà  de  couvent  ne  vous  faurra 
4330   «  Que  orendroit  vous  devisa, 

«  Que  vous  garde  de  mort  n'aurés 
«  Et  k'à  ma  suer  failli  avés, 
•  «  Non  pas  pour  ce  que  ne  soiez 
«  Riches  et  bien  enlignagiez, 
«  Mai  pour  vo  taille  merveilleuse 
«  Dont  ma  suer  est  si  peureuse  ; 

'   Le  Ms.  porte  :  Sachiez. 

^  Ce  mot,  correspondant  à  laitdo  qui,  dans  la  latinité  du  moyen  âge, 
signifiait ye  conseille,  se  prononçait  probablement  lou. 


—  156  — 

(r  Et,  quant  vers  moi  faus  tour  quéistes, 

«  Sachiez  bien  que  pour  ce  perdistes 

«  Ce  que  vous  avoit  en  couvent 
4340  «  Mes  pères  de  premièrement. 

«  Car  pour  moi  nel  vouloit  laissier, 

•(  Tant  l'en  seûsse  bel  priier, 

«  Que  vous  n'eussiez  entresait 

«  Marine,  cui  fust  biau  ne  lait. 

«  Celé  vous  avoit  otroiie. 

«  Perdue  l'avez  par  folie. 

«  Laidement  vous  est  mescheû  ;. 

«  Fausseté  vous  a  deceû. 

«  N'est  nus  qui  fausseté  maintiengne, 
4350  «  Que  il  à  mauvais  chief  n'en  viengue.- 

«  Sachiez  que  trayr  me  cuidastes, 

«  Mais  vous  meïsmes  enpirastes. 

«  Mainte  fois  a  petit  aidié 

«  'A  maint  fol  ce  qu'il  ont  cuidié. 

«  Mes  pères  mais  ne  vous  croira, 

«  Ne  à  vous  amisté  n'aura; 

«  Car,  puis  que  il  auroit  trouvé 

«  Aucune  gent  en  fausseté, 

«  Mais  à  s'amour  ne  revenroit 
4360  «  Cil  qui  fausseté  fait  aroit; 

«  Car  tous  jours  a  loial  esté 

«  Mes  pères,  y  ver  et  esté, 

«  Et  loiaus  sera  tout  adès.  » 

Crompars  ot  que  Cléomadès 
Li  dist,  s'en  fu  tous  abaubis  ; 
Sans  congié  s'est  de  là  partis. 
Mas  et  dolans  fu,  et  honteus 
Tout  aussi  comme  li  pris  leus 
Qui  n'ose  nului  regarder. 
4370  vSe  parti  d'iluec  sans  parler. 


—  137  — 

En  la  vilo  s'oii  vint  tout  droit 

Où  plenté  de  sa  g-cnt  avoit 

Qui  là  luvoieut  atendu, 

Dolant  de  cuer  et  irascu, 

Pour  ce  que  leur  seigneur  savoient 

Enprisonné,  et  bien  véoient 

Que  il  avoit  fait  fausseté  ; 

Ne  pourquant  l'orent  agardé. 

'A  sa  gent  vint  moult  aïrés 
4380  Crompars,  et  de  cuer  tormentés  ; 
Car  en  tel  point  ert  sa  besoigne 
K^au  cuer  avoit  ire  et  vergoigne. 
'A  aus  a  dit  qu  il  s'en  alassent 
Et  que  là  plus  ne  demorassent. 
Et  cil  dient  qu  il  le  feroient  ; 
Car  la  coustume  bien  savoient 
Que  on  maintenoit  en  leur  terre. 
Pour  leur  pays  garder  de  guerre, 
Ert  establi  d  ancisserie 
4390  Ens  ou  roiaume  de  Bougie 
Une  moult  grant  diverseté, 
Que,  se  nus  faisoit  fausseté 
Qui  tornast  à  desiretance 
Ne  à  point  de  deshonnorance 
Envers  le  seignour  dou  païs, 
Tantost  estoit  pris  et  saisis. 
Cil  avoit  la  teste  coupée 
Seur  cui  tel  chose  estoit  prouvée  ; 
Sans  rachat  convenoit  morir 
4400  Qui  le  seigneur  vouloit  trayr. 
Celui  point  avoient  usé 
De  moult  grant  ancienneté. 

Et,  sa  leur  sires  refust  tés 


—  158  — 

Qu'il  fust  en  nul  pays  restés 
De  fausseté  que  fait  eûst, 
Trestout  certainement  seûst 
Que,  se  si  home  le  savoient. 
Par  droit  ocirre  le  povoient 
Se  dedens  VIT  ans  revenoit 
4410  En  la  terre  qui  sienne  estoit. 
N  avoit  que  VII  ans  de  respit 
C'on  ne  li  fesist  tel  despit 
Que  il  fust  à  la  mort  jugiez, 
Se  dou  mesfait  n'ert  rapaisiez 
Que  par  son  mesfait  fait  avoit. 
Tel  loi  en  Bougie  couroit. 

Au  chief  de  YII  ans,  s'il  vousist, 
Dedenz  son  pays  revenist, 
Par  si  que,  dedenz  ce  termine, 
4420  Pourchaçast  lettre  bonne  et  fine 
Que  cil  vers  cui  avoit  faussé 
Eussent  ou  pays  mandé 
Que  bien  apaié  se  tenoient 
De  lui,  et  qu'il  li  pardonnoient 
Quan  qu'il  avoit  vers  aus  mespris, 
Et  bien  avoit  son  los  r'aquis. 
Jamais  n'i  remeïst  le  pié 
Se  ainsi  n'eûst  besoignié. 

Pour  cette  raison  s'avisa 
4430  Crompars  que  il  demorra  là. 
F»  18  r".       Onques  ne  laissa  avoec  lui 
Là  endroit  demorer  nului  ; 
Car,  se  ainsi  ne  le  faisoit, 
Autrement  revenir  n'osoit 
Pour  la  coustume  qu'il  douta. 
'A  Sébile  sens  demora. 


—  *39  ~ 

Soucicx  fu  et  malicicus  ; 

Et  pour  ce  demora  tous  seua, 

Pour  ce  qu'il  ne  vouloit  que  nus^ 
4440  Seiist  son  afaire  et  son  us, 

Que  ne  se  fioit  en  nului , 

Tant  avoit  de  malice  en  lui. 

Malades  prist  à,  visiter; 

Car  de  fisique  sot  ouvrer. 

Pour  ce  k'amer  se  cuidoit  faire. 

En  prenoit  il  si  fait  afaire 

Que  les  malades  à  garir  ; 

Car  bien  en  sot  à  chief  venir. 

De  fisique  ert  si  souverains 
4450  Que  pou  en  ert  de  si  certains. 

De  là  jusques  en  Salenique  * 

N'ot  nul  plus  seûr  de  fisique. 

De  lui  vous  lairai  ore  ester. 
De  Cléomadès  vueil  parler, 
Qui  là  endroit  ne  demora 
Mais  que  trois  jours.  Lors  s'arréa. 
Droit  au  quart  jour,  au  matinet, 
Fu  montés  seur  son  chevalet. 
Nus  hom  sa  voie  ne  savoit 
4460  Fors  ses  pères,  cui  dit  Tavoit, 
Et  sa  mère  done  Ynabele, 
Cui  moult  desplaisoit  la  nouvele  ; 
Et  ses  sereurs  aussi  le  sorent 
Qui  moult  très  grant  duel  au  cuer  orent 
De  ce  que  telement  s'en  va 
Ne  ne  sevent  quant  revenra. 

Forment  demorerent  plorant 
Et  leur  blanches  mains  destordant, 

'  Salonique.  Ms.  7539. 


—  140  — 

Et  Cléomadès  s'en  ala, 
4470  Cui  la  voie  moult  agréa. 
N'enporta  o  lui  que  s'espée 
Qui  ert  trenchant  et  acérée. 
Dont  maint  hauberc  ot  depané, 
Et  maint  fort  hiaume  descerclé, 
Et  maint  home  mort  abatu, 
Et  depecié  maint  fort  escu. 

L'espée  avoit  non  Ressoignie  ; 
Mieudre  de  li  ne  fu  forgie. 
Cléomadès,  sans  nul  detri, 
4480  S'en  ala  ainsi  que  vous  di. 


N 


Marcadigas,  li  gentiex  rois, 
Vint  à  ses  filles  toutes  trois 
Et  la  royne  ensamble  o  lui  ; 
Ne  moustrerent  pas  tout  l'anui 
Que  il  orent,  ce  povez  croire. 
Comme  gent  de  bonne  mémoire. 
Ont  leur  filles  reconfortées 
Et  moult  les  ont  asseûrées 
Et  dit  que  eles  se  râpaient 
4490  Ne  pour  leur  frère  ne  s'esmaient  ; 
Car  il  revenra  temprement. 
Ce  leur  a  il  bien  en  couvent. 
Ainsi  Marcadigas  disoit; 
Lui  et  ses  filles  confortoit. 


Cléomadès  tant  esploita, 
Et  ses  cbevaus  si  le  porta. 
Que  il  a  le  chastel  veii 
Où  dou  dart  d'amours  navré  fu, 
Si  k'encore  ou  cuer  l'en  esteche 
4500  De  ce  dart  li  fers  o  la  flèche. 


—  141  — 

Quant  il  a  veûe  la  tour 

Seur  quoi  s'arresta  l'autre  jour, 

Lors  sot  il  bien  seilrement 

Que  c  ert  li  chastiaus  vraienient 

Où  ses  cuers  li  donna  congié 

Le  jour  c  on  l'ot  à  mort  jugié. 

Pour  Çlarmondine  se  laissa 

Ses  cuers,  quant  Carmant  eschapa. 

Cléomadès  grant  joie  eïist 

4510  S'en  sa  conpaignie  seiist 

Le  cuer  la  bêle  Çlarmondine 
Qui  onques  jour  ne  nuit  ne  fine 
De  penser  à  lui  loiaument. 
Adès  estudie  conment 
Ele  le  puist  jamais  veôir. 
Souvent  li  fait  le  cuer  doloir 
Ce  que  ne  set  quel  part  ala 
Le  jour  quil  se  parti  de  là; 
Car  ses  cuers  adès  li  disoit 

4520  Que  de  bon  lieu  venus  estoit. 

Cléomadès  s'est  avisés 
Que,  tant  que  li  jours  soit  passés, 
Ne  se  traira  vers  le  chastel. 
En  I  bois,  desouz  I  ormel 
Qui  estoit  fueillis  et  ramez, 
S'est  Cléomadès  avalez. 

Desouz  cel  arbre  descendi  ; 
Pluseurs  chans  d'oisiaus  i  oy. 
Là  s'est  Cléomadès  assis. 
4530  Son  cheval  a  delez  lui  mis. 
Là  demora  jusqu'à  la  nuit. 
Penser  estoient  si  déduit. 


—  142  — 

Cléomadès  ot  grant  pensée 
Comment  il  eûst  achevée 
La  besoigne  que  il  chaçoit, 
Et  en  moult  grant  paour  estoit 
Que  Clarmondine  ne  fust  mie 
Ou  lieu  où  il  Tavoit  laissie  ; 
Et  encore  ot  plus  grant  esmai 
4540  D'une  chose  que  vous  dirai, 
Que  ne  li  eûst  fait  anui 
Ses  pères  pour  l'amour  de  lui, 
Et  puis  Teûst  de  là  sevrée 
Et,  pour  paour  de  lui,  menée 
En  autre  lieu  que  là  manoir, 
Ou  en  chastel  ou  en  manoir. 

Ainsi  souz  l'arbre  aloit  pensant 
Cléomadès  et  souspirant 
Tant  que  li  jours  fu  tous  passez. 
4550  Lors  s'est  de  là  endroit  levez  ; 
Seur  son  chevalet  remonta. 
Car  poins  en  fu,  ce  li  sambla  ; 
Moult  très  douz  tans  et  bel  faisoit 
Et  la  lune  claire  luisoit. 

Quant  son  cheval  ot  apointié, 
Vers  le  chastel  l'a  adrecié. 
Si  tost  i  vint  comme  lui  plot 
Au  plus  coiement  que  il  pot. 
En  costé  la  grant  tour  passa  : 
4560  Droit  enz  ou  praël  s'en  ala, 

Où  trouvez  fu  dou  roi  Carmant 
Avoec  les  puceles  séant 
F»  18  \».       Delez  Clarmondine  la  gente, 
Qui  ne  seroit  mie  dolente 
Se  le  savoit  si  près  de  li. 


—  U3  — 

Cléomaclès  lors  dcscondi, 
Et  puis  a  mis  sou  chevalet 
En  coste  I  mur  en  I  auglet. 

Or,  sachiez  bien  de  vérité 

4570  Cou  ne  povoit  de  nul  costé 
Dedenz  ce  praëlet  entrer 
Que  il  ne  couvenist  passer 
Par  la  chambre  où  celé  gisoit 
Qui  dou  mont  la  plus  bêle  estoit. 
Les  puceles  qui  la  servoient 
L'uis  dou  praël  laissié  avoient 
Celé  nuit  trestout  entrouvert 
Pour  avoir  Tair  dou  praël  vert, 
Et  les  fenestres  tout  entour 

4580  Pour  avoir  la  très  douce  odour 
Qui  des  fleurs  dou  praël  venoit. 
Et,  quant  Cléomadès  perçoit 
La  chambre  qui  n'estoit  pas  close, 
Ne  fust  si  liez  pour  moult  grant  chose 
Que  del  huis  que  ouvert  trouva. 
Moult  coiement  dedens  entra. 

Le  lit  à  la  pucele  voit. 
Lors  pensa  bien  qu'ele  i  estoit  ; 
Car  li  lit  aussi  i  estoient 
4590  Où  ses  damoiseles  gisoient. 
Koi  se  tint,  et  si  escouta 
Tant  que  vraiement  li  sambla 
Que  tout  dormoient  par  léens. 

Au  lit,  qui  ert  nobles  et  gens 
Où  gist  la  fille  au  roi  Carmant 
S'en  vint  tout  coiement  passant. 
D'un  douz  baisier  l'a  esveillie. 


\u 


Durement  fu  espaourie 
Quant  ele  les  iex  entrouvri. 
4G00  En  souspirant  a  dit  :  —  «  Ainmi"* 
«  Que  fu  ce  ore  qui  m'adesa  ?  » 
Quant  Clarmondine  veiia 
Celui  k  autrefois  ot  veû, 
Tout  tantost  l'a  reconneû. 

En  la  chambre  faisoit  si  cler 
Qu  ele  le  puet  bien  aviser  ; 
Car  II  chandeles  i  ardoient 
Qui  assez  grant  clarté  getoient. 
Lors  ne  sot  ele  lequel  faire 

4610  Ou  de  haut  parler  ou  de  taire. 
Un  pou  fu  ses  cuers  effréés 
Pour  ce  que  s'en  estoit  aies 
'A  l'autre  fois  si  faitement 
Cil  hom,  et  si  diversement  ; 
Et,  se  ses  puceles  l'ooient, 
.   Bien  set  que  tel  noise  feroient 
C'en  les  orroit  de  toutes  pars, 
Et  cil  seroit  pendus  ou  ars 
Se  on  le  povoit  ratraper  ; 

4620  De  ce  ne  porroit  eschaper. 
Et  ce  vousist  ele  à  envis  ; 
Car  encor  tenoit  son  cuer  pris 
Amours,  si  que  pas  ne  vousist 
Que  on  celui  nul  mal  fesist; 
Et  moult  très  volentiers  sauroit 
Qui  il  est  ne  que  il  chaçoit. 

Ains  que  la  noise  fust  levée 
Sauroit  volentiers  la  pensée 
De  lui,  se  savoir  le  povoit. 

Apni  Us.  Iô2d. 


—  un  — 

4G30  Et  (le  co  avoit  clc  droit 

S  olc  dosiroit  à  savoir 

Se  cil  la  vouloit  décevoir, 

Ne  qui  il  ert,  ne  de  quel  terre. 

Ne  quel  chose  il  venoit  là  querre. 

Et,  pour  le  savoir,  s'apeusa 

Que  très  bon  semblant  li  fera, 

Pour  ce  que  plus  scûrement 

Li  die  tout  son  errement. 

Lors  li  dit,  ne  n  atendi  plus, 
4640  Que  C.  mile  fois  bien  venus 

Soit  il,  et  quil  ne  s'esmait  mie; 

Car  de  sa  venue  est  moult  lie. 

Quant  Cléomadès  Tentendi, 

—  «  Bêle,  fait  il,  vostre  merci 

«  Que  reconnoistre  me  daigniez. 
«  Onques  mes  cuers  ne  fu  si  liez 
«  Que  je  sui  de  ce  que  vous  voi. 
«  Dou  tout  à  vous  servir  m'otroi.  » 

—  «  Biau  sire,  et  je  vous  en  merci. 
4650   «  Mais  l'autre  jour,  quant  fustes  ci, 

«  Ne  trouvai  pas,  en  vérité, 

«  Que  vous  fiex  le  roi  Balcabé 

«  Fussiez  ;  s'en  fu  mes  cuers  irez 

«  K'en  mençonge  fustes  trouvez. 

«  Or  n  est  raisons  que  mais  vous  croie, 

«  S'en  vous  ne  truis  plus  droite  voie 

«  Que  je  ne  fis  à  l'autre  fois.  » 

—  «  Bêle,  dit  il,  certes,  c'est  drois; 

«  Et,  se  je  mais  de  riens  vous  ment, 
4660  «  Jà  n'aie  je  amendement.  » 

—  «  Dont  me  dites,  biaus  amis  dous, 
«  Par  fine  amour,  qui  estes  vous? 
(4  Je  vous  pri  que  nel  me  celés.  » 

T01I.     I.  10 


—  146  ~ 

—  «  Cléomadès  sui  apelez, 

«  Damoisele,  n'en  doutés  pas. 
«  Fiex  le  roi  sui  Marcadigas 
«  Qui  moult  est  rois  de  grant  valoui*. 
((  D'Espaigne  tient  toute  l'onnour 
«  Et  la  terre  et  la  seignorie.  » 
4670  Lors  fu  Clarmondine  si  lie 
Quant  Cléomadès  ot  nommer, 
K'à  paine  pot  ele  parler  ; 
Car  par  oïr  dire  l'amoit , 
Pour  ce  que  chascun  dire  ooit 
Que  de  bonté  et  de  valour, 
De  sens,  de  largece  et  d  onnour, 
Et  de  prouece  et  de  biauté 
Avoit  tout  le  monde  passé. 

Et  lors  a  Clarmondine  enquis 
4680  'A  lui,  pourquoi  Bleopatris 

Dist  l'autre  jour  qu  il  ert  nommés, 
Et  pourquoi  ses  nons  fu  celés, 
Que  dès  adonc  ne  se  nomma. 
Tout  enquist  et  tout  demanda 

-  Ce  que  raisons  ert  de  savoir  ; 
Car  moult  ot  en  li  de  savoir 
Et  de  très  bon  entendement. 
Et  cil  si  aviséement 

Li  respondi  à  chascun  mot 
4690  Que  nus  hom  miex  faire  ne  pot. 
De  tout  li  rendi  si  raison 
Quele  ni  entent  se  bien  non. 
Et  que  il  Cléomadès  soit 
C'est  ce  quele  vraiement  croit. 
Fol.  19  r«.     Car  il  ne  li  a  rien  celé; 
De  tout  li  a  dit  vérité. 

Lors  li  dist  Clarmondine  lues  : 


147 


—  u  Se  g''cro  tolo  ka  vostro  uoh', 
«  Sire,  moult  très  lie  en  seroie 

4700   «  Se  je  certainement  savoio 

«  Que  vous  Clcomadès  fussiez. 
«(  Onques  mes  cuers  ne  fu  si  liez 
«  Que  ce  que  je  peûsse  faire 
«  Par  quoi  je  vous  pelisse  plaire. 
«  Sauve  m'onnour,  pour  vous  feroie 
«  Trestout  ce  que  faire  porroie.  » 

—   «  Damoisele,  vostre  merci.  » 

—  «  Et  comment  venistes  vous  ci? 
«  Fait  la  pucele.  Biaus  amis, 

4710   ((  Je  vous  pri  que  voirs  m'en  soit  dis.  » 

—  «  Damoisele,  jel  vous  dirai, 
«  Ne  riens  ne  vous  en  cèlerai, 
«  Ne  je  ne  quier  ne  je  ne  doi; 

«  Car  plus  vous  aim  que  ne  faz  moi.  » 

Et  lors  li  a  dou  tout  conté 
Cléomadès  la  vérité. 
Comment  ert  alez  et  venus 
Sor  le  chevalet  de  benus. 
Au  plus  basset  qu'il  onques  pot 
4720  Li  dist,  pour  ce  que  pas  ne  vot 
Que  les  damoiseles  Toïssent. 
Miex  li  plot  que  eles  dormissent. 

Cléomadès  tout  ensement 
Li  recorde  que  li  présent 
Furent  son  père  présenté. 
Tout  l'afaire  li  a  conté 
Des  trois  rois,  et  qui  il  estoient 

Le  Ms.  porte:  Oes. 


—  148  — 

Qui  ses  trois  sereurs  deraandoient. 
Ne  vous  ferai  lonc  parlement 
4730  De  ce.  Car,  sachiez  vraiement, 
Tout  li  recorda  là  endroit 
La  chose  ainsi  comme  ele  aloit, 
Et  li  dist  que  tout  li  laissa 
Son  cuer  quant  se  parti  de  là. 

Tant  dist  que  ele  entendi  bien 
Que  cil  l'amoit  sor  toute  rien  ; 
Et  ele  ne  lamoit  pas  mains. 
Cléomadès  à  jointes  mains 
Li  dist  que  tout  se  donne  à  li. 
4740  —  «  Sire,  fait  ele,  et  je  aussi 
((  M'otroi  à  vostre  volenté, 
«  Sauve  honnour  et  virginité  ; 
«  Car  miex  vorroie  estre  tuée 
«  Qu  estre  dou  cors  deshonnerée. 
«  Bien  sai  se  mes  pères  savoit 
«  Que  vous  fussiez  ici  endroit, 
«  Qu'il  vous  vorroit  moult  honnorer. 
«  Car  souvent  a  oy  parler 
«  Dou  roi  d'Espaigne  vostre  père 
4750   «  Et  de  vostre  très  bonne  mère  ; 
«  Parler  a  oy  moult  souvent 
«  De  leur  noble  contenement 
«  Et  de  la  vostre  grant  vaillance. 
v(  Mais  je  sui  I  pou  en  doutance 
«  Que  ne  nous  deiist  destorber 
«  Ce  que  il  me  veut  marier 
«  En  un  lieu  divers  et  sauvage 
«  'A  Fainsné  fiU  le  roi  d'Arcage. 
«(  Et,  puisqu'il  m'i  a  otroiie, 
4760   u  Sachiez  qu'il  ne  fausseroit  mie 
<i  Sa  convenance  pour  nul  f uer  ; 


—  141)  — 

*  Car  loiaus  est  et  do  franc  cuer, 
«  Et  c'est  ce  qui  me  fait  cremir. 
«  Avoec  vous  vueil  vivre  et  inorir. 
'<  Or  visez,  scloiie  cest  afaire, 
«  Quel  chose  nous  pooumes  faire.  " 

—   «  Bêle,  fait  il,  tous  avisez 
«  Sui  de  ce,  mais  que  soit  vos  grez 
«  Que  avoec  moi  venir  veuilliez.  » 
4770  —  «  De  ce  est  moult  bien  conseilliez 
«  Mes  cuers,  fait  ele,  se  seiisse 
«  Comment  o  vous  aler  petisse.  » 
Dist  Cléomadès  :  —  «  N'en  doutés  ; 
«  Car,  s'o  moi  venir  en  voulés, 
<(  Moult  très  bien  vous  enporterai  ; 
«  C'est  la  cbose  dont  mains  m'esmai.  » 

La  raison  li  a  devisée 
Comment  ele  en  seroit  portée 
Avoecques  lui,  seur  son  cheval, 

4780  Sanz  nul  perill  et  sanz  nul  mal 
Qui  avenir  puist  en  la  voie. 
Et  Clarmondine  ot  moult  grant  joie 
De  ce  que  porter  l'en  porroit  ; 
Car  amours  ainsi  le  vouloit. 
Et  bien  lor  avoit  fait  commant 
Amours  qu'il  fussent  vrai  amant, 
Et  cis  commans  fu  si  tenus 
Que  ni  porroit  amender  nus. 
D'unes  et  d'autres  dit  li  a 

4790  Tant  que  la  pucele  otria 
'A  lui  que  o  lui  s'en  iroit 
Et  dou  tout  h  lui  se  donnoit. 

—  <i  Biau  sire,  fait  ele,  or  alez 


—  150  — 

«  En  ce  praël,  et  m'atendez 
((  Tant  que  je  vous  rapelerai. 
«  Mes  puceles  esveillerai  ; 
«  ^'ans  vous  vueil  à  eles  parler. 
«  Moult  vous  ai  oy  regreter 
«  'A  eles,  et  forment  prisier. 

4800   «  Mais  ne  savoient  que  cuidier 

«  De  vous^  mais  forment  vous  looient 

«  De  tant  que  veû  vous  avoient. 

«  Mais  moult  de  leur  grâce  perdistes 

«  Quant  vous  entendant  nous  feïstes 

«  Chose  qui  n  ert  pas  vérités. 

«  S'en  fustes  moult  d'eles  blasmés, 

«  Et  à  ce  avoit  bien  raison  ; 

«  Car  n'i  povoient  se  mal  non 

«  Ne  entendre  ne  percevoir, 

4810   «  Et  ce  povez  vous  bien  savoir. 

«  Biau  sire,  pour  m'onneur  sauver, 
«  Lor  cuit  ceste  chose  moustrer 
«  Si  à  point,  ce  sachiez  pour  voir, 
«  Que  vous  le  porrez  bien  vouloir. 
«  Bien  sai  que,  quant  eles  sauront 
«  Vostre  non,  grant  joie  aueront; 
«  Car  de  vous,  sachiez  vraiement, 
«  Ont  oï  parler  moult  souvent, 
«  Et  souhaidié  ont  maintes  fois , 

4820  «  N'i  a  nule  de  toutes  trois , 
«  Que  je  fusse  à  vous  mariée. 
«  Plus  ne  porroie  estre  honnerée, 
«  Ce  me  disoient  tout  adès , 
«  K'estre  femme  Cléomadès  ; 
«  Car  moult  forment  est  renommée 
«  Vo  prouece  en  mainte  contrée.  » 

Fol.  19  V".       Dist  Cléomadès  :  —  «  Douce  amie, 


I 


—  m  — 

«  Ce  est  tout  par  leur  courtoisie 
«  Que  eles  dient  que  sui  tés 

4830   «  Que  vous  ici  me  recordés. 

«  Mais,  se  tous  seus  valoie  autant 

«  Que  tout  li  bon  qui  sont  vivant, 

«  Et  eusse  quanques  il  ont 

«  Et  quanqu'il  a  en  tout  le  mont, 

«  Et  fusse  sire  deseur  tous 

«  De  paradis  de  çà  desous, 

«  Et  de  plus,  se  estre  povoit, 

«  Sachiez  que  sambler  me  devroit 

«  Que  je  fusse  bien  emploiez 

4840   «  En  vous,  se  avoir  me  daigniez. 
«  Or,  vueille  Diex  que  à  plaisir 
«  Puisse  vous  et  amours  servir  ! 
«  Car  tous  jours  tant  com  viverai 
«  Et  amours  et  vous  servirai. 
«  De  ce  sui  je  certains  et  fis 
«  K'ainsi  sera  que  je  devis  ; 
«  Car  amours  le  m'a  commandé 
«  Ainsi,  dont  moult  li  sai  bon  gré.  » 
'  Et  Clarmondine  l'en  mercie 

4850  Et  li  dist  qu  ele  moult  est  lie 
K'amours  li  a  ce  commant  fait 
Tel  qu  ele  l'a  à  ce  atrait  ; 
En  son  cuer  en  a  moult  loé 
Amours,  quant  à  ce  l'a  mené. 

Dist  Cléomadès  :  —  «  Je  irai 
«(  En  ce  praël  et  i  serai 
«  Sanz  plus  tant  que  il  vous  plaira  ; 
«(  Car  point  ne  m'i  anuiera 
i  Puisque  il  vous  plaist  que  là  soie. 
4860   tt  Par  loisir  faites,  ce  vous  proie. 
«  Seur  toute  autre  riens  ai  désir 


—  io2  — 

«  Que  faire  puisse  vo  plaisir, 

«  Ce  sachiez  vous  bien.  Entresait 

«  Faites  bêlement  et  à  trait, 

«  Sans  effroi  et  sans  esmaiance  ; 

«  De  riens  ne  soiez  en  doutance , 

((  Car  ains  que  il  doie  ajourner 

«  Porroit  on  moult  très  loing  aler.  » 

Atant  rentra  enz  ou  praël, 
4870  Où  faisoit  moult  noble  et  moult  bel, 
Liez  et  joians;  car  moult  li  plot 
Que  Clarmondine  trouvée  ot 
Lie,  ainsi  comme  li  sambla, 
De  ce  que  revenus  ert  là. 
Moult  en  fu  ses  cuers  aaisiez. 
'A  genous  en  a  graciié 
Ses  Diex,  et  menu  et  souvent. 
Et  Clarmondine  apertement 
A  ses  puceles  esveillies 
4880  Qui  moult  se  sont  esmerveillies 
Que  ele  lor  veut  à  tele  heure. 
Levées  sans  longue  demeure 
Se  sont,  et  devant  li  venues  ; 
Et,  quant  ele  les  a  veties. 
Si  leur  dist  moult  très  sagement. 
Et  à  point  et  courtoisement, 
Comment  Cléomadès  estoit 
Là  venus,  et  que  il  queroit. 

—   «  Sachiez,  fait  ele,  c'est  cil  là 
4890   «  Qui  si  doucement  s  acointa 
«  L'autrier  à  nous  en  ce  praël. 
«  Plus  courtois  de  lui  ne  plus  bel 
«  Ne  quiere  nus  ;  car,  c'est  passé, 
«  On  ne  l'auroit  jamais  trouvé.  ^ 


—  iùù  — 

Lors  leur  a  tout  ce  record^ 
Que  dit  li  avoit  et  conté 
Cléomadcs,  et  rochoison 
Dou  chevalet,  et  la  raison 
Pour  quoi  ainsi  s'en  ert  nloz 
4900  Et  pour  quoi  l;i  crt  retornez. 

De  point  en  point  tout  leur  conta 
La  chose  ainsi  comme  ele  va. 
Tant  leur  dist  qu'eles  le  créirent 
Et  k'à  son  vouloir  s'assentirent, 
Et  des  nouveles  sont  si  lies 
Que  toutes  en  sont  esbaudies. 

—  «  Ha  !  ma  dame,  dist  Liadès, 
«  Dites  vous  que  Cléomadès, 
«  Li  biaus,  li  preus,  li  aloses, 
4910   «  Qui  tous  les  autres  a  passés 
«  De  prouece  et  de  hardement 
«  Et  de  tous  biens  entièrement, 
«  Est  cil  qui  l'autre  jour  fu  ci  ?  ^^ 

—  «  Oïl,  par  verte,  le  vous  di, 
«  Car  tout  certainement  le  sai, 

«  Car  moult  sagement  enquis  l'ai, 
«  Ne  de  ce  jà  ne  vous  doutés.  » 

—  «  Douce  dame,  dont  vous  hastés 
«  De  vous  lever.  A  lui  irons. 

4920   «  'A  no  povoir  joie  en  ferons, 

«  C'en  ne  se  porroit  trop  pener 

«  De  tel  home  bien  honnorer. 

«  Sachiez  c'on  n'en  porroit  trop  faire 

«  Tant  est  preus  et  de  bon  afaire. 

«  Bien  estes  d'eur  comblé  et  drue 

"  Quant  de  vous  veut  faire  sa  drue 

«  Cléomadès.  Moult  est  plaisans 

«  Cis  mariages,  et  séans. 


—  134  — 

«  Moult  miex  à  lui  nous  assentons 
4930   «  K'à  Bleopatris  ne  faisons, 
«  Et  qui  autre  chose  en  diroit 
«  Certes  pas  ne  vous  ameroit.  >> 

Trestoutes  trois  li  ont  loé. 
Ce  vint  moult  Clarmondine  à  gré. 
De  joie  un  petitet  souzrist 
De  ce  que  chascune  li  dist, 
Car  la  parole  li  agrée. 

Moult  tost  s'est  de  son  lit  levée. 
Assez  tost  fu  apareillie, 
4940  Et  lors  n'est  gaires  detriie. 
Ses  puceles  prist  maintenant. 
Vers  le  praël  vinrent  errant 
Là  où  Cléomadès  estoit, 
Qui  adès  à  amour  pensoit. 
De  -chascune  fu  saluez, 
Et  il,  comme  bien  avisez, 
Respont  chascune  si  à  droit 
Com  cil  où  toute  honnours  mauoit. 

Sage  et  avisé  le  trouvèrent. 
4950  Dedenz  la  chambre  l'en  menèrent. 

Plus  k'à  l'autre  fois  l'ont  trouvé 

Courtois  et  à  point  enparlé. 

Tant  leur  dist  que  chascune  croit 

Pour  voir  que  Cléomadès  soit. 

Que  vous  feroie  je  lonc  plait  ? 

Chascune  tout  son  povoir  fait 

De  lui  servir  et  aaisier. 

Un  petit  le  firent  mengier 
Fol.  20  1"».    Et  Clarmondine  delez  lui. 

4960  Ce  fu  uns  mengiers  sans  anui, 


—  IfjS  — 

Kt  les  trois  pucclos  servoiont 
Qui  moult  licment  le  faisoieut. 

Quant  par  loisir  l'ont  aaisi6 
Et  il  ot  beii  et  mengié, 
Lors  coramencierent  à  parler 
Comment  il  porront  achever 
La  besoignc  k'empris  avoient 
Et  comment  en  esploiteroient. 
Quant  ensamble  assez  parlé  orent 
4970  Tant  com  leur  plot  et  com  il  vorrent, 
Leur  parlemens  à  ce  tourna 
Que  Clarmondine  s  otria 
'A  ce  que  en  sa  coupaignie 
S'en  iroit,  et  moult  en  ert  lie. 

Ses  puceles  s'i  assentoient. 
Car  tout  certainement  savoient 
Que,  se  rois  Carmans  le  savoit. 
Que  Cléomadès  pas  n'auroit 
Sa  fille.  Car  aillours  donnée 
4980  L'avoit  li  rois  et  créantée, 

Non  pas  pour  ce  que  liez  ne  fust 

S'ailleurs  otroiie  n'eûst 

Sa  fille  ;  car  ce  qu'il  disoit 

Outréement  tenir  vouloit, 

Et,  pour  ce  point,  s'i  assentirent 

Pour  le  péril  qu'en  ce  point  virent. 

'A  Cléomadès  ont  requis 
Que,  quant  venra  en  son  pays, 
Qu'eles  bien  tost  mandées  soient 
4990  Toutes  trois.  Forment  l'en  prioient 
Que  il  ce  n'oublie  noient. 
Et  il  leur  a  en  couvenent, 


—  156  — 

Et  dist  que  ainsi  le  feroit 
Et  ka  envis  le  laisseroit. 
Et  Clarmondine  moult  li  prie, 
S'il  li  plaist,  qu  il  ne  Yen  maint  mie 
Qu'ele  n'ait  son  père  veû, 
Ainçois  qu'il  soient  esmeii, 
Et  sa  mère,  se  il  veïst 
5000  Que  ainsi  faire  le  pouist. 
Car  si  durement  redoutoit 
Le  duel  que  chascuns  d'aus  menroit 
S'il  cuidoient  que  fust  perdue. 
Que  toute  en  estoit  esperdue. 

Tout  en  lermoiant  l'en  pria. 
Car  moult  près  dou  cuer  li  toucha 
Ce  qu'eles  devoit  esloignier, 
Car  moult  avoit  chascun  d'aus  chier. 
Et  esloignier  li  couvenoit, 
5010  Car  fine  amours  li  commandoit; 
Et  encontre  commandement 
D'amours,  n'a  nul  desfendement. 
Ne  ele  talent  n'en  avoit. 
Ses  cuers  pas  à  ce  ne  pensoit  ; 
Mais  bien  pensa  que,  s'il  seûssent 
Qui  cil  ert,  et  veti  l'eussent, 
Avoec  cui  ele  s'en  aloit, 
Que  moult  grans  confors  leur  seroit. 

Et  Cléomadès  erranment 
5020  Li  dist  moult  debonairement 
Que  son  père  li  moustrera 
Ainçois  qu'il  se  parte  de  là, 
Et  sa  mère,  ainsi  puet  il  estre 
S'ele  est  enz  ou  cliastel  n'en  l'estre. 
De  léens  veoir  la  porra  ; 


—  157  — 

Car  à  tous  savoir  lo  fera  ; 
'A  aus  bel  et  bien  et  h  point 
Parlera  ;  or  ne  s'esmait  point 
Si  que  cliascuns  savoir  porroit 
5030  Que  Cléomadès  l'enportoit 

Pour  li  faire  à  tous  jours  lionnour. 
Car  n'ert  pas  pour  sa  deshonuour, 
Et  que  tantost  Tespousera 
Que  dedens  son  païs  venra. 
Quant  Clarmondine  Tentendi, 
Moult  durement  li  abeli 
Que  si  estoit  obéissans 
Cléomadès  à  ses  commans. 

Les  puceles  n'atargent  mie, 
5040  Ains  ont  la  besoigne  avancie 
De  ce  que  il  i  couvenoit. 
Bien  et  bel  et  tost  et  adroit 
L'ont  pourveûe  et  arréée. 
Jà  estoit  près  de  la  jornée. 
Les  puceles,  tout  lermiant, 
Vinrent  Cléomadès  devant 
Et  li  dirent  qu'il  s'arréast 
Et  que  gaires  ne  demourast  ; 
Car  leur  sires  li  rois  Carmans, 
5050  Ot  acoustumé  de  lonc  tans 
K'à  la  jornée  se  levoit 
Et  dedenz  I  jardin  aloit, 
Près  de  là,  moult  bel  et  moult  gent, 
Et  0  lui  de  sa  plus  grant  gent. 
Chascun  jour  ainsi  le  faisoit, 
Se  pour  mal  tans  ne  le  laissoit. 

—  «  Et  savons  bien  veû  aussi 
«  Que  il  venoit  moult  matin  ci 


—  158  — 

«  Pour  jouer  à  ma  damoisele, 

5060  «  Car  il  n'aime  riens  tant  com  ele. 
«  Et,  pour  ce,  le  haster  loons 
«  Que  deceues  ne  soions. 
«  Couvertement  voulons  ouvrer 
«  Pour  nous  de  tous  périls  geter. 
<i  Pour  estre  de  péril  getées 
«  Sommes  jà  de  ce  avisées 
«  Que,  quant  vous  en  verrons  aler, 
a  Trestout  errant,  sans  arrester, 
«  En  nos  lis  nous  recoucherons, 
«  Trestoutes  coies  nous  tairons, 

5070   «  Illuec  ferommes  la  dormeille. 

«  Samblant  ferons  d'avoir  merveille, 

«  Quant  la  noise  sera  levée. 

«  Chascune  fera  la  dervée 

«  Et  moult  durement  l'esmarie 

«  Et  la  dolente  et  l'esbahie, 

((  Aussi  que  riens  n'en  seûssiens. 

«  Autrement,  honnies  seriens  ; 

<i  Car,  s'on  savoit  que  par  nos  grés 

5080   «  Fust  cis  afaires  arréés, 

«  N'est  riens  qui  nous  sauvast  les  vies 
«  Arses  seriens  ou  enfouies. 
«  De  ce  couvenir  nous  laissiez. 
«  Jà  de  nous  ne  vous  esmaiez  ; 
«  Car  bien  nous  en  deli verrons. 
«  Mais  encor  vous  resemonnons 
c(  Que,  quant  en  vo  pays  venrez, 
«  Que  vous  pas  ne  nous  oubliez, 
«  Que  tost  mandées  ne  soions  ; 

5090   «  Car  dusqu'à  tant  joie  n'aurons 
Fol.  20  v.     «  Que  nous  reverronmes  celi 

«  Cui  chascune  aime  plus  que  li. 
«  N'est  pa§  merveille  se  l'amons  ; 


—  159  — 

«  Car  amer  la  doit  tous  li  mons 
«  Pour  le  sens  et  pour  la  biaut6 
«  Dont  en  li  a  si  grant  plenté.  » 

Cléomadès  moult  doucement 
Leur  dist  que  tout  certainement 
Sachent  que  il  les  mandera 

5100  Tantost  k'en  Espaigne  venra, 
Et  fera  roi  Carmant  savoir 
Que  il  ne  doit  pas  duel  avoir 
Pour  sa  fille  ;  car  maint  ami 
Aura  en  pluseurs  liens  pour  li, 
Qui  volentiers  le  serviroienc 
Se  son  plaisir  faire  cuidoient. 
—  0  Car,  sachiez,  quant  là  vous  aurai, 
a  Hautement  vous  marierai  ; 
a  'A  chascune  donrai  baron 

5110  «  Duc  ou  conte  ou  très  haut  baron.  » 

Chascune  l'en  a  merciié. 
'A  ce  mot  n'ont  plus  detriié. 
Viande  et  vin  apareillierent, 
Entour  le  cheval  la  lièrent. 

Jà  estoit  li  jours  ajornés. 
Et  li  rois  Carmans  ert  levés 
Qui  jà  ert  ou  jardin  venus 
'A  tout  grant  plenté  de  ses  drus 
Et  Clarmonde  sa  femme  o  lui. 
5120  'A  coustume  orent  andui 

Que  chascun  matin  là  venoient 
Se  pour  lait  tans  ne  le  laissoient. 

Lors  s'est  avisée  Florete 
Qu'ele  iroit  seur  une  tourete 
Qui  estoit  au  cor  dou  praël. 


—  4C0  — 

Là  s'en  vint  moult  tost  et  isnel 
Pour  veoir  dedenz  le  jardin. 
Le  roi  Carmant  vit  souz  I  pin, 
Et  sa  femme  Clarmonde.  I  fu 
5130  Moult  [très]  grant  plenté  jà  veu  ' 
De  dames  et  de  chevaliers, 
De  damoisiaus  et  d'escuiers. 

Quant  ce  vit,  moult  fu  effréée. 

De  la  tour  est  jus  dévalée. 

Lors  s'en  revient  arrier  corant, 

Sa  dame  le  dist  en  plorant  ^ 

Pour  ce  que  vraiement  savoit 

Que  plus  demeurer  ne  povoit, 

S'en  ot  I  pou  le  cuer  dolent 
5140  Pour  le  prochain  département. 

Lors  li  dist  au  jardin  estoit 

Ses  pères  ;  illuec  se  séoit, 

Et  sa  mère  i  ert  ensement. 

Et,  quant  Clarmondine  l'entent, 

Trestout  erranmant  s'est  levée. 

Un  petit  estoit  esplorée. 

Ses  trois  damoiseles  ploroient     * 

Et  lor  blanches  mains  detordoient. 

Dist  Cléomadès  :  —  «  Ne  plorés  ; 
5150   «  Car  temprement  nous  reverrés, 

«  Assez  plus  tost  que  ne  cuidiez  : 

^(  Jà  de  ce  ne  vous  soussiiez.  » 

Et  lors  a  Clarmondine  prise 

'  Le  Ms.  porte  :  MouU  grant  plenté  jà  veîl.  L'intercalation  de  la  par- 
ticule très  nous  a  paru  nécessaire  pour  compléter  ce  vers  boiteux. 
D'ailleurs,  l'expression  motdt  très,  destinée  à  donner  plus  de  force 
au  superlatif  absolu,  se  rencontre  fréquemment  dans  Adenès.  To^.,  par 
exemple,  v.  5201,  5822,7218,  7457,  etc. 


—  ICI  — 

Moult  doucement,  et  l'a  assise 
Sor  le  cheviilet  tout  errant. 
Cléomadès  sist  par  devant. 
Pour  faire  le  cheval  aler 
Le  couvenoit  devant  ester. 
Car,  se  amender  le  pouist, 
5160  La  pucele  devant  meïst  ; 

Mais,  pour  le  cheval  adrecier, 
Le  convint  devant  chevauchier. 
De  touaille  très  deliie 
Fu  la  damoisele  liie 
Sor  le  cheval,  si  très  adroit 
Que  ele  verser  ne  povoit. 
Se  ele  bien  vousist  cheoir, 
N'en  eûst  ele  le  povoir. 

Quant  Cléomadès  fu  montez 
5170  Et  de  mouvoir  soi  aprestez, 
Jà  estoit  li  jours  esclarcis 
Et  li  tans  plaisans  et  jolis. 
Quant  sa  chose  ot  si  apointie 
Que  adroit  fu  apareillie, 
Lors  a  la  cheville  tastée  ; 
Et,  si  tost  que  il  lot  trouvée, 
As  Diex  de  sa  loi  commanda 
Les  puceles,  lors  s'en  ala. 

Moult  doucement  au  commencier 
5180  Se  commença  à  adrecier 

Tout  droit  en  costé  la  grant  tour. 

Lors  regarda  trestout  entour 

Tant  qu'il  choisi  le  roi  Carmant, 

Qui  par  le  jardin  va  jouant 

Et  0  lui  de  sa  gent  plenté 

Des  grans  seigneurs  de  son  régné. 

TOM.    I.  1  l 


—  162  — 

La  royne  i  estoit  aussi 
Et  plenté  de  dames  o  li. 
De  legier  veoir  les  povoit  ; 
5190  Car  li  solaus  jà  se  levoit. 
'A  Clarmondine  la  moustré. 
Tout  droit  celé  part  sont  torné. 
Tout  cil  dou  jardin  les  povoient 
Veôir  tout  à  plain  s'il  vouloient. 

Et  lors  Cléomadès  parla. 
Au  roi  dist  :  —  «  Sire,  entendes  ça, 
«  Vostre  fille  point  ne  querez 
«  Clarmondine,  où  tant  a  biautez, 
«  Là  où  vous  li  aviez  laissie  ; 

5200   «  Car  vous  ne  Ti  trouveriez  mie. 

«  Vez  la  ci  moult  très  près  de  moi. 
«  Fiex  sui  de  royne  et  de  roi 
«  Qui  sont  estrait  de  gentillece. 
«  N'a  riens  en  aus  qui  honnor  blece 
«  Ne  par  quoi  honnours  soit  blecie  ; 
«  Car  gentill  sont  d'ancisserie. 
«  Et  autressi  est  Clarmondine 
«  Fille  de  roi  et  de  royne 
«  Et  d'aussi  gentill  lieu  venue 

5210   «  C'on  sache  point  de  souz  la  nue  ; 
«  Car  de  vous  en  mainte  contrée 
«  Est  la  grans  valours  renommée 
«  De  la  gentillece  et  des  biens 
«  De  quoi  en  vous  ne  défaut  riens. 
«  Pour  ce,  me  sui  donnez  à  li, 
«  Et  ele  à  moi  s'otroie  aussi. 
«  D'Espaigne  sui  norris  et  nés  ; 
«  Cléomadès  sui  apelés, 
«  Fiex  le  roi  Marcadigas  sui. 

5220   u  N'aiez  de  riens  au  cuer  anui  ; 


—  103  — 

'i  Car  vostrc  lille  cspoiiserai 

«  Taiitost  k'eu  Espaigne  venrai.  » 

Fol.  21  r".        La  royue  haut  regarda 
Tant  que  le  cheval  veû  a 
Et  sa  fille  qui  siet  desus. 
Forment  fu  ses  cuers  esperdus. 
L'oume  vit  qui  devant  li  fu. 
Lors  cuida  tout  avoir  perdu, 
Quant  sa  fille  est  à  ce  menée 
5230  Qu  ele  li  ert  ainsi  emblée. 

Lors  commença  fort  à  crier  : 
—  «  Ha!  ma  fille,  où  veus  tu  aler? 
«  Lasse  !  que  nous  est  avenu? 
«  Malement  sommes  deceû  !  » 
Si  par  fut  de  duel  acorée 
K  a  la  terre  cheï  pasmée. 
Cléomadès  de  là  partis 
S'est  ;  et  li  rois  si  esbahis 
Remaint,  qu  il  ne  sot  que  penser. 
5240  Entour  lui  prist  à  regarder 

Sa  gent,  qui  moult  s'esmerveilloient 
De  ce  que  il  veii  avoient. 

Dist  li  rois  :  —  «  K'avons  nous  oy? 
«  Aine  mais  tel  merveille  ne  vi. 
«  Que  est  ce  que  m'a  on  noncié  ? 
«  Est  ce  à  certes,  ou  j'ai  songié 
«  C'on  en  ait  ma  fille  portée? 
«  Ce  seroit  dure  destinée.  » 

Dient  sa  gent  :  —  «  Sire,  sachiez, 
5250   «  Et  trestout  asseûr  soiez, 

«  Que  cil  qui  ore  à  vous  parla, 


\u 


«  C'est  cil  qui  Tautrier  eschapa, 
«  (Jue  avoec  vo  fille  trou  vastes, 
.(  Dont  à  destruire  le  jujastes. 
«  Bien  reconnoistre  le  puet  on 
«  Au  cheval  et  à  la  raison. 
«  Moult  durement  nous  desconforte 
«  Ce  qu'il  nous  dist  que  il  enporte 
(^  Nostre  damoisele  avoec  lui. 

5260   «  De  ce  avons  si  grant  anui 

«  Au  cuer,  et  si  très  grant  contraire, 

«  Que  ne  savons  que  puissons  faire. 

«  Cléomadès  dist  qu'il  a  non  ; 

«  Ne  savons  s'il  dist  voir  ou  non. 

«  Moult  desirommes  à  savoir 

«  Se  il  ment,  ou  s'il  nous  dist  voir. 

«  Car,  se  Cléomadès  estoit, 

«  La  besoigne  miex  en  vaurroit. 

«  S'ainsi  estoit  que  ce  fust  il, 

5270   «  Mains  en  douteriens  le  péril  ; 
«  Car  ains  par  lui  ne  vint  nul  jour 
«  Fors  que  tout  bien  et  toute  honnour. 

Ainsi  à  roi  Carmant  parloient 
Dou  meilleur  confort  qu'il  savoient. 
Mais  cil  confors  sambloit  petis 
Au  roi.  Lors  s'est  de  là  partis; 
Car  il  n'ert  pas  asseûrez 
Que  cil  confors  fust  veritez  ; 
Car,  se  il  vraiement  seûst 
5280  Que  cil  là,  Cléomadès  fust, 
11  ne  fust  pas  si  esbahis 
Ne  si  souples  ne  si  pensis'. 
Ne  sot  que  avenu  li  fu. 

Ne  si  dolent  ne  si  pensis.  Ms.  7539. 


iG5 


Ens  ou  cliastel  août  revenu. 
Clarmonde  enportent  sa  maisnio 
En  sa  chambre,  triste  et  irie  ; 
Car  la  riens  qu'ele  plus  amoit 
Avoit  perdu,  si  com  cuidoit. 

Dusk'îï  la  chambre  Clarmondiue 
5290  Li  rois  Carmans  d  aler  ne  fine. 
Droit  à  rentrée  par  devant 
Trouvèrent  le  vilain  gisant 
Qui  Tuis  de  la  chambre  gardoit. 
Encore  esveilliez  ne  s'estoit; 
Mais  pour  la  noise  s'esveilla, 
Si  très  tost  que  li  rois  vint  là. 

Lors  est  li  vilains  sus  saillis. 
Le  roi  vit,  qui  fu  abaubis. 
Bien  vit  que  il  n'estoit  pas  liez  ; 
5300  Lors  cuida  qu'ilfust  deshaitiez. 

—   «  Qu'est  ce,  Sire,  fait  il,  k'avez? 
«  Vous  me  samblez  tous  effréez. 
«  Aine  mais  en  tel  point  ne  vous  vi  ; 
«  Moult  en  ai  le  cuer  esmari.  » 

Dist  li  rois  :  —  «  Mal  avez  gardée 
«  Clarmondine.  Mar  la  vi  née  ; 
«  Car  pour  l'amour  de  li  morrai 
«  Puis  ce  di  que  perdue  l'ai. 
«  Cil  qui  ci  fu  l'autrier  l'enporte, 
5310   «  Dont  mes  cuer  s  moult  se  desconforte, 
((  Qui  le  cheval  de  fust  avoit. 
((  Ma  gent  l'ont  veû  orendroit 
«  En  mon  jardin,  et  je  aussi, 
«  Dont  forment  ai  le  cuer  mari. 
«  Seur  le  cheval  s'en  vont  andui. 


a 


)) 


—  166  — 

Aine  mais  de  riens  n'oi  tel  anui. 
«  Par  desiis  mon  jardin  s'en  vont. 
«  ;Moult  de  ma  gent  veû  les  ont. 
«  Le  cheval  et  ans  veû  ai. 
5320   «  Jamais  ma  fille  ne  verrai, 

(i  Ce  est  ce  que  je  le  miex  croi. 
«  Aine  tex  meschiez  n'avint  à  moi. 

Quant  11  vilains  l'a  entendu, 
Aine  de  riens  si  dolans  ne  fu. 
Pou  s'en  faut  que  il  ne  marvie'. 
La  chambre  a  lues  desverroillie. 
Communaument  dedenz  entrèrent. 
Les  trois  damoiseles  trouvèrent 
Qui  dormoient,  ce  leur  sambloit; 
5330  Et,  quant  le  lit  sa  fille  voit 
Li  rois,  et  pas  ne  Ti  trouva, 
Seur  le  lit  de  duel  se  pasma. 


Quant  les  damoiseles  ce  virent. 
En  plorant  moult  tost  se  vestirent. 
Quant  [on]  leur  ot  dit  le  pourquoi  ^ 
Chascuns  ert  en  si  grant  esmoi, 
Lors  commencierent  à  crier 
Et  leur  cheveus  à  detirer. 
Chascune  sambloit  miex  dervée 
5340  Qu'ele  ne  feïst  avisée. 

Mal  sambloit  que  du  convenant 

Seûssent  ne  petit  ne  grant. 

Au  lit  leur  dame  vinrent  droit 

Où  li  rois  Carmans  demenoit 

Grant  duel  ;  mais  moult  le  confortoient 

'  Qu'il  ne  se  marvie.  Ms.  7539. 

'^  Le  Ms.  porte  :  Qnantleurot  dit  le porquoi. 


—  407  — 

Sa  gent  qui  entour  lui  cstoieut. 

Lors  prcuneut  à  crier  :  —  «  Harou  ! 
«  Moult  pur  nous  îiinient  '  li  Dieu  pou 
M  Quant  si  fort  endormies  fumes 
.5350   «  Que  nous  ne  nous  aperceûmes 
«  De  ce  k'ainsi  nous  est  ravie 
«  Dou  monde  la  miex  ensaignie 
«  Et  la  meilleur  et  la  plus  bêle.  » 
'A  ce  mot  lor  duel  renouvelé  ; 
Fol.  21  v».    Aussi  qu'eles  fussent  dervées, 
Se  sont  seur  le  lit  adentées. 

Li  une  saisi  l'oreillier 
Et  le  prent  fort  h  embracier, 
Et  l'autre  le  cuevrechief  prent 
5360  Et  le  baise  piteusement; 

La  tierce  aërt  ^  le  couvertour. 
Là  demenoient  tel  dolour, 
C'on  les  porte  fors  de  léens 
Aussi  comme  pour  fors  dou  sens. 


Illuec  ot  maint  cheveil  tiré 
Et  maint  piteus  souzpir  geté. 
Si  ot  mainte  paume  batue. 
Chascuns  de  duel  s'afole  et  tue. 
Li  rois  Carmans  tel  duel  avoit 
5370  C'un  seul  mot  dire  ne  povoit. 
Lors  primes  li  ont  devisé 
Sa  gent  qu  il  avoit  mal  ouvré 
De  ce  k  avisez  ne  s'estoit 
K'aussi  bien  revenir  povoit 

*  MouUnous  'par  aiment.  Ms.  7539. 

2  Aërt,  quelquefois  aart,  de  aërdre,   saisir,  ou  ahiert,  de  ahierdre, 
qui  a  la  même  signification.  Cf.  Philippe  Mouskès,  v.  25782. 


—  168  — 

Cil  au  cheval  en  ce  lieu  là 
K'à  l'autre  fois  quant  eschapa  ; 
Et  qu'il  deûst  avoir  ostée 
De  là  sa  fille,  et*  recelée, 
Et  que  nus  hom  ne  le  seûst 
5380  Se  il  de  son  conseil  ne  fust. 


Dist  li  rois  :  —  «  Tart  le  m'avez  dit; 

«  Cis  consaus  m'a  pou  de  pourfit. 

«  Et,  ne  pourquant,  mais  ne  cuidasse, 

«  Ne  ne  creïsse,  ne  pensasse, 

«  Qu'il  deûst  ceste  part  retraire. 

«  Las  !  or  ne  sai  que  puisse  faire, 

«  Tant  ai  au  cuer  ire  et  tristour. 

«  Or  m'en  conseilliez  le  meillour.  » 


Lors  li  loerent  si  baron 
5390  Et  li  moustrerent  que  raison 
Seroit  qu'il  feïst  arréer 
Messagiers,  et  tantost  aler 
'A  Marcadigas,  pour  savoir 
De  ceste  besoigne  le  voir. 
Et  li  rois  dist  bon  li  sambloit.  • 
Et  k'errant  i  envoieroit. 

Lors  y  a  messagiers  tramis 
Qui  furent  sage  et  bien  apris  ; 
Mais,  ains  que  il  arréé  fussent, 
5400  Ne  que  il  de  là  se  métissent, 
Fu  Cléomadès,  ce  sachiez. 
De  là  endroit  moult  esloigniez. 
Ne  pourquant  pas  moult  tost  n'aloit; 
Car  la  pucele  deportoit 

Le  Ms.  porte  :  Fn. 


—  IGO  — 

i)\i(i  ne  la  vouloit  traveillier. 
'A  la  foiz  la  faisoit  meiigier 
Ou  seur  rivière  ou  seur  fontaine. 
De  li  servir  forment  se  paine  ; 
Car  son  cuer  avoit  atome 
5410  'A  faire  h  son  povoir  son  gré. 

Ainsi  alèrent  que  vous  di 
Tant  que  il  vinrent,  I  mardi, 
Tout  droit  à  Sébile  la  Grant 
Aussi  com  à  soleil  levant. 
Dist  Cléomadès  :  —  «  Douce  amie, 
«  Or  soiez  et  joians  et  lie  ; 
«  Car  à  la  vile  estes  venue 
«  Où  liement  serez  veûe. 
«  Ici  endroit  laissai  mon  père 
5420   «  Et  doue  Ynabele,  ma  mère, 

«  Et  mes  sereurs,  qui  vous  feront 

«  Moult  grant  joie  quant  vous  verront, 

«  Ce  sachiez,  pour  lamour  de  moi.  » 

—  «  Sire,  fait  ele,  bien  le  croi. 

«  Mais  volentiers  vous  prieroie, 

«  Se  je  prier  vous  en  osoie, 

«  Que,  se  nul  biau  lieu  seûssiez 

«  Ci-près,  que  vous  m'i  menissiez, 

«  Tant  que  fusse  desvolepée* 

5430   «  Et  un  petitet  reposée  ; 

«  Car  trestous  li  cors  me  tressue 

«  Dou  vent  qui  si  m'a  debatue.  » 

Et  lors  Cléomadès  li  dist 
Qu'el  plus  biau  lieu  k  ains  nus  veïst 

»  Comp.  V.  604. 


—  170  — 

La  menra,  assez  près  de  là. 
Et  celé  moult  l'en  mercia. 
Lors  s'avala  en  I  jardin 
Où  ot  maint  lorier  et  maint  pin, 
Joignant  des  murs  de  la  cité. 
5440  De  tous  fruiz  i  avoit  plenté. 
Sous  I  olivier  descend! 
Cléomadès,  et  ele  aussi. 

Seur  la  verde  herbe  s'est  couchie 
Clarmondine,  moult  traveillie. 
Quant  un  petit  ot  la  geu 
Et  que  reposée  se  fu, 
Lors  dist  qu'ele  vouloit  mengier. 
Et  Cléomadès,  sans  targier, 
L'en  donna  ;  car  à  grant  plenté 
5450  En  avoient  là  aporté. 

Assez  leur  en  avoit  chargié 

Liadès  au  prendre  congié. 

Li  chevaus  en  ert  si  troussez 

Que  il  en  y  avoit  assez  ; 

Car,  pour  r'aler  là  dont  venoient. 

Viande  et  vin  assez  avoient. 

Cléomadès  lors  souhaida 
Que  ses  pères  le  setist  là 
Et  sa  mère  et  ses  trois  serours. 
5460  —  «  'A  nous  venroient  le  grant  cours. 
«  Pleust  à  Dieu  que  ainsi  fust 
«  Que  chascuns  d'aus  ci  nous  seûst  ! 
^<  Et,  s'anuier  ne  vous  devoit, 
«  Léenz  iroie  à  aus  tout  droit 
«  Et  si  les  amenroie  ci.  » 
—  «  Sire,  fait  ele,  et  je  vous  pri 
«  Que  vous  les  ailliez  amener, 


—  171  — 

«  Et  me  laissiez  ci  reposer  ; 
«  Car  ù  en  vis  remouteroie 
5470   «  Sor  ce  cheval,  se  je  povoie; 

«  ("ar  li  menbre  me  dueleiit  moût, 
M  Et  pour  ce  forment  le  redout, 
«  Ne  ne  seroit  pas  chose  bêle 
«  K'aiusi  alast  une  pucele 
«  Devant  bonne  gcnt  atornée, 
«  Loiïe  aussi  comme  dervée.  » 

Et  quant  Cléomadès  entent 
Que  il  H  plaist  si  faitement. 
Si  li  dist  :  —  «  Bêle,  or  vous  cluingniez. 
5480   «  Maintenant  serai  repairiez, 
«  Ne  devroit  anuier  nului 
«  En  si  biau  lieu,  vous  ne  autrui. 
«  Escoutez  le  chant  des  oisiaus 
«  Qui  chantent  seur  ces  arbrissiaus 
«  Entour  vous,  de  chascune  part.  » 

Atant  Cléomadès  s'en  part. 
Fol.  22  r".      Vers  le  chastel  s'en  vait  corant. 
Moult  ot  le  cuer  lie  et  joiant 
De  ce  li  à  souhait  li  venoit 
5490  Sa  besoigne,  ce  li  sambloit. 
Clarmondine  est  là  demorée. 
Mais,  conbien  qu'ele  fust  lassée. 
Une  chanconnete  trouva 
Tele  que  je  vous  dirai  jà  ; 
Car  amours  de  chanter  li  proie , 
Et  lors  dist  h  cuer  plain  de  joie  : 

« 

'i  Diex!  Trop  demeure  mes  amis. 

«  Tart  m'est  que  le  revoie, 
«  Li  biaus,  li  courtois,  li  jolis. 


—  m  — 

5500  «  Diex  !  Trop  demeure  mes  amis. 
«  Puis  k'en  lui  sout  tout  bien  assis, 

«  Pourquoi  ne  Tameroie  ? 
«  Diex!  Trop  demeure  mes  amis. 

«  Tart  m'est  que  le  revoie.  » 

La  bêle  ainsi  s'esjoïssoit. 
Geste  chançonnete  ehantoit 
Pour  Cléomadès,  son  ami , 
Quele  amoit  assez  plus  que  li. 
Et,  quant  bien  celé  chançon  sot, 
5510  Une  autre,  au  plus  tost  qu  ele  pot, 
En  retrouva,  moult  joliete. 
De  chant  et  de  dit  moult  gaieté  : 

«  Tant  que  j'aie  amours  avoec  moi, 

«  Ne  sui  je  pas  seulete. 
«  De  li  forment  loër  me  doi, 
«  Tant  que  j'aie  amours  avoec  moi. 
«  Quant  il  li  plaist  k'avoeques  soi 

«  M'a  mise  si  joenete, 
«  Tant  que  j'aie  amours  avoec  moi , 
5520  «  Ne  sui  je  pas  seulete.  » 

'A  tés  chançonnetes  pensoit 
Clarmondine,  et  se  deduisoit 
En  Cléomadès  attendant. 
Trois  en  fist  tout  en  I  tenant. 
La  tierce  n'ai  pas  oubliée 
D'ainsi  qu'ele  me  fut  moustrée 
Des  dames  par  cui  soi  le  conte. 
Oui  Diex  gart  de  mal  et  de  honte. 
'A  manière  de  vireli 
5530  La  fist,  car  il  li  plot  ainsi. 

De  li  fu  tost  li  chans  trouvez, 


—  175  — 

Kt  li  dis  tés  que  jà  Forrcz  : 

«  Revenez,  revenez  ; 
«  Dous  amis,  trop  demorez, 
«  Trop  longuement  m'oubliez. 

«  Revenez,  revenez. 
«  Fine  amour,  car  le  hastez, 
«  Priez  li  ou  commandez. 

«  Revenez,  revenez  ; 
5540   «  Douz  amis,  trop  demourez.  n 

Tout  ainsi  s'aloit  déduisant 
La  bêle,  et  adès  regardant 
Celé  part  où  s'en  ert  alez 
Cil  à  cui  ses  cuers  s'ert  donnez. 

Crompars  avoit  acoustumé, 
Entrues  k'à  Sébile  ot  esté, 
Que  tous  jours  se  le  voit  matin 
Et  s'en  aloit  en  ce  jardin 
Çà  et  là,  pour  herbes  cueillir 
5550  Pour  ses  malades  agarir  ; 
Car  herbes  i  avoit  plenté 
Où  il  avoit  moult  grant  bonté. 

La  damoisele  oï  chanter 
Très  plaisaument  et  haut  et  cler. 
Celé  part,  au  plus  tost  qu'il  pot, 
S'en  vint  où  chanter  oy  l'ot. 
Tant  ala  amont  et  aval 
Que  il  a  veû  le  cheval 
Que  maintes  fois  avoit  veû  ; 
5560  Pour  ce  l'ot  tost  reconneii. 
Durement  s'en  esmerveilla. 
Tout  droit  celé  part  s'adreça. 


—  174  — 

Sous  l'olivier  la  bêle  voit 
Qui  lez  le  chevalet  séoit. 
Quant  Clarmondine  Fa  veû, 
Moult  grant  paour  en  a  etl. 
Grant  merveille  ot  qu  estre  povoit, 
Ne  dont  si  très  lais  hom  venoit. 
Tout  maintenant  laissa  son  chant 
5570  Quant  le  roi  Compart  vit  venant. 

Lors  vousist  moult  bien  estre  aillours  ; 
Car  il  li  prist  si  grans  paours 
Que  cel  home  vi  si  hideus , 
Et  qu'ele  ert  seule  et  il  ert  sens, 
Que  ele  moult  haut  s'escria  : . 
—  «  Harou  !  Qu'est  ce  que  je  voi  là? 
«  Je  crois  que  ce  soit  anemis. 
((  Cléomadès,  biaus  dous  amis, 
«  Com  h  dure  heure  m'assenti 
5580   «  'A  ce  que  me  laissastes  ci 

«  Pour  aler  querre  plus  de  gent  ! 
«  Je  l'amasse  miex  autrement. 
«  Encor  n'estes  vous  gaires  loing, 
«  Or  auroie  de  vous  besoing. 
«  Lasse  !  que  m'est-il  avenu?  » 

Par  ces  moz  a  bien  entendu 
Li  rois  Crompars  le  convenant. 
Le  cuer  en  ot  lie  et  joiant. 

Lors  pensa  que  il  l'en  menroit 
5590  Quant  Marine  avoir  ne  povoit, 
Et  feroit  de  celi  s'amie 
Kains  ne  vit  si  bêle  en  sa  vie. 
Liez  est  quant  il  se  puet  vengier 
Et  avoir  si  biau  restorier. 


—  i7f;  — 

Fol.  22  V".    La  pucelo  ot  qui  regreta 
Cléomadès.  Lors  savisa 
Que  il  Tavoit  là  amenée. 
—  «  Ne  soiez,  fait  il,  esfroéc; 
«  Car  point  de  mal  ne  vous  ferai.   » 
5600  —  «  Ha,  Sire!  si  grant  paour  ai 
«  De  vous  et  de  vostre  samblant, 
«  Que  tous  li  cuers  me  va  faillant. 
«  Alez  vous  en  ',  je  le  vous  pri. 
«  Tout  maintenant  revenra  ci 
«  Cléomadès,  à  cui  je  sui. 
«  Vos  demorers  me  fait  anui.  » 

Dist  Crompars  :  —  «  Or,  ne  vous  doutez. 
«  Encor  soie  jou  desg-uisez, 
«  Et  de  merveilleuse  façon, 

5610   «  Je  ne  ving  ci  se  pour  bien  non  ; 
«  Car  tout  certainement  sachiez 
«  Que  je  suis  à  vous  envoiez 
«  De  par  Cléomadès  sans  doute. 
«  Maintenant  li  prist  une  goule 
«  Droit  ainsi  que  je  rencontrai 
«  Quant  dedenz  ce  jardin  entrai. 
u  Séant  le  laissai  sous  une  ente. 
«  Mais  n  en  soiez  pas  trop  dolente  ; 
«  N'aura  mal,  seûre  en  soiez. 

5620   «  Il  vous  mande  Yk  lui  viengniez. 
«  Seur  le  cheval  o  vous  irai, 
«  'A  Cléomadès  vous  menrai. 
«  La  manière  me  devisa 
«  Comment  à  lui  nous  portera 
«  Li  chevaus.  Là  porrez  savoir 
«  Se  je  vous  dis  mençonge  ou  voir. 

*  Leçon  du  Ms.  7539.  Le  Ms.  175  porte  :  BnL 


170 


«  11  me  dist  k'enz  ou  front  séoit 
'(  Une  cheville  c  on  tornoit. 
«  Pour  faire  le  cheval  aler.  » 
5630  Clarmondine  prist  à  plorer 
•Pour  la  goûte  dont  cil  li  dist. 
Tous  li  cors  li  tramble  et  fremist. 

Bien  cuida  que  l'eûst  mandée 
Cléomadès,  lors  s'est  levée. 
Pour  les  ensaignes  le  cuida 
Que  li  rois  Crompars  devisa. 
Par  celui  point  fu  deceiie. 
Et  lors  est  maintenant  venue 
Tout  droit  vers  le  cheval  de  fust  ; 
5640  Car  moult  desiroit  qu  ele  fust 
Là  où  Cléomadès  estoit, 
Com  celé  qui  de  cuer  Tamoit. 

Lors  Ta  li  rois  Crompars  assise 
Sor  le  cheval  et  à  point  mise. 
Seûrement  l'a  reloiie  ; 
Car  bien  en  savoit  la  maistrie. 
Le  vin  et  la  viande  prent, 
En  costé  le  cheval  la  peut, 
Et  lors  monta  tout  maintenant. 
5650  La  cheville  torna  errant; 

Et,  si  très  tost  qu'il  la  tourna, 
Li  chevaus  moult  tost  s'en  ala. 

Jà  avoit  trompé  longuement 
Li  tromperes  d'or  hautement, 
Si  que  moult  s'en  esmerveilloit 
Roi  Marcadigas  qui  Tooit. 
Et  aussi  s'en  esmerveilloient 
Trestout  cil  qui  tromper  l'ooient. 


177 


Crompars  Tavoit  moult  bien  oï, 
5600  Et,  pour  ce,  se  hastoit-il  si. 

Cléomadès  viut  tout  droit  \h, 
Ou  point  que  li  hom  d'or  trompa. 
Mais  à  son  tromper  n'entendirent 
De  riens,  quant  Cléomadès  virent  ; 
Car  de  toutes  pars  acoru 
Sont  contre  lui  quant  Font  veû. 
Quant  la  nouvele  en  entendirent 
Ses  serours,  gaires  n'atendirent, 
Ains  vinrent  contre  lui  corant, 
5670  Et  li  firent  joie  si  grant 
Que  eles  faire  li  povoient. 
Car  plus  que  eles  lui  amoient. 

En  la  chambre  le  roi  l'en  mainent. 
De  toutes  pars  joie  demainent. 
Tout  sont  lié  de  sa  revenue. 
Sa  mère  est  contre  lui  corue 
Qui  l'a  baisié  et  acolé. 
Cléomadès  a  salué 
Le  roi  Marcadigas  son  père 
5680  Qui  onques  n'ot  pensée  avère, 
Et  il  li  fist  joie  si  grant 
Com  pères  doit  faire  à  enfant. 
De  savoir  avoit  desirrier 
Comment  ses  fiex  revint  arrier 
Et  comment  il  a  esploitié 
De  Clarmondine,  et  besoignié. 

Cléomadès  lors  leur  conta 
La  besoigne  com  ele  va, 
Comment  Clarmondine  ot  laissie 
5690  Ou  jardin,  sous  l'ente  flourie, 

TOM.    I. 


12 


—  178  — 

Forment  traveillie  et  lassée. 

—   «  Car  de  son  pays  amenée 

«  L'ai,  fait-il,  moult  tost  ceste  part. 

«  Vers  li  r  alons  ;  car  moult  m'est  tart 

«  Que  ele  fust  venue  ci. 

«  Por  quoi  l'ai  là  laissie  ainsi 

«  Vous  dirai-je,  se  vous  voulés. 

«  Par  li  fu  li  consaus  donnés 

«  Qu'ele  là  se  reposeroit 

5700   «  I  poi,  et  si  'm'atenderoit 

«  Jusqu'à  tant  que  je  revenroie; 

«  Car  je  li  dis  que  j  amenroie 

(1  Contre  li  plenté  de  tel  gent 

«  Qui  la  verroient  liement. 

«  Vous,  et  ma  dame,  et  mes  serours, 

«  Pour  ce  vous  pri  que  le  grant  cours 

«  Faites  envoler  de  tous  lés  ; 

«  Chevaliers  et  dames  mandés, 

«  Et  damoiseles  et  puceles. 

5710   «  Par  tout  voisent  tost  ces  nouveles, 
«  Et  faites  commander  aussi 
«  De  toutes  pars  que  contre  li 
«  Voist  chascuns  au  plus  noblement 
«  Qu'il  porra,  et  hastéement. 
«  Car  bien  afiert  c'on  face  honnour 
«  'A  fille  à  roi  de  tel  valeur 
«  Com  est  li  riches  rois  Carmans, 
«  Et  à  pucele  si  sachans 
«  Et  si  bêle  qu'il  n'i  faut  riens , 

5720   «  Ne  de  biauté,  ne  de  tous  biens. 
«  Tout  ce  que  je  di,  trouvères 
A  En  voir,  quant  la  connoisterez.  » 

Dist  li  rois  :  —  «  Et  nous  le  ferons, 
w  Biaus  fiex,  et  moult  grant  joie  avons 


j 


—  179  — 

«  Qu'amenée  avez  ici 

'i  Tel  pucele,  Dieu  en  merci,  i^ 

Fol.  y3  r".        Lors  iist  Marcadigas  savoir 
De  celé  besoigne  le  voir 
De  toutes  pars,  et  commander 
5730  Fist  H  rois  que  sans  arrester 
Fussent  les  rues  atornées 
Très  netement  et  arréées 
Encontre  la  venue  celé 
Qui  grant  joie  nous  renouvelé. 
Et  on  le  fist  tout  ensement 
Partout  de  cuer  et  liement. 
Mais  durement  s'esmerveilloient 
Partout  de  ce  que  il  ooient 
Le  trompeëur  d  or  haut  tromper 
5740  Sanz  nesun  seul  point  arrester. 

Grant  merveille  avoient  la  gent 
Pourquoi  trompoit  si  longuement, 
Et  à  ce  bien  raison  avoit. 
Done  Ynabele  se  hastoit 
Moult  forment  de  li  arréer 
Pour  tost  devers  le  lieu  aler 
Là  011  Clarmondine  cuidoit, 
Si  com  ses  fiex  dit  li  avoit. 

En  la  place  estoit  amenés 
5750  Uns  palefrois  si  arréés 
Com  à  royne  apartenoit. 
Et  uns  siens  escuiers  tenoit 
Un  autre  palefroi  delés 
Blanc,  et  si  estoit  enselés 
D'une  sele  à  arçons  d'ivoire. 
Richement  ouvrée  k  trifoire. 


—  180  — 

Et  i  ot  sambue  vermeille 
Dont  la  royne  ot  la  pareille. 
Et  li  frains  ert  d'or  bien  ouvrés. 
5760  Et  li  palefrois  estoit  tés 

Que  nus  plus  biaus  ne  miex  alans 
Ne  fust  trouvés,  ne  miex  séans. 
Arréer  lot  fait  la  royne 
Pour  sus  amener  Clarmondine. 

Ses  trois  filles  toutes  montées 
Vinrent  iluec  ;  car  plus  hastées 
S'estoient  qu  eles  onques  porent, 
Pour  le  desirrier  qu  eles  orent 
De  tost  venir  là  où  cuidoient 

5770  Celé  dont  forment  convoitoient 
K'à  li  peûssent  tost  venir 
Pour  li  baisier  et  conjoïr. 
Bien  sembloient  filles  de  roi; 
Car  si  riche  erent  li  conroi 
Et  li  atours  de  toutes  trois , 
De  sambues,  de  palefrois 
Et  de  tout  l'autre  remanant, 
Que  c'estoit  merveille  très  graut 
De  veôir  la  très  grant  richour 

5780  Qui  estoit  en  leur  noble  atour. 

Plenté  de  dames  assamblées 
Estoient  iluec  ;  car  mandées 
Les  ot  la  royne  Ynabele 
Si  tost  qu  ele  sot  la  nouvele 
Que  ses  fiex  li  avoit  contée. 
Lors  est  la  royne  montée, 
Quant  les  dames  furent  venues. 
Palefrois  et  muls  et  sambues 


I 


—  181  — 

Kt  mules  vC'oir  peilssiez  ' 
5790  De  maiutes  pars,  se  là  fussiez, 
Et  plenté  de  dames  parées 
Et  très  noblemeut  acesmées. 

Lors  se  sont  de  là  esmeûes 
Les  dames,  et  s'en  sont  venues 
Là  où  Clarmondine  cuidoient. 
Li  rois  et  ses  fiex  atendoient 
Les  chevaliers  de  la  cité 
Dont  il  i  avoit  grant  plenté , 
Qui  moult  estoient  esjoï 
5800  De  la  nouvele  c'ont  oï. 

'A  Cléomadès  fu  bailliez 
Uns  palefrois  apareilliez 
Si  com  à  lui  apartenoit. 
Son  père  et  les  autres  prioit 
Moult  très  durement  de  haster. 
Et  les  dames,  sans  arrester, 
Erent  vers  le  jardin  alées. 

Quant  ou  jardin  furent  entrées, 
'A  ses  trois  filles  a  rouvé 
5810  Donc  Ynabele,  et  commandé, 
Que  chascune  une  chançon  die, 
La  meilleur  et  la  plus  jolie 
Que  ele  porra  aviser  ; 
Car  tans  est  de  joie  mener. 
Et  lors  dist  chascune  erranment 
Qu  ele  le  feroit  liement 

»  Le  Ms.  7539  porte  : 

Palefrois,  mules  et  sambues 
Vairs  et  mirons  y  veïssiez. 


—  182  — 

Ne  ne  s'en  feront  pas  priier. 
—   «  Dont  doit  Tainsnée  commencier, 
«  Dist  (lone  Ynabele,  premiers.  >- 
5820  —  «  Madame,  moult  très  volentiers , 
a  Dist  Elyador,  le  ferai  ; 
«  Car  moult  très  grant  desirrier  ai 
«  De  liement  veôir  celi 
«  Que  mes  chiers  frères  aime  si, 
«  Qui  tant  est  biaus  et  bons  et  preus. 
«  Bien  est  séans  lamour  d'aus  II. 
«  Car  moult  est  bonne  et  bêle  et  sage, 
«  Ci  ara  plaisant  mariage.  » 

Après  ce  mot,  prist  à  chanter 
5830  Joliement  et  haut  et  cler  : 

«  Diex  nous  doinst  temprement  trouver 

«  Celi  cui  tant  devons  amer. 

«  Bien  sot  amours  à  droit  ouvrer. 

<(  Diex  nous  doinst  temprement  trouver 

«  Quant  tés  II  gens  fist  assambler 

X  C  on  ne  les  porroit  trop  loer. 

«  Diex  nous  doinst  temprement  trouver 

«  Celi  cui  tant  devons  amer.  » 

'A  celé  chançon  respondirent 
5840  Les  dames,  et  moult  s'esjoïrent 
De  ce  que  si  à  point  chantoit 
Elyador.  Moult  leur  plaisoit 
La  chançon  qu  ele  avoit  chantée. 
Bien  lor  sambloit  faite  et  ditée. 
—  «  Feniadisse,  or  tient  à  vous  » , 
Dist  la  royne.  —  «  Dame,  et  nous 
«  Le  ferons.  »  Et  lors  commença 
'A  chanter,  plus  ne  s  en  targa  ; 


k 


—  183  — 

'  Joie  ait  qui  joio  démolira; 
Fol.  2:i  V".    5850   >(  K  en  joie  faire  raisou  a, 

«  Pour  ce  que  nous  verronnies  jà. 
«  Joie  ait  qui  joie  demenra, 
X  La  plus  bêle  k'ainc  Diex  forma 
«  Ne  que  il  jamais  fourmera. 
«  Joie  ait  qui  joie  demenra; 
<'  K'en  joie  faire  raison  a.  » 

Les  dames  qui  iluec  estoient 
De  respondre  à  point  se  penoient  ; 
Car  moult  leur  samblent  envoisies 

5860  Les  chauçons  qu'eles  ont  oiies, 
Et  à  point  dites  et  chantées. 
Parmi  le  jardin  sont  alées, 
D'une  part  et  d'autre  esgardant. 
Moult  s'aloient  esmerveillant 
Auquel  lez  estoit  Clarmondiiie. 
Et  lors  prist  à  chanter  Marine 
Une  chançon  k'ot  avisée. 
Selonc  ce  avoit  compassée 
La  chançon,  que  il  li  estoit 

5870  Grief  de  ce  que  tant  demoroit 
Que  Clarmondine  ne  trouvoient 
Ne  que  nouvele  n  en  ooient  ; 
S'en  ert  moult  de  cuer  adolée. 
Lors  chanta  selonc  sa  pensée  : 

«  Ne  serai  très  lie  de  cuer 
«  S'aurai  celé  trouvée 

«  Qui  sera  ma  dame  et  ma  suer. 

(  Ne  serai  très  lie  de  cuer. 

'<  Avoir  ne  vorroie,  à  nul  fuer, 
5880  «  M  amour  de  li  ostée. 

«  Ne  serai  très  lie  de  cuer 


—  184  — 
«  S'aurai  celé  trouvée.  » 

Parmi  le  jardin,  en  chantant, 
Aloient  ainsi,  requérant 
Clarmondine,  que  je  vous  di. 
S'avint  droit  en  ce  point  ainsi 
Que  li  rois  Marcadigas  vint  ; 
0  lui  chevaliers  cent  et  vint 
Ot,  ou  plus,  ainsi  com  j'entent. 
5890  Moult  sambloient  bien  noble  gent  :, 
Car  d  aus  tous  li  pis  acesmez 
Estoit  richement  arréés. 

Cléomadès  devant  venoit 
Pour  ce  que  mener  les  devoit 
Là  où  Clarmondine  laissa. 
Li  rois  ses  pères  li  rouva 
Que  il  chantast  une  chançon  ; 
Car  de  chanter  avoit  raison 
Puisque  il  tel  pucele  amoit 
5900  Qui  si  bonne  et  si  bêle  estoit. 
Et  fille  de  roi  si  vaillant 
Comme  la  fille  au  roi  Carmant. 
—  «  Et  certes,  fait  il,  se  j'estoie 

«  En  vostre  point,  ne  me  porroie 

«  Tenir  de  chanter.  »  —  «  C'est  passé, 

u  Sire,  et  j'en  ferai  vostre  gré. 

«  Puisqu'il  vous  plaist,  je  chanterai  ; 

«  Vostre  commandement  ferai.  » 

Li  rois  dist  qu'il  respondera, 
5910  Et  il  et  tout  cil  qui  sont  là. 

Et  lors  a  commencié  son  chant 

Cléomadès,  trestout  errant, 

En  alant  parmi  la  praële, 

Une  chanconnete  nouvele  : 


I 


—  18:)  — 

•<  On  doit  bien  ulor  liemeiit 
u  Encontre  tel  puccle 

«  Com  est  Clarmondine  au  cors  gent. 

«  On  doit  bien  aler  liement, 

«  Qu'el  monde,  tant  com  il  s'estent, 
5920  «  N'a  meillour  ne  plus  hele. 

«  On  doit  bien  aler  liement 
X  Encontre  tel  pucele.  » 

'A  ceste  chançon  respondi 
Li  rois,  et  tout  li  autre  aussi  ; 
Car  tout  erent  en  desirrier 
De  Clarmondine  festiier 
Si  tost  que  trouvée  Tarent . 
Lors  à  primes  joie  feront  ' . 
De  ce  orent  grant  volenté. 
5930  Tant  ont  par  le  jardin  aie, 
Que  les  dames  ont  encontrées, 
Dont  moult  i  ot  de  tormentées 
De  ce  que  trouvée  n'avoient 
Celé  k'à  veôir  desiroient. 
Mais  de  li  nouvele  ne  sorent 
Nesune.  et  ne  pourquant  orent 
II  fois  le  jardin  traversé, 
L'une  dou  lonc,  l'autre  dou  lé. 

Lors  vint  li  rois  à  la  rayne. 
5940  Demanda  li  de  Clarmondine 
Se  ele  veûe  l'avoit. 
—  «  Naie,  Sire^  se  Diex  mavoit, 
«  Dont  courroucie  sui  forment.  » 
Et  Cléomadès  erranment 

'  «  Et  dont  leur  joie  doubleront  »  Ms.  7539. 
2  «  JVenil,  Sire  »  Ms.  7539. 


—  18G  — 

Leur  dist  que  tout  droit  les  menra 
Au  lieu  là  où  il  la  laissa. 
'A  ce  mot  d'ilueques  s'esmureiit 
Cil  et  celés  qui  iluec  furent. 

Cléomadès  aloit  devant, 
5950  Et  tout  li  autre  après  sivant  ; 
Car  au  lieu  mener  les  cuidoit 
Là  où  il  laissie  l'avoit. 
Cléomadès  tant  les  mena 
Que  il  droit  au  lieu  assena 
Où  il  s'estoit  de  li  partis. 
Lors  fu  malement  esbahis 
Quant  il  ne  Fi  a  retrouvée. 
L'erbe  trouvèrent  défoulée 
Fol.  24  r".     Là  où  Clarmondine  ot  laissie, 
5960  Qui  de  cuer  ert  joians  et  lie 
'A  leure  que  de  li  parti. 
Et  Cléomadès  descend! 
Tout  erranment,  si  esbahis 
Que  il  sambloit  miex  mors  que  vis. 
Près  que  ses  cuers  ne  li  partoit  ; 
Car  ce  que  le  cheval  ne  voit 
Li  fait  meschéance  espérer. 
De  Clarmondine  retrouver 
Ne  pot  riens  que  I  tout  seul  gant. 
5970  Et  Cléomadès  maintenant 
L'en  leva,  car  bien  le  connu. 
Lors  ot  le  cuer  si  esperdu 
Que  à  paines  pot  il  parler. 

Dist  li  rois  :  —  «  Povez  rassener 
«  Au  lieu  là  où  vous  la  laissastes 
t  Quant  en  ce  jardin  lamenastes  .' 
^<  Ce  me  samble  diversetez 


IL. 


—  187  — 

«  Que  vous  u'i  estes  rassciicz 
'(  Ne  ne  savez  quel  part  ce  fu.  >■ 

5980      Et  quant  ses  fiex  la  entendu, 
Si  dist  :  —  «  Sire,  ci  la  laissai  ; 
'(  Si  certainement  riens  ne  sai 
K  Que  ce  que  je  la  laissai  ci 
«  Orendroit  que  de  li  parti  ; 
«  Mais  or  ne  sai  que  ce  puet  cstre.  » 

Li  un  la  queroient  à  destre, 
Et  li  autre  au  senestre  lés. 
Moult  ert  li  jardins  Ions  et  lés  ; 
Mais  ni  ont  laissié  arbrissel, 
5990  Vergié,  ne  haie,  ne  praël, 

Que  il  n'aient  quise  et  cerchie 
Clarmondine,  que  n'i  ert  mie. 

Et,  quant  assez  requise  l'orent, 
Si  que  tout  certainement  sorent 
Que  ele  ou  jardin  pas  n  estoit, 
Lors  furent  irié  et  destroit. 
Toute  la  gent  qui  iluec  erent 
Tout  droit  au  lieu  se  rassambleren t 
Là  où  Cléomadès  trouva 
6000  Le  gant,  quant  là  les  amena. 
Cléomadès  tel  duel  faisoit 
Que  nus  confors  riens  ni  valoit. 
Ses  serours  erent  descendues. 
Cheveus  tirez,  paumes  batues 
I  ot  pour  le  duel  qu  il  menoit  ; 
Car,  pour  poi  qu'il  ne  s  ocioit. 
Ses  serours  les  mains  li  tenoicnt. 
En  plorant  le  reconfortoient 
Au  miex  que  le  povoient  faire  ; 


—  188  — 
6010  Joie  leurestoit  moult  contraire. 

Li  rois  et  la  royne  estoient 
Descendu.  Moult  grant  duel  faisoient. 
De  ce  que  il  ert  ensement 
Au  cuer  orent  ire  et  torment. 
Vers  Cléomadès  sont  venu 
Qui  à  si  très  grant  meschief  fu 
Que  on  porroit  plus  deviser. 
Qui  veïst  ses  serours  plorer 
Et  lui,  tout  eu  plorant,  baisier, 

6020  La  manière  deûst  prisier 

De  leur  douz  reconfortement, 
Tant  le  faisoient  doucement. 
Se  confors  i  peiist  valoir, 
Bien  en  faisoient  leur  povoir. 
Mais  confors  ni  valoit  noient  ; 
Car  entre  leur  bras  si  souvent 
Se  pasmoit,  que  c'estoit  pitiez. 
Et,  quant  il  estoit  repairiez 
Et  revenus  depasmoison, 

6030  Lors  regardoit  tout  environ. 
Clarmondine  moult  regretoit, 
Et  souvent  après  li  huchoit  ; 

—  «  Ha  !  Clarmondine,  douce  amie, 
«  Flour  de  lis  et  rose  espanie, 
«  Esmeraude,  rubis,  toupace, 
'  «  K  atent  la  mors  que  ne  me  passe 
«  Sous  la  gorge,  et  que  ne  me  tue, 
«  Amie,  quant  vous  ai  perdue? 
«  Ains  tel  meschéance  n  avint.  » 

6040      Le  gant  encontre  son  cuer  tint. 
Emprès  sa  char  bouté  Tavoit  ; 


I 


I 


18!) 


Mais  nus  fors  il  ne  le  savoit. 
Moult  volcntiers  le  <>ant  baisast, 
Ce  sacliiez,  se  baisier  l'osast  ; 
Mais  bien  savoit  c'on  li  torroit 
Se  devant  la  gent  le  bai  soit. 
Souz  sa  chemise  Tôt  bouté. 
Estroit  le  teuoit  acolé. 
Perdre  nel  vorroit  à  nul  fuer, 
6050  Pour  ce  Tôt  mis  contre  son  cuer. 

Sa  mère  li  tenoit  le  chief. 
Qui  estoit  à  si  grant  meschief 
De  la  mesaise  qu  il  avoit 
Iv  à  pou  que  ele  ne  moroit. 
Et  li  rois  ses  pères  aussi 
Ot  le  cuer  si  très  esmari 
Que  il  ne  savoit  que  penser. 
Cléomadès  en  fist  porter 
Enz  ou  chastel.  Moult  fu  iriez 
6060  Pour  son  fill,  et  moult  esmaiez. 

Couchier  le  firent  sor  I  lit 
Où  il  ot  petit  de  délit  ; 
Car  de  duel  fu  si  esperduz 
Qu'il  ne  sot  qu  il  fu  devenus, 
Ains  fu  aussi  com  marvoiés. 
N'estoit  ce  pas  trop  grant  meschiés 
Quant  hom  de  tel  adrecement 
Qu'il  ert,  estoit  à  tel  torment 
K'à  paines  povoit  il  parler? 
6070  Qui  veïst  grant  duel  démener 
Père  et  mère,  serours,  amis, 
Uns  et  autres,  grans  et  petis, 
N'est  nus  qui  n'en  eûst  pité, 
Tant  eûst  en  son  cuer  durté. 


Par  la  cité  fu  espandue 
Celé  nouvele,  et  tost  seiie. 
Pour  Cléomadès  grant  duel  firent. 
ClarmondiDe  partout  requirent, 
Par  chans,  par  bois,  par  vaus,  par  plains; 

6080  Mais  adès  en  savoient  mains 

L'un  jour  que  Tautre  ne  faisoient. 
Ne  pourquant  tous  jours  la  queroient, 
L'un  jour  arrière,  l'autre  avant, 
Tant  que  la  gent  le  roi  Carmant 
Firent  tant  qu'à  Sébile  vinrent. 
Savoir  poez  que  il  se  tinrent 
Com  gent  dolente  et  abaubie 
Quant  la  nouvele  orent  oïe 
Que  leur  damoisele  ert  perdue. 

6090  Ains  nule  gent  si  esperdue 
Fol.  24  V".    Ne  furent  mais  comme  il  estoient. 
'A  pou  que  de  duel  ne  moroient. 

Devant  Marcadigas  alerent. 
Tout  en  plorant  le  saluèrent 
(Car  ne  s'en  porent  censurer', ) 
Et  lors  li  prirent  à  moustrer 
Que  li  rois  Carmans  les  avoit 
Envoyez  à  lui  trestout  droit. 
Toute  la  raison  li  moustrerent 
6100  Pourquoi  là  endroit  venu  erent. 
Et  li  rois  leur  a  recordée 
Comment  la  chose  estoit  alée, 
Et  dist  que  bien  cuide  estre  fis 
Que  mais  Cléomadès,  ses  fis, 
De  son  lit  ne  se  lèvera, 
Si  grant  duel  pour  Clarmondine  a. 

'  Le  Ms.  7539  donne  :  Déporter. 


—  19i  — 

—  «  Bien  croi  que  rien  nel  puet  garir, 
«  Nel  conviengue  de  duel  morir. 
«  S'en  ai  tel  duel  et  tel  anui, 

0110   «  Que,  s'il  muert,  bien  sai  que  mors  sui, 
«  Qu'après  lui  vivre  ne  querroie, 
«  Ainçois  meïsme  m'ocirroie, 
«  Que  jamais  ne  seroie  liez 
w  S'il  m'avenoit  si  grant  meschiez 
«  Que  de  perdre  chevalier  tel 
«  Qu'il  est  as  chans  et  à  l'ostel. 
«  Se  je  ne  li  apartenoie, 
«  Sor  ma  loi  jurer  oseroie 
«  C'on  ne  porroit  nului  trouver 

6120    «  Où  mains  eûst  à  amender 
«  Qu'il  a  en  lui,  si  com  je  croi, 
«  Et  selonc  ce  que  en  lui  voi. 
«  S'en  sui  si  dolans,  que  bien  sai, 
«  S'il  muert,  que  je  pour  lui  morrai. 
«  De  vostre  seigneur  moult  souvent 
«  Ai  oï  parler  bonement. 
«  Par  quoi  moult  forment  me  plaisoit 
«  Ce  que  Cléomadès  devoit 
«  'A  sa  fille  avoir  mariage  ; 

6130   «  Car  tant  ert  bêle  et  bonne  et  sage 
«  Que  chascuns  de  li  tesmoignoit 
«  Que  toutes  les  autres  passoit 
«  Et  de  biauté  et  de  tous  biens, 
«  Si  que  en  li  ne  failloit  riens. 
c(  Souvent  ai  oï  tesmoignier 
«  C'on  ne  la  porroit  esprisier 
«  Tant  ert  bêle  et  bonne  et  courtoise. 
(i  De  vostre  seigneur  moult  me  poise, 
((  Qui  si  très  grant  chose  a  perdue 

6140   fl  Com  fille  de  si  grant  value  ; 
«  Mais  or  est  ainsi  avenu 


—  492  — 

«  Que  moi  et  lui  est  mescheû. 
«  Je  vous  pri  que,  quand  le  véez, 
«  Que  de  par  moi  le  saluez.  » 

Et  cil  dient  qu  il  le  feront. 
Congié  prendent.  Atant  s'en  vont  ; 
Car  n'ert  pas  poins,  ce  lor  sambla, 
De  plus  longuement  estre  là. 

Entre  aus  commuuaument  disoient 
6150  Que  onques  [mais]  veû  n  avoient 
Roi  ne  prince,  en  tout  leur  vivant, 
Si  courtois  ne  si  biau  parlant. 
Li  rois  les  fist  moult  honnorer 
Et  chevaus  et  joiaus  donner. 
Mais  pas  prendre  ne  les  vouloient. 
Les  presens  le  roi  refusoient  ; 
Mais  tant  ne  se  sorent  deffendre 
Que  il  ne  leur  convenist  prendre. 
Sachiez,  ou  vousissent  ou  non, 
61  GO  Ot  chascuns  dou  roi  riche  don. 

'A  Sebille  ne  demorerent 
Mais  que  trois  jours.  Lors  s'en  alerent. 
En  leur  pays  revindrent  droit 
Là  où  li  rois  Carmans  estoit. 
De  par  Marcadigas  li  font 
Salus,  et  puis  conté  li  ont 
La  chose  si  qu'il  Font  trouvée. 
Ne  l'en  ont  nule  riens  celée. 
Dou  roi  Marcadigas  disoient 
6170  Moult  de  bien,  et  moult  s'en  looient. 

Quant  Carmans  a  ce  entendu, 
Nesun  seul  mot  n'a  respondu  ; 


—  103  — 

Ains  commença  ii  lermoiiei' 
Et  durement  à  souploiier. 
Vers  terre  prist  à  regarder 
Et  moult  souvent  à  souzpirer. 
Tant  par  fut  plain  de  duel  et  d'ire 
K'en  grant  pièce  ne  pot  mot  dire  ; 
Et,  si  tost  com  il  pot  parler, 
G180  Lors  commença  à  regreter 
Clarmondine  piteusemant. 

La  uouvele  tantost  s'espant 
Que  d'Espaigne  venu  estoient 
Li  message,  et  si  raportoient 
Que  Clarmondine  estoit  perdue. 
Sachiez  mainte  paume  batue 
.  Y  ot,  et  maint  cuer  très  dolent. 
Partout  faisoient  duel  trop  grant. 

Liadès,  Gaieté  et  Florete, 
6190  Se  chascune  d'une  sajete 

Fust  férue  enz  ou  cuer  dedenz. 
Ne  cuit  pas  que  plus  grans  tormens 
Fust  en  eles  que  eles  orent 
Quant  eles  ces  nouveles  sorent. 
Pitiez  seroit  à  recorder 
Li  duels  c'on  leur  veïst  mener. 
Tant  par  orent  grant  desconfort 
K'adès  souhaidoient  la  mort. 

lluec  ot  maint  cheveil  tiré. 
6200  Si  furent  par  tout  lormenté 
Que  en  aus  nesun  confort  n'ot. 
Et,  quant  done  Clarmonde  sot 
Comment  sa  fille  estoit  perdue, 
'A  ses  mains  s'esgratine  et  tue. 


TOM.    I. 


—  494  — 

Je  croi  que  ele  se  tuast 

Se  on  couvenir  la  laissast. 

Mais  ses  puceles  acorues 

I  sont.  Les  mains  li  ont  tenues. 

De  leur  dame  pitié  avoient. 

6210  'A  leur  povoir  la  confortoient. 
Mais  petit  i  valoit  confors. 
Car  li  cuers  qui  ert  en  son  cors 
Ne  pot  le  meschief  soustenir, 
Ains  le  convint  à  ce  venir 
Que  de  duel  morir  se  laissa, 
K'ains  puis  ne  but  ne  ne  menga 
Clarmonde  ;  car  mengier  ne  pot 
Puis  que  la  nouvele  oïe  ot 
Que  sa  fille  perdue  estoit. 

6220  Lors  ot  Carmans  le  cuer  destroit 
Quant  perdu  ot  et  fille  et  mère  ; 
Moult  li  fu  celé  chose  amere. 
Fol.  25.  r".    Car  onques  puis  ne  fu  veûe 
Fille  et  mère  de  tel  value 
Que  eles  erent,  c'est  passé, 
D'onneur,  de  bien  et  de  biauté. 

Tant  estoient  triste  [et]  dolant 
Partout  la  gent  le  roi  Carmant 
K'à  paines  le  vous  diroit  nus. 
6230  De  ce  ne  vous  parlerai  plus 
'A  ceste  foiz,  ains  vous  dirai 
La  vérité  si  com  la  sai. 
Quel  part  li  rois  Crompars  torna 
Le  jour  que  Clarmondine  embla. 
Et  quel  voie  et  quel  chemin  tinrent. 
Ne  où  alerent,  ne  où  vinrent. 

Bien  avez  entendu  comment 


I 


—  105  — 

Crorapars  malicieusement 
Clarmoiidiiie  o  lui  enporta, 

C)240  Qui  maint  grant  cri  le  jour  geta 
Quant  ele  fu  aperceile 
Qu  ele  ert  traye  et  deceûe. 
Lors  commença  à  regreter 
Cléomadès,  et  à  plorer. 
Derriers  li  reg-ardoit  souvent 
Et  huchoit  moult  piteusement  : 
—  «  Cléomadès  !  Cléomadès  ! 
«  Amis  douz  et  courtois  et  nés, 
«  Sages  et  preus  et  entendans, 

6250   «  Et  plus  k'autres  biaus  et  plaisans  ! 
«  Amis,  pourquoi  fui  onques  née, 
«  Quant  si  tost  fui  de  vous  sevrée? 
«  Sevrée  en  sui  je  voirement, 
«  Car  morir  me  convient  briement. 
«  Si  fine  amour,  qui  si  pou  dure, 
«  Naist  de  destinée  trop  dure. 
«  Onques  amour  si  afinée 
«  Ne  fu  qui  si  tost  fust  finée. 
«  Hé  !  las  !  com  ci  a  dure  fin, 

6260   ^(  Quant  je  Taim  tant  de  très  cuer  fin. 
«  Lasse  !  dolsnte  que  m'avint, 
«  Quant  cis  dyables  sor  moi  vint 
u  Qui  mon  seigneur  et  mon  ami 
«  A  ainsi  faitement  tray 
«  Et  moi  morte,  sans  eschaper  !  » 

'A  ce  mot  la  couvint  pasmer. 
De  duel  plus  ne  s'en  pot  tenir. 
S'ele  eûst  povoir  de  cheïr. 
Sachiez  k'à  terre  fust  versée  ; 
6270  Mais  si  ert  loiie  et  bendée 
Qu'ele  n'ot  povoir  de  verser. 


—  i9G  — 

Crompars  la  prist  à  regarder. 
Se  li  sambla  que  morte  fust. 
Lors  lasche  le  cheval  de  fust  ; 
Tout  bêlement  la  avalé 
Sous  I  arbre,  en  I  très  biau  pré. 

Crompars  a  la  pucele  ostée 
Jus  dou  cheval,  et  esventée 
L'a  dou  coron  de  son  mantel. 

6280  De  Taigue  prist  en  I  ruissel 
Qui  là  ert  corans  seur  gravele. 
Lors  en  geta  à  la  pucele 
Parmi  son  très  plaisant  viaire. 
Clarmondine  la  debonaire 
Revint  à  li.  Lors  souzpira. 
Tantost  Cléomadès  hucha 
Qu'ele  revint  de  pasmoison. 
De  .travail  ot  si  grant  foison 
Que  à  paines  se  soustenoit  ; 

6290  Mais  de  ce  ne  li  souvenoit. 

Elle  n'acontoit  pas  I  ail 
Ne  à  paine  ne  à  travail 
Que  ele  eûst  ce  jour  soufert 
Pour  Cléomadès  qu'ele  pert, 
De  quoi  ele  est  si  esloignie. 
Moult  het  et  despite  sa  vie 
Que  mais  veôir  ne  le  cuidoit  ; 
C'estoit  ce  qui  plus  li  touchoit. 
Car  à  Cléomadès  tous  jours 
6300  Estoit  ses  cuers  et  ses  retours. 
Ne  li  touchoit  point  d'autre  anui. 
Adès  li  souvenoit  de  lui. 

Crompars  la  confortoit  forment 


I 


—  197  — 

Et  li  pramotoit  '  que  brioment 
La  mcnroit  en  I  tel  pays 
Où'  moult  auroit  de  sou  devis, 
Et  la  feroit  d'or  coronner  ; 
Mais  qu  ele  se  vueille  acorder 
'A  ce  que  ele  soit  s'amie, 
6310  Koyne  Sera  de  Bougie 
Et  la  prendra  à  moillier. 

—  «  Bêle,  ne  vous  doit  anuier 
«  Se  je  sui  petis  et  boçus  ; 

«  Car  ne  doit  estre  de  refus 
«  Li  dons  que  je  vous  offre  ci.  » 

—  ((  Ha  !  Sire,  fait  ele,  merci. 

«  Sui  je  dont  en  la  conpaignie 

«  Crompart,  qui  est  roi  de  Bougie  ? 

—  «  Oïl,  fait  il,  foi  que  vous  doi.  » 
6320  —  «  Certes,  Sire,  ce  poise  moi  ; 

«  Et,  se  amender  le  povoie, 
«  Pas  longuement  n'i  remanroie. 
«  Cléomadès  m'a  tant  conté 
«  Comment  vers  lui  avez  ouvré, 
«  Et  le  forfait  par  quoi  perdistes 
«  Sa  suer,  quant  vers  lui  mesfeïstes, 
^       «  Et  comment  pour  lui  fustes  pris, 
«  Et  eussiez  esté  honnis 
«  Se  il  ne  fust  tost  repairiez. 
6330  «  De  tous  estiez  à  mort  jugiez. 
«  Il  vous  fist  geter  de  prison  ; 
«  Mal  l'en  rendez  le  guerredon. 
«  Quant  emblée  m'avez  à  lui, 
«  Je  croi  fait  li  avez  anui. 
«  Mais,  se  vous  que  courtois  faisiez, 
«  Droit  au  lieu  me  reporteriez 


Sic. 


—  198  — 

«  Où  vous  me  trouvastes  séant  ; 
«  Si  auriez  fait  aumosne  grant.  » 

Dist  Crorapars  :  —  «  De  ce  ne  parlez. 
6340   «  Sachiez  que  ma  femme  serez.  » 
«  —  Sire,  fait  ele,  non  serai; 
«  Car  tant  ne  vail  ne  tant  ne  sai 
«  Par  quoi  il  aferist  à  moi 
«  Que  je  fusse  femme  de  roi. 
«  Je  sui  une  povre  meschine , 
«  De  père  et  de  mère  orpheline, 
«  Et  sui,  n'en  mentirai  noient 
«  Venue  de  moult  povre  gent.  » 

Dist  Crompars  ;  —  «  Et  de  quel  païs 
6350   «  Estes  vous?  Or  m'en  soit  voir  dis, 
«  Je  vous  en  pri,  ma  douce  amie.  » 
—  «  Certes,  Sire,  de  Lombardie  ; 
«  'A  envis  vous  en  mentiroie. 
«  Fille  d'une  ouvrière  de  soie 
Fol.  25  -v".     «  Sui,  et  si  fui  née  à  Melan. 
«  Père  et  mère  perdi  ouan  *. 
«  Despuis  ce  di  norrie  m'a 
«  Une  dame,  qui  me  donna 
((  Ceste  robe  que  j'ai  vestue  ; 
6360   «  Car  moult  estoie  povre  et  nue. 

«  Grant  bien  li  croisse  et  grant  honnour  ! 

«  Moult  me  fist  de  bien  et  d'amour  ; 

«  Car,  se  ele  n'eûst  esté, 

«  Morte  fusse  de  povreté. 

«  Cléomadès  passa  par  là. 

«  De  ses  trois  serours  me  parla, 

«  Pour  ce  que  ouvrer  je  savoie, 

»  Oan.  Cette  année. 


l' 


—  199  — 

M  Mg  dist  k'avoec  eles  seroie 
«  Et  que  jamais  ne  me  faurroit. 

G370   «  Et,  pour  ce  que  pas  ne  vouloit 
«  Que  nus  i  peiist  mal  penser, 
«  Me  fist  ou  jardin  demorer 
«  Le  jour  que  là  m'ot  aportée 
«  Sor  ce  cheval.  'A  recelée 
«  M'en  ving  o  lui,  k  ains  ne  le  di 
((  Ne  à  parent  ne  [à]  ami, 
«  Ainsi  sui  à  lui  otroiie. 
«  Pechié  faites  et  vilonnie 
«  Que  ainsi  de  lui  m'esloigniez 

6380   «  Et  telement  me  traveilliez.  » 

Dist  Crompars  :  —  «  Jà  ce  ne  pensez; 
«  Car  jamais  vers  lui  ne  r'irez. 
«  Cui  fille  soiez,  ne  cui  non, 
«  Sachiez  moi  aurez  à  baron. 
«  Tout  certainement  le  vous  di  ; 
«  Car  vostre  biauté  m'a  saisi. 
«  De  vous  amer  sui  si  espris 
«  Que  tant  vous  aim  et  tant  vous  pris, 
«  Que  il  convient,  comment  qu'il  aille, 
6390   «  Que  ma  femme  soiez  sans  faille. 
«  Vostre  lignage  franchirai 
«  Et  de  vous  royne  ferai  ; 
«  Pour  vous  les  verrai  porveôir 
«  Si  que  bien  le  porront  vouloir. 
«  Vous  dites  que  povre  gent  sont, 
«  Mais  sachiez  que  riche  seront.  » 

Quant  Clarmondine  l'entendi, 
D'angoisse  et  de  paour  frémi 
De  ce  k'en  tel  point  se  véoit  ; 
6400  Li  et  sa  vie  despisoit. 


—  200  — 

Souvent  retornoit  sa  veûe 
Au  lez  dont  ele  estoit  venue  ; 
Pour  l'amour  de  Cléomadès 
Regardoit  celé  part  adès. 

Lors  s'est  Crompars  devers  li  trais. 

—  «  Bêle,  fait  il,  soiez  en  pais 

«  Ne  ne  vous  esmaiez  de  riens. 

«  Mes  cuers  est  vos,  li  vos  iert  miens. 

«  Tout  serai  à  vostre  vouloir 
6410   «  De  cuer  et  de  cors  et  d'avoir, 

«  Mais  que  vous  faites  mon  plaisir,  p 

Et  lors  commença  à  frémir 

Clarmondine  moult  durement 

Et  il  penser  com  faitement 

Ele  li  porroit  eschaper. 

Lors  se  commence  à  aviser 

Que  se  ele  venir  peûst 

Là  où  plenté  de  gent  eiist, 

Qu'ele  querroit  bien  tour  comment 
6420  Eschaper  porroit  soutilment. 

—  «  Sire,  fait  ele,  je  vous  pri, 
«  Puiscedi  que  il  est  ainsi     , 
«  Que  il  vous  plaist  que  vostre  soie, 
«  Bien  me  plaist  et  bien  m'i  otroie. 
«  Grans  honnours  m'avient.  Dieu  merci. 
«  Je  ni'i  assent  bien  par  I  si 
«  Que  vous  me  faciez  tant  d'onnour 
«  Que  ne  me  querez  deslionnour, 
«  Ne  ne  me  faites  felonnie 
6430   «  Ne  riens  qui  tourt  à  vilonnie, 
«  Et,  pour  Tonneur  de  mariage, 
«  Me  garderez  mon  pucelage 
^i  Tant  que  espousée  m'aiez  ; 


—  201  — 

«  Je  vous  pri  quo  le  m  otriiez.  >» 

Dist  Crompars  :  —  «  Je  lotrierai 
K  Par  I  si  que  je  vous  dirai, 
«  Qu  el  premier  lieu  que  nous  venrons 
«  Que  lu  endroit  espouserons, 
«  Ne  jà  ne  le  contredirez.  » 

6440  —  tt  Sire,  fait  ele,  c'est  mes  grez  ; 
«  Ainsi  en  couvent  le  vous  ai. 
«  Mais,  quant  en  vo  pays  venrai, 
«  Je  vous  pri,  se  vous  tant  m'amés, 
«  Que  vous  nostre  afaire  celez 
«  D'ainsi  que  vous  m'avez  trouvée, 
«  Ne  comment  m'avez  aportée; 
«  Ne  de  ma  povre  estracion 
«  Ne  ferez  vous  jà  mencion, 
«  Car  j'en  seroie  mains  prisie 

6450   «  S'on  savoit  la  povre  lignie 

«  Dont  je  sui  estraite  et  venue; 
«  Pis  en  seroie  receûe.  » 
Et  li  rois  Crompars  dit  li  a 
Que  jà  mencion  n'en  fera. 

Il  pensoit  bien  k'en  son  pays 
Se  retraïroit  à  envis  ; 
Car  bien  sot  que  forfait  avoit 
'A  l'usage  qui  i  estoit, 
Que  moult  auroit  ainçois  à  faire 
6460  K'en  son  pays  osast  retraire. 
Mais  moult  à  envis  le  diroit 
'A  celé  que  il  enportoit. 
En  son  cuer  ot  en  proposé 
Que,  quant  il  auroit  espousé, 
K'en  I  pays  divers  iroit 
Là  où  nus  ne  le  connoistroit , 


—  202  — 

Et  manderoit  privéement 
En  son  pays  or  et  argent. 
Ainsi  lairoit  le  tans  passer. 

6470      Tout  si  que  m'oez  deviser 
Ot  celé  chose  en  proposée. 
Clarmondine  a  moult  regardée  ; 
Son  non  li  demande  et  enquiert. 
Celé  dist  celer  ne  li  quiert. 

—  «  Sare,  fait  ele,  sui  nommée.  » 

—  «  Ce  soit  à  bonne  destinée  !  » 
Fait  il.  «  Ma  douce  baisselete, 

«  C'est  moult  plaisans  nous  que  Sarete. 

Li  rois  Crompars  lors  s'avisa 
6480  C'un  petit  mengier  la  fera. 
Lors  a  de  la  viande  prise, 
■  Devant  Clarmondine  Ta  mise 
Qui  moult  ert  traveillie  et  vaine. 
Une  soupelete  en  fontaine 
Menja,  que  plus  ne  pot  mengier. 
Et  li  rois  Crompars,  sanz  targier, 
Fol.  26  ro.    La  fist  tout  errant  remonter  ; 
Car  là  ne  volt  plus  arrester. 

Ambedui  remontent  ensamble. 
6490  Clarmondine  de  paour  tramble; 
Car  moult  estoit  espoëntée 
Et  triste  et  dolente  et  irée. 
En  son  cuer  prist  à  regreter 
Sou  père,  et  moult  à  souspirer, 
Et  sa  mère  ;  car  bien  cuidoit 
Que  jamais  nul  d'aus  ne  verroit, 
Et  Cléomadès  autressi  : 
Ce  ne  povoit  mètre  en  oubli. 


V 

i  —  203  — 


Que  vous  iroic  je  contjiiit? 
6500  Sour  le  cheval  allèrent  tant, 

Ainsi  que  j'ai  oï  conter, 

C'une  vile  qui  siel  sus  mer 

Virent,  en  une  grant  valée. 

Qui  ore  est  Salerne  apelée. 

Maint  val  virent  et  maint  grant  mont. 

C'estoit  uns  roiaumes  adont 

Qui  de  grant  seignorie  estoit; 

Car  moult  grant  terre  i  apendoit. 

Moult  par  fu  sages  et  courtois 
6510  Cil  qui  de  la  terre  estoit  rois, 

Et  avoit  non  Meniadus. 

Biaus  et  gens  fu  et  par  creûs. 

Soie  ert  la  terre  de  Labour 

Et  autres  grans  terres  entour. 

Moult  avoit  en  lui  roi  poissant. 
'A  lui  estoient  apendant 
Maint  pays  que  ne  sai  nommer. 
Mais  souvent  ai  oy  parler 
D'une  cousturae  qu'il  avoit. 

6520  La  coustume  quele  ele  estoit 
Vous  vueil  maintenant  deviser; 
C'est  que  nus  ne  povoit  passer 
Par  son  pays,  ne  couvenist 
Que  ainçois  devant  lui  venist. 
Jà  si  grans  sires  ni  passast 
Qui,  sans  ce,  passer  i  osast 
K'ainçois  ne  venist  devant  lui. 
Ou  avoir  en  peûst  anui. 
Mais,  qu'il  fussent  gent  trespassant, 

6530  Chevalier,  clerc,  ne  marcheiint, 
N'i  paioient  lors  nul  paiage 
Fors  que  maintenir  cest  usage. 


i 


—  204  — 

La  raison  pour  quoi  le  faisoit, 
C'est  pour  ce  que  savoir  vouloit 
Nouveles  des  estranges  terres, 
Des  tournoiemens  et  des  guerres. 
Car,  pieça  que  tornoiement 
Furent  trouvé  premièrement, 
'A  premiers  fu-uns  esbanois 
6540  Pour  porter  armes  et  conrois. 
Le  trouvèrent  li  chevalier 
Pour  plus  estre  en  armes  manié  ' , 
Et  que  miex  aidier  s'en  seiist 
Chascuns,  se  mestier  en  eûst. 
Pour  ce  furent  li  tornoi  fait. 
Mais  il  sont  ore  contrefait, 
Car  au  jour  d'ai  est  moult  crueus 
Si  fais  geus,  et  moult  perilleus. 

Nouveles  d'estranges  manières 
6550  Avoit  cis  rois  durement  chieres. 
Ainsi  l'avoit  acoustumé 
Rois  Meniadus  et  usé. 
Nouveles  volentiers  oôit. 
Et  dou  sien  à  tous  ceuls  donnoit 
Qui  nouveles  li  aportoient, 
Selonc  ce  qu'eles  li  plai soient 
Et  qu'eles  li  estoient  bêles. 
Moult  amoit  diverses  nouveles. 

Meïsmes  à  la  soie  gent 
6560  Donnoit  une  somme  d'argent 
Le  premerain  qui  li  disoit 
Nouveles  k'oïes  n'avoit. 
Toute  sa  vie  le  maintint. 

•  «  Pour  pUis  estre  d'armes  manier.  »  Ms  7539. 


\ 


—  205  — 

Quant  Crompars  vers  la  cité  vint, 
Quant  en  si  divers  lieu  la  voit, 
Lors  pensa  que  là  se  trairoit, 
Et  k'assez  i  a  divers  lieu 
Pour  manoir  gent  qui  sont  eskieu  ; 
Lor*  li  sambla  bien  que  trouvé 
6570  Ot  lieu  tout  à  sa  volenté. 

En  coste  I  bois,  lez  I  pendant, 
Se  va  doucement  avalant. 
Iluec  a  voit  rivière  et  prés. 
Là  s'est  rois  Crompars  avalés 
Assez  près  d'une  fontenele 
Qui  clere  et  sourdans  seur  gravele 
Estoit.  Iluec  sont  arrestu  ; 
Jus  dou  cheval  sont  descendu. 

Li  rois  Crompars  ot  enpensé 
6580  Qu'il  ne  trairoit  vers  la  cité 

Jusqu'à  tant  qu'il  seroit  tous  nuis  ; 
Car  moult  redoutoit  les  anuis 
De  plenté  de  gent  encontrer. 
Pour  ce  li  plot  à  demorer. 
Et  moult  bien  enpensé  avoit 
Que  seur  son  cheval  pas  n'iroit. 
Mais  à  pié  le  passet  soué  ; 
Car  trop  seroient  regardé 
Se  seur  le  cheval  i  entroit. 
6590  En  tel  manière  fais  estoit 

Li  chevaus  que  m'orrez  conter  ; 
Car  on  ne  doit  riens  trespasser 
En  nule  estoire  véritable. 
Si  c'on*  puet  faire  en  une  fable 

'  Le  Ms  porte  :  com. 


—  206  — 

Ou  en  antroignes ,  ou  en  songes, 
Ou  en  trufes,  ou  en  mençonges. 
Mais  d'estoires  d  autorité 
Doit  on  dire  la  vérité. 

Sachiez  que  li  chevaus  ert  tés 
6600  Que  de  oui  que  il  fust  portés 
Ne  sambloit  nule  riens  pesans, 
Mais  I  petit  ert  encombrans 
Pour  la  grandeur  qui  ert  en  lui  ; 
K'à  porter  ne  grevoit  nului, 
Mais  que  les  chevilletes  fussent 
Tornées  si  qu  eles  deûssent, 
Uns  petis  enfes  le  portast 
S'adroit  les  chevilles  tornast. 

Crompars  lez  la  fontaine  sist, 
6610  Qui  moult  très  volentiers  veïst 
Que  aprochie  fust  la  nuis  ; 
'  Car  ne  li  estoit  pas  déduis 

D'iluec  longuement  demorer 
Pour  sa  volenté  achever. 
Moult  très  durement  souspiroit 
Clarmondine,  et  moult  s'esmaioit 
Pour  ce  k'ert  seule  avoec  celui 
Qu  ele  doutoit  plus  que  nului  ; 
Fol.  26  v».    Car  ne  savoit  que  cil  pensoit 
6620  Ne  où  il  mener  la  vouloit. 

Mais  de  tant  moult  bien  li  cheï 

Que  droit  à  ce  point  escheï 

Que  Crompars  fu  si  deshaitiez 

K'à  paines  pot  ester  sor  piez  ; 

Car,  quant  on  mains  garde  s'en  prent, 

Vient  maladie  ù,  plusour  gent. 

'A  Clarmondine  le  dist  lors. 


—  207  — 

—   «  Bêle,  fait  il,  trestous  H  cors 
«  M'est  esmeiis  si  durement 

C630   «  Que  malades  sui  vraiement. 
«  Un  petit  me  reposerai, 
«  Seur  vo  giron  me  coucherai  ; 
«  Espoir  tost  rassouageroie 
«  S'un  petitet  dormi  avoie.  » 
Clarmondiue  li  otria, 
K  escondire  ne  li  osa. 
Droit  en  son  giron  s'est  couchiez 
Crompars.  Moult  li  douloit  li  chiés  ; 
Car  maladie  de  chalour 

6640  Li  estoit  prise  celui  jour 

Entrues  que  Crompars  là  gisoit, 
Clarmondiue  tous  jours  ploroit, 
Et  si  regretoit  tout  adès 
Père  et  mère  et  Cléomadès. 
Ses  Diex  moult  souvent  reclamoit 
Selonc  la  loi  qui  lors  estoit. 
De  lermes  estoit  si  moillie 
La  rohe  qu'ele  avoit  vestie, 
Que  pitiez  ert  à  regarder. 

6650  Au  lés,  par  de  devers  la  mer, 
Vit  gens  venir  qui  reclamoient 
Oisiaus,  et  lor  loirres  getoient 
D'une  part  et  d  autre  souvent. 
S'avint  adont  si  faitement 
C'uns  de  lor  faucons  abati 
Une  corneille  près  d'iki 
Où  Clarmondine  ert  et  Crompars. 
Parmi  mares,  parmi  essars, 
Yenoient  celé  part  corant 

6660  Fauconnier  durement  huiant'. 

»  «  Huant  »  Ms.  7539. 


—  208  — 

Cil  fauconnier  qui  là  venoient 
Au  roi  Meniadus  estoient, 
Qui  en  rivière  esbanier 
Estoit  venus  après  mengier. 
Lor  faucons  maintenant  reprirent; 
Droit  si  que  au  retour  se  mirent. 
II  des  fauconniers  se  sevrèrent 
Des  autres,  s'avint  qu'il  trouvèrent 
Devant  aus,  souz  une  aube  espine 
C670  Séant,  la  bêle  Clarmondine. 

Chascuns  d'aus  moult  se  merveilla 
Dont  si  bêle  riens  venoit  là. 
Courtoisement  Tont  saluée, 
Et  ele,  com  bien  avisée. 
Les  respont  moult  très  doucement  ; 
Et  li  rois  Crompars  erranment 
S'esveilla.  Et  lors  s'est  levez. 
Dou  mal  qu'il  ot  fu  enbrasez. 

Li  fauconnier  moult  s'esbabirent 
6680  De  cel  home  que  si  lait  virent 
Delez  si  très  bêle  pucele 
K'ainc  mais  n'orent  veti  si  bêle. 
Au  roi  Crompart  assez  parlèrent, 
De  son  estre  li  demandèrent, 
Et  Crompars,  qui  assez  savoit, 
Vers  aus  sagement  se  couvrpit. 

Li  uns  d'aus  à  l'autre  conseille. 
Et  dient  :  —  «  Vez  ci  grant  merveille 
«  C'une  femme  avons  ci  trouvée, 
6690   «  La  plus  bêle  qui  aine  fu  née 
«  Ne  qui  naistre  puisse  jamais  ; 
«  Et  cis  hom  lez  li  est  si  îais  ! 


—  200  — 

«  Dont  puet  veuir  tele  assamblée? 
«  Je  croi  miex  que  il  Tait  emblée, 
«  Que  ce  qu  ele  sa  femme  soit.  » 
Ainsi  Tuns  ù  l'autre  disoit. 

Lors  di  li  uns  :  —  «  Je  m'en  irai 
«  'A  mon  seigneur,  et  li  dirai 
«  Bien  hastéement  ces  nouveles, 
6700   «  Qu  eles  sont  diverses  et  bêles.  » 
Li  autre  dist  que  part  ara 
En  ce  que  li  rois  li  donra, 
Et  pour  aus  garder  remanroit 
Dusqu  à  tant  que  il  renvenroit. 
Et  cis  son  gaaing  li  otroie. 
Lors  se  mist  tantost  à  la  voie. 


Montez  fu  sus  I  chaceôur. 
Assez  tost  fu  à  son  seignour. 

—  «  Sire,  fait  il,  nouveles  sai 
6710   «  Par  quoi  de  vous  biau  don  aurai.  >' 

—  «  Or,  dites  donc,  »  ce  dist  li  rois. 

—  «  Sire,  fait  il,  delez  ce  bois 
Avons  trouvé  une  pucele 
Assez  plus  que  nule  autre  bêle, 
Et  le  plus  lait  home  avoec  li 
Conques  en  mon  eage  vi. 
Une  chose  trop  desguisée 
Ont  là  avoec  aus  aportée. 
Ne  sai  pas  quel  chose  c'estoit; 

6720   «  Mais,  ainsi  com  il  me  sambloit. 
Faite  est  à  guise  de  cheval. 
Iluec  ai  laissié  Robual  ', 
Vostre  fauconnier,  pour  garder. 


■\ 


»  «  Robyal.  «  Msc.  7539. 


U 


—  210  — 

«  Et  je  vous  sui  venus  conter 
«  Geste  aventure,  par  I  si 
«  Que  de  mon  gaaing  part  a  mi. 
a  Dou  trouver  fumes  conpaignon, 
«  Et  li  gaains  iert  à  parçon  ; 
«  Car  ainsi  li  ai  en  couvent.  » 
6730  Et  li  rois  li  dist  erranment 

Qu  il  li  donra,  n  en  soit  doutiex, 
Tel  don  dont  chascun  sera  miex. 
Et  cil  l'en  a  moult  mercié. 
Après  ce  n'a  point  detrié. 

Le  roi  Meniadus  mena 
Là  où  son  conpaignon  laissa. 
Mais,  entrues  qu'il  ont  demoré, 
Avoit  Robual  tout  conté 
'A  Crompart  Testre  dou  pays, 
6740  Qu'il  ot  demandé  et  enquis 
Comment  a  non  celé  cité. 
Et  qui  ert  sires  dou  régné 
De  la  terre  où  il  ert  venus. 
Et  cil  li  dist  :  —  »   Meniadus 
«  En  ert  rois  et  sires  clamez. 
«  Ez  ^  vous  le  roi  parmi  les  prez.  » 

[R]  obual  vit  le  roi  venant  ; 
Contre  lui  vint  esperonnant. 
—  «  Sire,  fait  il,  par  vérité, 
6750   «  Bien  ont  nostre  faucon  volé 
Fol.  27  ro.     «  C'une  pucele  avons  trouvée 

«  Plus  bêle  riens  ne  fu  ains  née. 
«  Sage  et  courtoise  et  bien  parlant 
«  La  trouverez,  ce  vous  créant. 


\ 


«  Hés.  »  Msc.  1^9. 


—  211  — 

«  De  tant  com  de  li  ai  apris, 
«  La  lo  moult  en  mon  cuer  et  pris, 
«  Mais  I  home  a  à,  conpaignon, 
«  Ne  croi  que  plus  lait  veïst  on.  » 

Quant  Meniadus  oï  lot, 
G760  Celé  part,  au  plus  tost  qu'il  pot, 
S'en  vint,  et  lors  est  descendus. 
Droit  vers  Clarmondine  est  venus. 
Courtoisement  la  salua. 
Et  Clarmondine  se  leva 
Contre  lui,  son  salu  li  rent. 
'A  Meniadus  erranment 
Sambla  que  de  bon  lieu  venoit. 
Mais  durement  se  merveilloit 
Où  cil  lais  hom  Tavoit  trouvée, 
G770  Ne  pourquoi  Fot  là  amenée. 

Lors  fist  de  sa  gent  en  sus  traire 
K  enquerre  veut  de  lor  afaire. 

Quant  sa  gent  furent  en  sus  trait, 
'A  Crompart  moult  bel  et  atrait 
Enquist  trestout  premièrement 
Dont  vient,  ne  où  va,  ne  comment 
Là  est  venus,  n  en  quel  contrée 
Fu  si  bêle  femme  trouvée. 
Crompars  dou  tout  li  respondi 
6780  Selonc  ce  qu  il  i  aferi. 

De  son  afaire  à  point  couvrir 
Sot  moult  très  bien  à  chief  venir. 

Meniadus  li  demanda 
De  la  pucele  qui  ert  là 
S'il  Tavoit  tolue  ou  robée. 
Ne  sele  ert  sa  femme  espousée- 


—  212  — 

Et  cil  dist  que  sa  femme  estoit 
Et  que  espousée  Favoit  ; 
Et  dist  qu  il  ert  fisiciens 
6790  Et  si  estoit  bons  surgïens, 
Et  k'à  Salerne  aloit  manoir, 
Et  que  là  vorroit  remanoir  ; 
Car  moult  ert  Salerne  loée 
Et  prisie  en  mainte  contrée'. 

—  «  Pour  ce  i  vorrai  demorer.  » 

Lors  prist  Clarmondine  à  plorer, 
Qu  ele  ne  sot  le  meilleur  faire 
Ou  de  li  nommer,  ou  de  taire. 

Meniadus  Ta  regardée. 
6800  Moult  la  vit  souple  et  esplorée. 

—  «  Bêle,  fait  il,  entendez  çà  ; 
«  Dites  moi  de  cel  home  là 

«  Se  vous  le  tenez  à  baron.  » 

—  «  Par  mon  cbief,  biau  Sire,  je  non  ; 
«  Jà  nel  sera  n'ainc  ne  le  fu.  » 
Quant  Crompars  a  ce  entendu. 

Si  durement  fu  esbahis 
Et  desconfortés  et  marris, 
K'à  paines  vous  porroit  nus  dire 
6810  Le  grant  corrous  qu'il  ot,  ne  Tire. 


Bien  voit  k'en  mençonge  iert  trouvez 
De  ce  dont  il  fu  oposez  ; 


'  Cette  ville  possédait  une  école  de  médecine,  qui  fut  fondée  au 
IX®  siècle  dans  un  monastère  de  Bénédictins,  et  dont  l'enseignement 
acquit  une  grande  importance  vers  l'an  1086,  grâce  au  médecin  afri- 
cain Constantin  de  Carthage.  C'est  de  cette  école  que  sortit  le  fameux 
Tlcgimen  sanitatis  Salernitamim,  dont  les  préceptes  rimes  constituèrent 
le  principal  corps  de  doctrine  médicale  et  hygiénique  du  moyen  âge. 


—  215  -- 

Bien  voit  que  il  est  deceûs. 
Malades  fu  et  esmeûs  ; 
Car  forment  li  touche  et  anoie 
Que  la  bêle  pucele  noie  * 
Que  ele  sa  femme  n'est  point. 
C'est  la  chose  qui  plus  li  point. 

Bien  voit  que  n'a  cure  de  lui. 

6820  Moult  li  tournoit  à  grant  anui 
De  ce  qu'ele  l'ot  detriié    . 
Par  paroles  et  pourloignié  ; 
De  tout  à  deceû  se  tient. 
Rois  Meniadus  avant  vient  ; 
'A  Crompart  dist  qu'il  enveuroit  ^ 
En  son  chastel,  là  connoistroit 
Qui  il  ert  ne  de  quel  contrée, 
Ne  dont  la  pucele  estoit  née. 
Car  iluec  plus  n'en  enquerroit 

6830  Dusqu  a  tant  c'u  chastel  seroit. 

Meniadus  ainsi  parla 
Que  en  son  chastel  Teumenra. 
Là  sara  tout  à  tans  adont 
Que  il  quierent  ne  quel  gent  sont 
Ne  quel  merveille  ce  puet  estre. 
Iluec  ot  palefrois  en  destre 
C'en  ot  fait  pour  lui  amener. 
La  damoisele  fist  monter 
Li  rois,  tout  errant,  à  sa  gent 
6840  Qui  le  firent  moult  liement; 
Car  pour  la  grant  biauté  de  li 
Estoient  trestout  esjoï. 

'  Nie,  Le  Ms.  porte  :  «  n'oie.  »  Foerplus  loin  vers  6866. 
2  «  Envorroit.  »  Ms.  7539. 


—  2!/t  — 

Que  vous  iroie  je  contant? 
Crompart  firent  monter  errant 
Sor  I  des  chaceours  le  roi. 
Son  chevalet  prist  delez  soi, 
Car  en  lui  grant  fiance  avoit 
D'eschaper  quant  il  li  plairoit. 
Mais  de  ce  n'avoit  nul  talent; 

6850  Ains  pensoit  en  son  cuer  comment 
Clarmondine  mise  r'eûst 
Arrier  sus  son  cheval  de  fust, 
Car  moult  tost  eschapez  seroit 
Se  de  li  resaisis  estoit, 
Et  pense  que,  quant  la  r  aura, 
Que  mais  ne  la  déportera 
Qu'il  n'en  face  tout  son  plaisir. 
Quoi  k'après  en  puist  avenir. 
Ne  comment  qu'il  li  viengne  en  gré, 

6860  II  en  fera  sa  volenté  ; 

Et  pense  que  mais  à  nul  jour 
N'aura  vers  lui  pais  ne  amour 
Pour  ce  que  ele  avoit  dédite 
La  parole  k'au  roi  ot  dite 
Quant  pour  sa  femme  la  clama 
Et  ele  dou  tout  le  noia. 
Tart  en  venra  à  repentir 
Se  seul  à  seul  la  puet  tenir. 
Mar  l'a  deceû  n'engingnié  : 

6870  Ele  eu  aura  mauvais  marchié. 

Tout  ainsi  com  je  vous  le  di, 
Sont  ensamble  de  là  parti. 
'A  Salerne  s'en  retornerent. 
Clarmondine  moult  regardèrent 
Ainsi  com  il  s'en  repairoient  ; 
L'uns  à  l'autre  moult  en  parloient  ; 


—  215  — 

Chascuns  forment  s'csmerveilloit 
De  la  graut  biauté  qu  ele  avoit. 

Li  rois  vint  dedens  son  chastel. 
6880  Mais,  oui  que  il  soit,  lait  ne  bel, 
Clarmondine  ne  desplot  point, 
Que  sa  chose  fu  en  tel  point 
Fol.  27  v.    Selonc  ce  qu  il  ert  avenu. 
Fu  lie  que  ainsi  li  fu. 
Fors  des  mains  Crompart  se  véoit, 
C'ert  tous  li  confors  qu  ele  avoit. 

Quant  ou  chastel  furent  entré, 
Clarmondine,  moult  très  soué, 
Jus  dou  palefroi  descendirent. 

6890  'A  chascun  plot  ce  k'en  li  virent. 
Liez  ert  qui  servir  la  povoit, 
Pour  ce  que  si  très  bêle  estoit. 
Quant  la  nouvele  a  entendue 
La  mère  au  roi,  que  là  venue 
Ert  une  pucele  si  gente, 
Entre  li  et  sa  fille  Argenté 
Issirent  fors,  pour  li  veôir. 
Moult  desiroient  à  savoir 
S'ele  ert  si  bêle  qu'il  disoient, 

6900  Car  nului  croire  n'en  vouloient. 

'A  Clarmondine  vinrent  droit; 
Et,  quant  Clarmondine  les  voit, 
Li  cuers  moult  li  rassouaga 
Que  avoec  femmes  se  trouva. 
Comme  sage  et  bien  avisée, 
A  la  mère  au  roi  saluée, 
Et  sa  suer,  qui  tantost  la  prist 
Par  la  main,  delez  li  la  mist. 


—  216  — 

Moult  près  de  li  Ta  acostée  ; 
6910  Car  moult  ert  sage  et  avisée. 
Plus  que  on  dit  ne  lor  avoit 
Estoit  bêle,  ce  lor  sambloit. 
En  lor  chambre  l'en  ont  menée  ; 
Sage  et  courtoise  Font  trouvée 
Et  de  bonne  manière  plaine. 
De  11  servir  chascuns  se  paine  ; 
Pour  sa  douce  gentill  manière 
L  ot  chascuns  d  aus  erranment  chiere. 

Crompars  et  li  chevaus  estoient 
6920  En  la  sale.  Là  s'assambloient 

Cil  dou  chastel  communaument. 

Moult  se  merveilloient  forment 

Et  dou  cheval  et  de  celui 

Qui  avoit  au  cuer  grant  anui  ; 

Car  bien  véoit  qu'il  ert  honnis. 

Miex  vousist  estre  mors  que  vis  ; 

Car  bien  vit  que  perdue  avoit 

Clarmondine  ;  mais  ne  l'auroit. 

Cela  li  touche  au  cuer  et  cuist, 
6930  Et  sa  maladie  li  nuist. 

Savez  qui  l'assailloit  forment? 
Ce  qu'il  ne  véoit  tour  comment 
Sa  chose  en  mauvais  point  ne  soit. 
Car,  se  Meniadus  savoit 
Comment  sa  besoigne  est  alée 
Et  comment  il  avoit  trouvée 
La  pucele  qui  estoit  là. 
Et  com  faitement  il  l'embla 
Par  son  malice  et  par  sa  guile 
6940  Dedenz  le  jardin  de  Sébile, 
Il  i  porroit  tel  chose  entendre 


—  217  — 

Qu'il  le  feroit  ardoir  ou  pendre  ; 
Et,  se  il  est  en  prison  mis, 
Si  rest  il  aussi  bien  honnis. 
Car,  se  Cléomadès  savoit 
Qu  il  fust  là,  tantost  i  venroit  ; 
Et,  se  de  lui  estoit  trouvez, 
C'est  passé,  il  seroit  alez  ; 
Car  par  lui  seroit  test  prouvé 
6950  Ses  mesfais  et  sa  fausseté. 

De  Clarmondine  repensoit 
Que  ele  tout  h  plain  diroit  - 
Kan  c  on  li  vorroit  demander, 
Ne  feroit  force  dou  celer. 
Ne  set  qu  il  puist  dire  ne  faire. 
En  mauvais  point  voit  son  afaire 
Entre  tourment  et  maladie  ; 
Ont  sus  sa  santé  grant  envie 
K'entre  aus  II  Tassaillirent  si 
6960  Que  en  frénésie  cheï. 

Car  anuis  le  fist  trebuchier 
Si  k  ains  puis  ne  pot  redrecier. 
Le  cuer  maté,  le  cors  vaincu 
Ot,  si  qu'il  ne  sot  où  il  fu. 

Lors  est  li  rois  Meniadus 
Là  endroit  à  Crompart  venus; 
Car  il  li  vorra  demander 
Dont  il  vient  ne  où  doit  aler, 
Et  qui  la  damoisele  estoit 
6970  Que  avoec  lui  ainsi  menoit. 

Li  rois  moult  près  de  lui  s'est  trais. 
Moult  très  à  point  et  moult  en  pais 
Li  a  demandé  et  enquis 
Dont  il  ert  ne  de  quel  pays, 


N 


^-  218  — 

Et  comment  il  avoit  à  non. 
Mais  cil  ne  dit  ne  o  ne  non. 

Moult  longuement  à  lui  parla 
K'ains  Crompars  I  mot  ne  sonna 
Qui  ressamblast  ne  tant  ne  quant 
6980  Ce  dont  il  Faloit  araisnant  ; 
Car  d'anui  et  de  maladie 
Estoit  cheûs  en  frénésie. 
Et  Meniadus  entendoit 
Que  cil  là  le  contralioit 
Et  que  respondre  ne  li  daigne  ; 
S'en  ot  grant  ire  et  grant  engaigne. 

Lors  jura  sa  loi  erranment 
Que,  se  tost  et  apertement 
Ne  dit  ce  que  il  li  demande , 

6990  Que  soufrir  angoisse  très  grande 
Li  fera,  et  enprisouner, 
Et  telement  enchaienner , 
Que  à  tart  s'en  repentiroit 
Se  il  de  lui  plus  se  mokoit. 
Et  cil  assez  plus  que  devant 
Aloit  erluises  respondant, 
Com  cil  qui  n  ot  point  d'escient 
Ne  avis  ne  apensement. 
Ne  plus  ne  mains  parloit  com  cis 

7000  Cui  entendemens  est  faillis. 

Et  lors  le  commanda  à  prendre 
Meniadus,  sans  plus  atendre. 
Et,  quant  sa  gent  l'ont  entendu, 
Après  ce  n'ont  point  atendu, 
Ains  l'ont  en  la  prison  mené 
Et  fortement  enprisonné. 
Iluec  [il]  demora  tous  sens. 


—  219  — 

Tant  fu  destrois  et  ang-oisscus 
D  anui,  de  mal  et  de  prison, 
7010  Que  pas  ne  peûst  par  raison 

En  tel  point  longuement  durer. 
Morir  le  convint  et  finer. 

Ainsi  diversement  fma  ; 
Fol.  28  r».     Car  ses  malices  Fengiugna. 
On  dist  pieça  en  repronvier 
Que  tex  cuide  autrui  engingnier 
Et  faire  damage  et  anui 
Qui  le  fait  meïsmes  à  lui. 
Aussi  dou  roi  Crompart  avint. 
70.20  Par  malice  à  maie  fin  vint. 
Qui  malice  veut  maintenir 
Bien  doit  à  maie  fin  venir. 

Ses  gardes  vinrent  léens  lors 
Droit  après  ce  que  il  fu  mors. 
Quant  voient  que  li  cors  se  gist, 
Bien  cuidierent  qu  il  se  dormist. 
Entre  aus  forment  le  maneçoient 
Pour  ce  k'esmaier  le  vouloient. 

Li  un  dient  c'on  Tarderoit, 
7030  Li  autre  c'on  l'ecorcheroit. 
De  chascun  estoit  déjugiez. 
—  «  Dormez  vous,  font  il,  ou  veilliez? 
«  Sires  vilains,  nel  celez  mie, 
«  Dont  vous  vint  si  très  bêle  amie 
«  Que  ici  avez  amenée? 
«  Bien  savons  que  l'avez  emblée  ; 
«  Malement  estes  arrivez, 
«  Se  longuement  le  nous  celez.  » 

Lors  sont  tout  entour  lui  venu. 


—  220  — 

7040  Dist  luns  ;  —  «  Trop  i  avez  geu, 
«  Ne  faites  pas  ci  le  truant.  » 
Lors  le  drecent  en  son  séant. 
Et  cil  tint  la  teste  baissie 
Qui  n  avoit  en  lui  point  de^vie. 
Li  uns  le  chief  li  relevoit, 
Et  li  autres  le  soustenoit  ; 
Li  tiers  disoit  que  mal  ert  fait 
Que  on  li  faisoit  tant  de  lait. 

Tantost  virent  que  mors  estoit 
7050  Quant  soustenir  ne  se  povoit. 
Chascuns  tous  esbahis  en  fu. 
'A  Meniadus  sont  venu. 
Avoec  sa  mère  la  royne 
Ert  pour  parler  à  Clarmondine. 
'A  merveille  la  regardoient 
Tout  cil  qui  là  endroit  estoient 
Pour  la  très  grant  biauté  de  li. 
En  la  chambre,  trestout  enmi, 
S'en  vinrent  cil  qui  ont  conté 
7060  Que  le  lait  home  ont  mort  trouvé. 
Si  haut  l'ont  dit  k'oyr  le  porent 
Tout  cil  qui  là  oyr  le  vorrent. 
De  ceaus  qui  en  la  chambre  furent 
Plusour  celé  part  s'en  corurent. 
Mort  le  truevent,  merveille  en  ont. 
Tout  errant  enterrer  le  font. 

Clarmondine,  quant  l'entendi, 
Durement  en  fist  l'esmari. 
En  faisant  samblant  de  plorer, 
7070  Prist  en  son  cuer  à  aviser 

Que  se  vers  aus  se  descouvroit 
Jamais  eschaper  ne  porroit. 


221  

Pour  ce  (le  li  nommer  u'ot  cure, 
Qu'ele  en  redoutoit  l'aventure, 
N'ele  ne  revéoit  comment 
Peûst  revenir  nulement 
Au  lieu  dont  ele  estoit  venue. 
Esbahie  ert  et  esperdue. 
Volentiers  aucun  tour  trouvast 
7080  Comment  sauvement  eschapast. 

Se  dolente  ert,  ne  m'en  merveil  ; 
Car  seule  ert  et  sans  nul  conseil 
En  païs  divers  et  lointain. 
Argenté  la  prist  par  la  main, 
Qui  de  li  avoit  grant  pitié  ; 
Lors  li  a  doucement  priié 
Par  amour,  qu  ele  ne  s'esmait, 
Car  bien  sache  ele  entresait 
Que  en  sa  chambre  o  li  gerra 
7090  Ne  que  nul  mal  sans  li  n  ara. 

Clarmondine  moult  en  fu  lie. 
'A  mains  jointes  moult  l'en  mercie, 
'A  genou  s  l'en  a  enclinée  ; 
Mais  tost  l'en  a  sus  relevée 
Argenté,  qui  moult  fu  courtoise. 
De  Clarmondine  moult  li  poise 
Que  si  voit  de  cuer  à  meschief; 
Moult  li  touchoit,  moult  li  ert  grief. 
Se  bien  la  setist  conseillier, 
7100  Me  s'en  fesist  gaires  priier. 

Meniadus  lors  s'avisa 
Que  de  son  estre  n'enquerra 
Dusqu'à  tant  que  miex  reposée 
Sera;  car  moult  sambloit* lassée. 
Et,  pour  ce  que  cil  mors  estoit 


—  222  — 

Qui  là  amenée  Favoit, 
Ne  la  vouloit  pas  trop  coitier  * , 
Ne  si  tost  son  estre  encerchier. 
Mais  sachiez  bien  certainement 

7110  Que  tout  son  cuer  entièrement 
Li  ot  Meniadus  donné; 
Et  bien  avoit  jà  enpensé 
Que  il  à  femme  la  prendroit, 
Ne  pour  nului  ne  le  lairoit, 
Quel  qu  ele  fust,  ou  povre  ou  riche. 
Ses  cuers  à  ce  faire  s'afiche  ; 
Car  son  cuer  avoit  jà  tout  pris 
Amours,  et  en  sa  prison  mis. 
Celé  prison  moult  li  plaisoit, 

7120  Car  ses  cuers  ainsi  le  vouloit. 

Car  adont  tel  coustume  avoient 
Li  grant  seignor,  qu'il  ne  chaçoient 
Terre  ne  trésor  ne  avoir, 
Mais  que  il  peûssent  avoir 
Bêle  pucele  et  bien  taillie, 
Estraite  de  bonne  lignie; 
Mais,  que  pour  bonne  fust  tenue, 
Ainçois  fust  prise  toute  nue, 
Que  ne  fust  une  empereris 
7130  Laide  et  lourde  en  fais  et  en  dis. 
Mais  or  n'en  veut  on  nule  avoir 
Bêle  ne  bonne  à  pou  d'avoir. 
'A  grant  honnour  atournoit  on 
Roi  ou  conte,  duc  ou  baron, 
Quant  en  tel  point  se  marioit  ; 
Tous  li  mondes  l'en  gracioit. 
Mais  au  jour  d'ui  passe  richece 

«  Ne  la  voulait  pas  courroucier.  »  Ms.  7539. 


^ 


—  223  — 

Bonté,  biauté  et  g-entilleco, 
Si  que  en  maint  lieu  est  parant  : 
7140  ^fais  de  ce  me  tairai  ataut. 

Meniadus,  qui  espris  fu 
Dedenz  le  cuer  d  amoreus  fu, 
Ckirmondine  a  sa  suer  baillie 
Qui  moult  de  cuer  l'a  aaisie. 
Cougié  pi'ist.  Lors  s'en  est  tornés. 
D'amours  estoit  si  atornés 
Fol.  28  v.    Qu'ele  le  tenoit  en  ses  las  ; 
Ce  li  ert  déduis  et  soûlas. 
Mais  onques  mais  seû  n'avoit 
7150  Comment  amours  les  siens  menoit. 
Ses  cuers  ne  pensoit  k'à  amours  ; 
N'avoit  nule  pensée  aillours. 

La  mère  au  roi  moult  honnora 
Clarmondine,  et  moult  enpensa. 
Dame  estoit  de  moult  bon  afaire, 
Et  avoit  à  non  Bien-doit-plaire  : 
C'est  des  nous  de  çà  en  arrier. 
Moult  fist  celé  dame  à  prisier. 
Entr'ele  et  Argenté  honnorerent 
71  GO  Clarmondine,  et  moult  enpenserent*  ; 
Assez  plus  que  je  ne  vous  di 
Furent  très  soigneuses  de  li. 
N'est  nus  cui  ele  n'agréast 
Qui  par  loisir  la  regardast. 

Dusqu'à  lendemain  demora 
Meniadus.  Lors  revint  là. 
N'ot  pas  toute  la  nuit  dormie  ; 

'  «  Empensserent.  »  Ma.  7539. 


—  224  — 

Tenu  li  orent  conpaignie 
Penser  amoreus,  qui  souvent 
7170  Ont  fait  veillier  à  mainte  gent. 
Amours  vers  li  saisi  le  tint. 
Vers  la  chambre  sa  mère  vint  ; 
Car  moult  très  volentiers  sauroit 
Qui  celé  damoisele  estoit 
Cui  il  avoit  si  enamée. 
Il  et  sa  mère  l'ont  mandée. 

Argenté,  sa  suer,  Tamena. 
Li  rois  contre  ele  se  leva. 
Tout  IIII  en  la  chambre  s'assirent. 

7180  'A  Clarmondine  moult  enquirent 
De  son  estre  et  de  son  afaire. 
Mais  ains  ne  la  porent  atraire 
'A  ce  que  ele  leur  deïst 
Cui  ele  ert  :  envis  le  feïst. 
Meniadus  li  demanda 
Dont  ele  ert,  et  dont  venoit  là. 
Et  qui  estoit  cil  lais  vilains 
Qui  l'avoit  eiie  entre  mains  ; 
Et  dou  cheval,  qu'il  senefie, 

7190  Li  pria  moult  qu'ele  li  die, 

Clarmondine  la  debonaire 
Li  dist  :  —  «  Sire,  n'avez  que  faire 
«  De  savoir  si  faite  besoigue. 
«  Avoir  devroie  grant  vergoigne 
«  Se  je  le  voir  vous  en  disoie, 
«  Et  à  envis  vous  mentiroie. 
«  Puisque  vous  plaist  que  je  le  die, 
«  Je  le  dirai,  mais  c  iert  folie  ; 
«  Car  moult  petit  me  priserez 
7200   «  Quant  la  vérité  en  sarez.  » 


—  225  — 

Li  rois  dist  que  savoir  le  veut. 

—  «  Sire,  puisque  faire  Testuet,  » 
Fait  ele,  «  et  je  le  vous  dirai, 
«  Jà  pour  honte  ue  le  lairai.  » 

Lors  li  a  dit  moult  doucement  : 
—  «  Biau  Sire,  sachiez  vraiement, 
«  Vers  les  mon  s  de  Mongieu  '  fui  née: 
«  Ou  pays  m'apele  on  Trouvée. 
a  Trouvée  fui  je  voirement, 

7210   «  Et,  pour  ce,  ai  non  ensement. 
«  Ains  ne  conuui  père  ne  mère 
«  Ne  parent  ne  serour  ne  frère. 
«  Ne  sai  cui  je  sui,  ce  sachiez. 
«  Si  m'est  avenu  grans  meschiez 
«  Quant  mes  sires  qui  m'a  nourrie 
«  Est  mors,  s'en  sui  moult  esmarie. 
«  Povre  meschine  me  trouva. 
«  Trois  ans  a  que  il  m'espousa. 
«  'A  grant  honneur  m'a  puis  tenue, 

7220   (^  Et  bien  chaucié  et  bien  vestue. 
«  Encor  pert  à  mon  vestement 
«  K'assez  me  tenoit  netement 
«  Mes  sires,  selonc  son  povoir. 
«  Si  m'en  doit  moult  li  cuers  doloir 
«  Quant  j'ai  perdu  mon  bon  seignor 
«  Qui  me  portoit  foi  et  honnor. 
«  Dou  cheval  de  fust  qu'il  menoit 
('  Vous  dirai,  que  il  en  faisoit. 
«  Sachiez  k'aius  mieudres  menestrés 

7230   «  De  lui  ne  fu  aine  nul  jour  nés. 
«  Tant  fu  soutiex  et  de  bon  sens 

'  Monza,  près  de  Milan?  Comp.  v.  6355. 

TOM.    I. 


45 


—  226  — 

«  Qu'il  savoit  de  tous  instrumens 
«  Quan  que  nus  en  povoit  savoir. 
«  Assez  nous  gaaignoit  d'avoir 
«  Dou  cheval  de  fust  qu'il  avoit  ; 
«  Car  si  bien  jouer  en  savoit 
«  Que  c'ert  merveille  à  esgarder. 
«  Le  cheval  faites  bien  garder, 
«  K'encore  porroit  tex  venir 

7240  «  Qai  en  saroit  à  chief  venir. 

«  Je  croi  bien  que  moult  vous  plairoit 

«  Li  jeus  de  lui  qui  en  saroit. 

«  'A  Rome  ert  mes  sire  arrestans. 

«  Là  estoit  riches  et  manans. 

«  Assez  avoit  et  un  et  el 

«  Si  comme  afiert  à  ménestrel. 

«  Là  sont  trestout  si  estrument 

«  Qui  valent  I  granment  d'argent: 

«  Harpes,  rotes,  gigues,  violes, 

7250   «  Leutis,  quitaires  et  citoles, 
«  Et  tiupanes  et  micauons, 
«  Rubebes  et  salterions. 
«  Tabours  et  muses  et  flaios 
«  Y  a  assez,  grelles  et  gros; 
«  Flahutes  d'argent  traversaines, 
«  Estives,  cornes  et  douçaiues, 
«  Et  d'autres  instrumens  assés 
«  Que  ne  vous  ai  pas  tous  nommés. 
«  Se  j'ere  là,  j'es  venderoie 

7260  «  Et  de  l'argent  me  cheviroie 
(i  Car  de  nul  instrument  ne  sai. 
«  Si  sui  en  moult  très  grant  esmai 
0  Conment  en  mon  pays  resoie. 
«  Un  petit  sai  ouvrer  de  soie, 
«  Par  quoi  bien  ma  chevance  eusse 
«  Se  je  en  mon  pays  refusse. 


—  227  — 

'<  Or  vous  ai  dit  la  vérité 
<(  De  ce  que  m'avez  demandé. 
M  Seule  sui  et  dcscoiiseillie, 
7270   «  S'en  sui  doleute  et  esmaïe, 
«  Car  je  me  doi  bieu  esmaier.  !> 

Lors  commença  à  lermoiier. 
Li  rois  Ta  moult  bien  regardée 
Entrues  que  la  chose  a  contée, 
Et  que  plus  li  rois  la  véoit, 
Plus  l'amoit  et  plus  la  prisoit. 

Dist  li  rois  :  —  «  Bêle  douce  amie, 
«  Geste  parole  ne  siut  mie* 
Fol.  29  r».     «  Celé  que  me  deïstes  ier; 
7280  «  Car  je  vous  oy  bien  noier 

«  Que  cil  pas  vos  barons  n  estoit, 
«  Ne  jà  nul  jour  ne  le  seroit. 
«  Or  en  dites  vous  le  contraire 
tt  De  ce  k'ier  vous  oy  retraire  ; 
«  Car  vous  dites  certainement 
«  Que  sa  fenme  estes  vraiement. 
«  Or  ne  sai  pas  bien  de  ce  croire 
«  Laquele  parole  est  plus  voire, 
«  Ou  celé  d'ui,  ou  celé  d'ier.   » 

7290  —   <i  Mais  qu'il  ne  vous  d[o]ie  anuier,  » 
Fait  Clarmondine,  «  je  dirai 

tf  Pour  quel  raison  ier  le  noiai. 

u  Sachiez  qu'il  m'avoit  laidengie 

«  Et  detirée  et  desachie, 

«  Et  m'avoit  durement  férue  ; 

«  Et,  pour  ce  que  il  m  ot  batue, 

»  «  N'ensuit  mie  ».  Ms.  7539. 


I 


—  228  — 

«  Li  dis  que  jel  courrouceroie 
«  Si  tost  que  faire  le  porroie. 
«  Ma  revenjance  à  point  me  vint, 

7300   «  Quant  à  celé  heure  m'en  souvint 
«  De  lui  en  tel  point  renoier  : 
«  Plus  nel  peûsse  courroucier. 
«  Sachiez  que  mauvais  gré  me  sai 
«  K'ains  mon  bon  seignor  renoiai 
«  Qui  si  souef  m'a  voit  norrie; 
«  Moult  en  sui  dolente  et  irie. 
«  Plus  m'amoit  que  lui  ne  autrui, 
«  Mal  l'ai  guerredonné  à  lui  ; 
«  Ce  me  fist  sotie  et  enfance. 

7310   «  Moult  en  sui  en  grant  repentance. 
«  1er  toute  jour  fu  deshaitiez  ; 
«  Chaus  ert,  si  li  douloit  li  chiés. 
«  Bien  m'en  deûsse  estre  gardée, 
«  Se  je  fusse  bien  avisée, 
«  Puis  que  malade  le  seûsse, 
«  Que  je  courroucié  ne  l'eiisse  ; 
«  Car  je  croi  bien  que  li  corrous 
«  Qu'il  en  ot,  le  mist  au  desous, 
«  Par  quoi  mors  est  soudainement. 

7320      Et  quant  Meniadus  entent 
Ce  que  Clarmondine  ot  conté. 
Tout  le  retint  en  vérité. 
Ne  fist  force  à  la  mort  celui. 
Plus  en  avoit  joie  k'anui  ; 
Car  à  Clarmondine  la  gente 
Avoit  mise  toute  s'entente. 

Lors  pensa  k'à  li  parleroit 
Et  que  son  pensé  li  diroit. 
Meniadus  plus  ne  detrie. 


—  229  — 

7330  Par  la  main  blanche  Ta  saisie  ; 
Eu  sus  des  autres  un  petit 
Le  mena  seOir  sus  I  lit  ; 
Vousist  ou  non,  la  fist  seoir 
Li  roi  lez  lui  par  estouvoir  '. 

Quant  longuement  orent  parlé 
Et  assez  li  ot  demandé 
De  son  afaire  et  de  son  estre 
Pour  savoir  que  ce  porroit  estre, 
Pensa  que  il  li  requerroit 
7340  S'amour,  savoir  qu  ele  diroit. 
'A  li  parla  moult  longuement, 
Et  ele  debonairement 
Et  sagement  li  respondoit, 
Selonc  ce  qu'il  li  demandoit. 

Sage  et  courtoise  la  trouva. 
S'avint  que  la  chose  torna 
'A  ce  qu'il  li  requist  s'amour. 
Lors  ot  Clarmondine  paour, 
Et  durement  fu  esfréée. 
7350  De  delez  le  roi  s'est  levée, 
Et  li  rois  la  r'assist  lez  lui. 


—  «  Bêle,  fait  il,  n'aiez  anui , 
«  Ne  ne  soiez  point  esperdue 
'i  Pour  ce  se  je  à  vous  me  jue  ; 
«  Ne  vous  devez  si  esfréer, 

•  Ici  se  trouvent  dans  le  Ms.  7539  les  deux  vers  suivants  qui  man- 
quent dans  celui  de  l'Arsenal  : 

«  Moult  de  choses  li  demanda 
«  Que  Clarmondine  li  cela.  » 


—  230  — 

«  Car  je  ne  me  faz  fors  jouer. 
«  'A  envis  vouscourrouceroie; 
«  Car  plus  aim  vo  pais  que  la  moie. 
«  Si  ma  seurpris  vostre  biauté 

7360   «  Et  vostre  debonaireté, 

«  Et  la  manière  k'en  vous  voi, 
«  Que  mon  cuer  et  mon  cors  otroi 
«  Et  mon  roiaume  entièrement 
«  Tout  à  vostre  commandement. 
«  Ne  sai  se  distes  voir  ou  non 
«  Que  vous  Trouvée  aiez  à  non  ; 
«  Mais,  de  quel  lieu  que  vous  soiez, 
«  Trestout  certainement  sachiez 
«  Que  ma  fenme  espouse  serés 

7370   «  Et  coronne  d'or  porterés. 

«  Cui  que  il  soit,  ne  biau  ne  lait, 
«  Estre  le  convient  entresait. 
«  Sachiez  pour  nului  nel  lairoie 
«  Ne  soie  vostre  et  vous  moie. 
«  Ce  ne  vous  quier  je  plus  celer, 
«  Et,  pour  vous  miex  assetirer 
«  De  ce  que  en  couvent  vous  ai, 
«  Maintenant  vous  espouserai. 
«  Car  mes  cuers  'e  m'a  commandé, 

7380   «  Et  j'en  ferai  tout  à  son  gré; 

«  N'ainc  mais  riens  ne  me  commanda 

«  Si  à  certes  com  ce  fait  a. 

«  Moult  me  tient  court  que  vostre  soie 

«  Et  je  dou  tout  à  vous  m'otroie. 

«  J'ai  bien  fait  son  commandement  ; 

«  Car  si  ai  ge  amendement 

«  Que,  se  g'ere  sires  dou  monde 

«  Tant  com  il  dure  à  la  roonde, 

«  Se  m'a  mes  cuers  fait  tel  commant, 

7390  «  Que  j'en  feroie  tout  autant. 


—  251  — 

«  'A  ma  dame  ma  mere  irai  ; 
«  Ici  endroit  vous  laisserai.  » 


Quant  Clarmondine  Tentendi, 
Moult  durement  s'en  asoupli. 
Or  ne  set  qu  ele  faire  puist. 
Celé  parole  au  cuer  li  cuist 
Que  Meniadus  li  ot  dite  ; 
De  cuer  fu  forment  desconfite. 
Meniadus  sa  mere  apele 

f  7400  Et  sa  suer  Argenté  la  bêle, 

Lors  les  atrait  h  une  part. 
—  «  Moult  me  samble  de  bone  part 
«  Geste  damoiselle,  »  fait  il. 
«  Je  sui  mors  et  mis  à  essill 
«  Se  je  ne  Tai.  Tant  vous  en  di 

-  «  K'ains  si  bêle  de  li  ne  vi. 

■  «  Il  n'est  nus  qui  ne  Tetist  chiere, 

«  Tant  a  gracieuse  manière. 
«  Onques  si  aie  je  santé 
7410   «  Ne  vi  fenme  si  à  mon  gré. 
Fol.  29  v°.     «  Or  vueilliez  dont  qu  ele  soit  moie, 
«  S'il  vous  plaist  que  mariés  soie; 
«  Dont  vous  i  vueilliez  acorder, 
«  Ou  mais  ne  me  quier  marier. 
«  Puis  que  Diex  la  m'a  envoiie, 
«  Par  moi  iert  amée  et  cbierie. 
«  Or,  alez,  s'en  parlez  i\  li, 
«  Vous  et  ma  suer,  je  vous  en  pri. 
«  Ma  fenme  sera^  c'est  passé, 
7420   «  Vueilliez  que  ce  soit  par  vo  gré. 
«  Car  qui  tout  le  mont  me  donroit 
«  Mes  cuers  de  li  ne  s'osteroit  ; 
«  Ne  place  Dieu  que  soie  tés 
«  Que  mes  cuers  soit  de  li  ostés. 


—  252  — 

«  Et  cil  qui  le  me  loëroit 

«  Ma  vie  et  ma  santé  harroit.  » 

Dist  la  mère  :  —  «  Estes  vous  dervez , 
«  Qui  tel  fenme  prendre  voulez 


« 


Que  nus  ne  set  dont  ele  vient?  » 


7430      —  «  Ma  dame,  à  estre  le  couvient  : 
«  Amours  le  veut,  et  je  aussi. 
«  Or  vueillez  dont  qu  il  soit  ainsi  ; 
«  Car  ainsi  à  estre  l'estuet, 
«  Puis  ce  di  que  amours  le  veut. 
«  Jà  ne  croirai  jour  de  ma  vie 
«  Que  ne  soit  de  gentill  lignie 
«  Fenme  en  cui  a  tant  de  bonté 
«  Et  de  sens  plain  dumilité. 
«  Quoi  qu  ele  nous  face  entendant, 

7440   «  De  bon  lieu  vient,  mon  esciant.  » 

Meniadus  dit  tant  leur  a 
Que  chascune  s'i  acorda. 
Devers  Clarmondine  erranment 
Revinrent  tout  troi  liement. 

La  mère  au  roi  lès  li  assist 
Clarmondine,  et  puis  si  li  dist 
Que  ele  sa  fille  seroit; 
Car  li  rois  ses  fiex  le  vouloit, 
Et  ele  aussi  bien  si  assent. 
7450  Et,  quant  Clarmondine  Tentent, 
Moult  li  anuie  et  moult  li  cuist, 
Que  ne  set  comment  ele  puist 
Trouver  voie  pour  eschaper. 
Ains  se  lairoit  le  chief  couper 
Que  ce  mariage  preïst. 


—  233  — 

Tous  li  cors  li  tramblc  et  frcmist  ; 
Volentiers  qiierist  aucun  tour 
Par  quoi  ele  sauvast  s  ounour. 

Clarraondine  lors  s'avisa 
7460  Qu'ele  le  hors  dou  sens  fera. 

C'est  dou  miex  qu'ele  faire  puet. 
Puis  que  cis  rois  avoir  la  vuet. 
Car  bien  pense,  s'il  la  véoit 
Dervée,  pas  ne  laprendroit. 
En  ce  a  mis  tout  son  assens 
Qu'ele  fera  le  hors  dou  sens  ; 
Mais  ce  ne  sera  j  usqu'à  tant 
Qu'ele  ne  porra  en  avant. 
Ainsi  pensa  qu'ele  feroit, 
7470  Car  nul  si  bon  tour  ne  véoit, 
Et  bien  se  prist  à  aviser 
Que  trop  se  porroit  bien  haster; 
Car,  se  en  sorsaut  le  faisoit. 
Espoir  c'on  s'en  apercevroit. 

'A  la  mère  au  roi  respondi. 
—   «  Dame,  fait  ele.  Dieu  merci 
«  Que  je  fui  à  tele  heure  née 
«  Que  j'ai  si  bonne  destinée, 
«  Que  je  vieng  celui  à  plaisir 
7480   «  Dont  tant  de  bien  me  puet  venir. 
«  Se  je  tele  honnour  refusoie, 
«  Bien  sai  que  folie  feroie. 
«  Quant  Diex  m'a  donné  tel  chéance 
«  Si  tost  après  ma  meschéance, 
«  Je  ne  le  quier  pas  refuser, 
«  Et  je  vous  vorrai  honnorer.  » 

Fait  la  royne  :  —  «  Bêle  fille, 


—  234  — 

«  Car  dont  tenroie  je  pour  vill, 
«  Mon  fill,  se  sa  femme  n  amoie. 
7490   «  Je  vous  amerai  com  la  moie.  » 

Et  Clarmondine  l'en  mercie, 
Comme  sage  et  bien  ensaignie. 

Moult  près  de  Clarmondine  estoit 
Argenté,  et  moult  la  conpaignoit, 
Et  li  disoit  tout  autre  tel. 
Mais  Clarmondine  pense  à  el. 
Pour  aus  décevoir  soutilment 
Parloit  dou  tout  à  leur  talent. 
Moult  très  sagement  s'otria 
7500  'A  faire  kan  c'on  li  rouva  ; 
Mais  tout  adès  estudioit 
Conment  miex  eschaper  porroit. 


7510 


Au  roi  Meniadus  parla. 
—   «  Sire,  fait  ele,  entendez  çà  ; 
Puis  k  ainsi  est  que  me  voulez, 
Li  grans  Diex  en  soit  aorez. 
Ce  doi  je  bien  prier  de  cuer. 
Mais  je  ne  vorroie,  à  nul  fuer, 
Que  vous  feïssiez  pour  m'amour 
Riens  qui  tornast  à  déshonneur, 
Sire,  ne  à  vous  ne  h  moi. 
Or,  vous  dirai  raison  pourquoi 
Je  ai  ceste  parole  emprise. 
Sachiez  [que],  se  vous  m'aviez  prise  ' 
Si  tost  après  la  mort  celui 
Qui  m'amena  ci  avoec  lui. 
Et  cui  g'ere  fenme  espousée, 


Le  Ms.  porte  :  «  Sachiez  se  vous  m'aviez  prise.  » 


—  235  — 

«  Tantost  courroit  la  renommée 
«  Que  vous  fait  ocirrc  l'auriez 

7520   «  Four  ce  que  avoir  me  vouliez. 
«  S'en  parleroiton  sor  nous  II, 
«  Et  mauvaise  haste  n'est  preus. 
«  Laissiez  ceste  nouvele  aprendre 
«  Et  par  tout  vo  pays  eslendre, 
«  Si  que  tout  sachent  la  venue 
«  Conment  sui  en  vos  mains  venue, 
«  Et  conment  mes  barons  moru 
«  Si  tost  k'en  la  prison  mis  fu. 
«  Et  ci  en  dedenz  mousterrez 

7530   «  'A  vo  conseil,  se  vous  voulez, 
«  Que  vous  tel  chose  voulez  faire . 
«  Espoir  n'en  seront  pas  contraire  ; 
«  Car  d'aus  ne  font  pas  mariage 
«  Volentiers  sans  conseil  li  sage. 
«  Maintes  fois  en  a  on  repris 
«  Ceaus  qui  sans  conseil  s'i  sont  mis.  ^^ 

Savez  pourquoi  ele  disoit 
Ces  poins  que  ele  ainsi  moustroit? 
Pour  ce  que  volentiers  quéist 

7540  Aucun  tour,  se  ele  pouist. 
Tant  que  la  chose  detriast. 
Par  quoi  celé  nouvele  alast 
Tant  que  Cléomadès  seûst 
En  quel  pays  venue  fust. 
Car  bien  pensoit  k'autel  anui 
Avoit  pour  li,  qu'ele  pour  lui. 
En  tant  comme  cuers  puet  doloir 
Pour  grieté  ne  pour  duel  avoir. 
Et  que  il  celé  part  venroit 

7550   «  Je  ne  vous  tenrai  pas  pour  ville 
«  Puisque  serez  fenme  mon  fiU; 


k 


-  236  — 

Se  de  li  nouveles  savoit. 
Tant  les  tint  là  à  parlement, 
Que  la  mère  au  roi  s'i  assent. 
Et  aussi  fist  sa  fille  Argenté. 
N'i  a  nule  ne  s'i  assente. 
Et  li  rois  bien  s'i  acorda 
Et  dist  que  bien  raison  y  a. 

Li  rois  pria  à  la  pucele 
7560  Que  plus  Trouvée  ne  s'apele  ; 

Car  si  fais  nons  n'est  pas  plaisans, 

Ne  gracieus  ne  avenans  ; 

Ne  ne  vourroit  pas  que  seûst 

Tous  li  mons  que  trouvée  fust, 

Ne  jà  de  ce  ne  parleroit 

'A  son  conseil  quant  il  venroit. 

—  «  Sire,  fait  ele,  autre  non  n'ai  ; 
«  Ne  pourquant  vo  plaisir  ferai. 
«  Trouvée  ainsi  m'apele  on. 

7570   «  Or  vueil  avoir  Perdue  à  non  ; 
«  Car  moult  diversement  se  mue 
«  Li  nons  de  Trouvée  et  Perdue. 
((  Ce  non  vueil  avoir  dusqu  adont 
«  Que  vostre  baron  vous  auront 
«  Conseillié  de  ceste  besoigne  ; 
«  Car  moult  auroie  grant  vergoigne 
«  S'il  ne  vous  vouloient  loër 
«  Ce  que  je  doi  tant  desirrer. 
«  Mais,  quant  ce  aura  pris  termine, 

7580   «  Dont  aurai  je  à  non  Royne. 

«  Cis  nons  bien  plaire  me  devroit 
«  Se  ainsi  avenir  povoit 
«  Que  Royne  fusse  nommée  : 
«  Ce  seroit  bonne  destinée.  » 


—  237  — 

Meniadus  dist  ce  sera 
Au  plus  tost  qu'il  onques  porra. 
Mais  à  ce  nou  sornon  couvieut; 
Car  biaus  sornons  moult  bien  avient. 
—  «  Bêle  Perdue  non  aurez , 
7590   «  Puis  qu'il  vous  plaist.  »  —  «  C'est  bien  mes  grez ,  » 
Fait  Clarmondine,  et  lors  li  prie 
Que  sans  plus  trois  mois  le  detrie. 
Tant  li  dist  et  tant  li  pria, 
Que  Meniadus  l'otria. 

Ainsi  le  firent  que  vous  di. 
De  là  endroit  se  départi 
Meniadus.  Lors  a  mandé 
Les  grands  barons  de  son  régné. 
Et  la  mère  au  roi  enmena 
7600  Clarmondine.  Moult  l'onnora. 
Entre  li  et  Argenté  estoient 
Adès  ensamble.  Moult  s'amoient. 
De  jour  en  jour  monteplioit 
La  grâce  que  de  tous  avoit. 
'A  tous  se  fist  la  bêle  amer. 

Sa  gent  ot  fait  li  rois  mander. 
Quant  à  Salerne  venu  furent 
Li  baron,  ainsi  com  il  durent, 
Devant  le  roi  Meniadus 
7610  Est  cbascuns  des  barons  venus. 
Lors  lor  a  li  rois  devisé 
Ce  pour  quoi  cbascun  ot  mandé 
De  point  en  point,  bel  et  adroit 
La  cliose  ainsi  qu'il  la  vouloit; 
Et  fist  à  tous  moustrer  celi 
Pour  cui  amours  le  destraint;  si 
Que,  plus  la  pucele  véoient, 


—  238  — 

Plus  lor  plaisoit,  plus  la  prisoient. 
Et  disoient  que  droit  avoit 
7620  Li  rois  qui  prendre  la  vouloit, 

Que  vous  feroie  je  lonc  plait? 
'A  chascun  a  tant  dit  et  fait, 
Que  tout  li  ont  dit  et  graé 
Que  il  face  sa  volenté. 
Chascuns  dist  que,  se  il  avoit' 
X  roiaumes,  qu'il  prenderoit 
La  fenme  que  il  veut  avoir, 
Où  tant  a  biauté  et  savoir 
C'on  n'en  porroit  plus  souhaidier; 
7630  Ne  souhais  ni  auroit  mestier , 
Car  souhais,  à  tout  regarder, 
NI  porroit  de  riens  amender. 
Ainsi  chascuns  li  loe  et  dist; 
Et  li  rois  de  joie  en  sozrist. 
Cis  consaus  li  fu  bien  séans 
Et  en  son  cuer  douz  et  plaisans. 

Ainsi  la  chose  demora 
Tant  que  li  termes  aprocha 
K'acompli  furent  li  troi  mois. 
7640  Lors  vint  Meniadus  li  rois 

Tantost  parler  à  Clarmondine, 
Et  li  dist  que  ele  iert  royne 
De  Salerne  ains  tiers  jour  passé. 
Lors  a  la  bêle  souzpiré  ; 
Car  n  ot  nouvele  qui  li  plaise. 
IMoult  fut  dolente  et  à  mesaise. 

Bien  set,  se  ele  se  nonmoit, 

*  Le  Ms.  porte  :  «  Chascuns  dist  que  se  il  Vavoit.  » 


—  239  — 

Que  cis  à  force  la  preodroit  ; 
Et,  se  II  soi>  père  la  rent, 
7650  Ele  set  bien  certainement 
K'à  Bleopatris  la  donra, 
Et  Cléomadès  perdu  a. 
Car  ses  pères  n  en  mentiroit 
Pour  riens,  se  vers  lui  la  r  avoit  : 
En  couvent  Ta  à  Balcabé. 
Moult  avoit  le  cuer  trespensé 
Qu  ele  ne  voit  en  son  afaire 
Riens  nule  qui  li  puisse  plaire. 

Pour  ce  en  son  cuer  s'assentoit 
7660  Qu  ele  le  hors  dou  sens  feroit  ; 
Car  or  n'i  voit  ele  autre  tour 
Que  celui  à  sauver  s'onnour, 
En  espoir  d  estre  retrouvée 
De  celui  à  cui  s'est  donnée. 
Se  maintenra  dervéement  ; 
C'est  ce  à  quoi  ele  s'assent, 
Qu  ele  ne  vorroit  autre  avoir. 
Pour  nul  or  ne  pour  nul  avoir, 
Que  Cléomadès,  c'est  passé  : 
7670  'A  celui  a  son  cuer  donné. 

Lors  commença  à  regarder 
Diversement,  et  à  parler 
Paroles  ce  devant  derrière. 
Tost  ot  muée  sa  manière. 
Fol.  30  V».    Aussi  k'en  sorsaut  s'est  levée, 
Par  deseure  I  lit  s'est  getée. 
Lors  a  saisi  I  oreillier; 
As  dens  le  prist  à  depecier. 
Moult  diversement  se  maintient. 
7680  Tout  descire  quan  qu'ele  tient. 


—  240  — 

Cil  qui  là  furent  sus  saillirent 
Tantost  k'en  si  fait  point  la  virent. 
Bien  cuidierent  certainement 
K'ele  eûst  perdu  Tescient. 
'A  Clarmondine  sont  venu  ; 
Et,  quant  ele  a  le  roi  veû, 
Par  la  chevece  le  saisi, 
Si  que  ele  li  derrompi. 
Et  li  rois,  qui  moult  fu  courtois, 
7690  Li  osta  ses  mains  et  ses  dois 
Au  plus  doucement  que  il  pot, 
Car  nul  mal  faire  ne  li  vot. 

Lors  acoururent  sans  targier 
Chambellenc,  vallet  et  huissier 
Pour  la  noise  que  il  oyrent. 
Dedenz  la  chambre  s'enbatirent. 
Quant  Clarmondine  en  tel  point  voient 
Que  entre  leur  bras  la  tenoient 
Li  rois  et  sa  suer  et  sa  mère, 
7700  Moult  lor  fu  la  nouvele  amere. 
Quant  il  sorent  le  convenant 
Pour  quoi  il  laloient  tenant. 
Mainte  lerme  ot  iluec  plorée  ; 
Car  tout  lorent  jà  enamée. 
Moult  très  doucement  l'ont  loiie 
Pour  li  garder  d'estre  blecie. 

Quant  Clarmondine  loiie  ont, 
Li  plusour  pour  li  grant  duel  font  ; 
Car  chascuns  cuidoit  qu'ele  fust 
7710  En  tel  point  que  ele  n'eûst 
En  li  sens  ne  discrecion 
Ne  entendement  ne  raison. 
Car,  entrues  que  loiie  estoit, 


I 


—  u\  — 

De  mordre  graiit  samLlant  faisoit 
Après  ceaus  qui  lez  li  estoient 
Et  qui  pour  son  bien  la  teuoient. 

Moult  fu  li  rois  Meniadus 
Pour  li  dolenz  et  irascus. 
De  duel  mainte  lerme  plora 
7720  Et  pour  li  maint  souzpir  geta. 
Pour  li  fu  ses  cuers  si  iriez, 
Si  dolens  et  si  corrouciez, 
Qu  il  ne  set  qu  il  puist  devenir. 
Plus  liet  sa  vie  que  morir. 

Se  li  oïssiez  regreter 
Son  non,  et  par  raison  prouver 
Qu  ele  avoit  ore  non  adroit, 
Car  Bêle  ert  et  Perdue  estoit. 
—  «  Hé  !  las  !  pourquoi  l'ai  je  perdue  ? 

7730   «  Las!  pourquoi  estdou  sens  issue? 

«  Las  !  dolans,  pourquoi  la  vi  je  onques' 

«  Comme  il  me  mescheï  adonques 

«  Que  je  la  vi  premièrement, 

«  Quant  je  la  pert  si  faitement! 

«  Vrais  Diex  !  se  c'est  par  mon  pechié, 

«  Je  vous  pri  que  aiez  pitié 

«  De  li,  et  si  la  secorés 

«  Et  son  meschief  sur  moi  metés. 

«  Si  m'aït  Diex,  je  le  vorroie  : 

7740  «  Son  mal  miex  de  li  porteroie.  » 

Ainsi  Meniadus  disoit. 
La  pucele  moult  regretoit. 
Sachiez  que  moult  avoit  cil  rois 
Fin  cuer  et  gentill  et  courtois. 
Quant  vit  qu'il  estoit  ensement, 

TOX.    I. 


ia 


—  2-i2  — 

Et  qu  il  ne  seroit  autrement, 
Et  k'amender  ne  le  porroit 
Jusqu  à.  tant  que  à  Dieu  plairoit, 
D'un  moult  courtois  point  s'avisa. 
7750  X  damoiseles  arréa 

Qui  entour  Clarmondine  iront 
Et  nuit  et  jour  la  garderont. 
Car  ses  cuers'  point  ne  se  desvoie 
De  li  amer,  pour  riens  qu'il  voie; 
Ains  pense  bien  que  il  l'auroit 
'A  fenme,  s'ele  garissoit. 

Moult  fu  de  cuer  triste  et  irie 

Argenté,  la  bien  ensaignie, 

Pour  Clarmondine,  et  moult  forment 
7760  Li  anuie  de  ce  tourment 

Que  il  li  samble  que  ele  a. 

Sa  mère  et  li  moult  en  pesa, 

Et  encore  plus  à  son  frère 

Que  ne  fi  li  ne  à  sa  mère. 

Chascun  jour  souvent  la  véoient, 

Mais  près  de  li  aler  n'osoient  ; 

Car  tout  adès  li  enforçoit 

Sa  maladie,  ce  sambloit , 

Ne  ne  reconnoissoit  nului 
7770  Par  samblant,  eles  ne  autrui. 

Les  X  femmes  qui  la  gardoient 
Grant  paine  en  li  garder  metoient. 
Car  bien  lor  ot  fait  commander 
De  li  soigneusement  garder 
Li  rois  ;  ne  pas  ne  l'oubliassent, 
Et  que  chascune  nuit  veillassent 
Devant  li  III  ou  IIII  au  mains. 
Ainsi  le  firent.  C'est  dou  mains, 


—  243  — 

Puisque  li  rois  Tôt  commando; 
7780  Car  il  sera  guerredoimé 

Chascune  d'eles  largement  : 
Ce  leur  a  il  bien  en  couvent. 

Une  maison  faire  li  firent 
Forte  et  faitice,  et  enz  la  mirent, 
Droit  en  costé  la  chambre  Arg-ente, 
Qui  forment  fu  triste  et  dolente 
De  ce  que  aidier  ne  li  pot. 
Droit  devant  lor  II  chambres  ot 
Un  petit  faitis  jardinet 
7790  Et  un  trop  noble  praëlet 

Enclos  de  mur  fait  à  crestiaus  : 
Li  lieus  estoit  riches  et  biaus. 

Iluec  fu  mise  Clarmondine , 
Qui  onques  nuit  ne  jour  ne  fine 
De  li  couvrir,  à  son  povoir. 
Que  on  ne  peûst  percevoir 
Qu  ele  eiist  point  d'entendement. 
Moult  laloient  veôir  souvent 
Li  rois  et  sa  mère  et  sa  suer, 
7800  Qui  moult  erent  dolent  de  cuer 
Dou  grant  meschief  que  il  véoient 
Que  ele  avoit,  si  qu'il  cuidoient. 

Moult  fu  soigneusement  gardée. 
Mais  moult  ert  de  tous  redoutée  ; 
Car,  quan  qu'ele  povoit  baillier, 
Vouloit  tout  rompre  et  depecier. 
Fol.  31  i">.    Argenté  i  estoit  soir  et  main; 
Car  volentiers  meïst  la  main 
'A  li  aidier,  s'ele  pouist. 
7810  Pour  ce  c'en  miex  garde  preïst 


—  244  — 

De  li,  i  estoit  tous  les  jours. 
'A  paine  pensoit  ele  aillours 
Que  à  li  garder  et  servir  ; 
Car  gentiex  cuers  ne  puet  mentir. 

Les  X  femmes  moult  se  penoient 
De  li  servir  ;  car  bien  véoient 
Que  on  h  certes  le  vouloit. 
Pour  ce  chascune  s'en  penoit, 
Et  tant  de  bien  orent  veti 
7820  En  celi  qui  en  tel  point  fu, 

Que  trestout,  sans  commandement, 
La  servoient  moult  doucement. 

En  tel  point  que  je  vous  devise 
Fu  Clarmondine,  et  en  tel  guise 
Lonc  tans.  Mais  de  li  or  lairai. 
De  Cléomadès  parlerai, 
Qui  à  Sébile  en  tel  point  fu 
K'avoir  le  cuidoient  perdu 
Cil  et  celés  qui  lui  amoient. 

7830  Ainsi  à  grant  meschief  estoient 
Li  dui  amant  que  je  devis. 
Cléomadès  ert  mors  et  vis. 
Et  Clarmondine  morte  et  vive. 
Ainsi  fortune  à  aus  estrive 
Que  il  lor  vies  despitoient 
Et  andui  la  mort  souhaidoient. 
Dont  n'ai  je  pas  jugié  à  tort 
Si  je  di  qu'il  erent  vif  mort, 
Quant  chascuns  sa  vie  haoit 

7840  Si  que  la  mort  en  convoitoit. 

Un  pou  après  ce  que  ravie 
Fu  Clarmondine,  et  esloignie 


» 


I 


—  245  — 

De  Cléomadès  son  ami, 

Avilit  droit  en  ce  point  ainsi, 

Que,  quant  Clarmondine  assez  orent 

Requise  au  miex  qu'il  onques  porent 

Parmi  la  terre  de  Sébile, 

Par  maint  chastel,  par  mainte  vile, 

L  orent  cil  dou  pays  requise, 

7850  Mais  n'en  orent  nouvele  aprise, 
Ne  porent  rien  savoir  de  li, 
Dont  moult  furent  triste  et  mari. 
Lors  se  prirent  à  aviser 
Cil  de  Sébile,  et  à  penser 
Que  estre  povoit  devenus 
Crompars,  k'ainc  puis  ne  fu  veûs 
Que  Clarmondine  fu  perdue, 
N'en  place  n'en  maison  n'en  rue. 
S'en  parloient  entre  aus  souvent 

7860  Et  disoient  communaument 
K'enz  ou  jardin  Tavoit  trouvée 
Crompars,  et  l'en  avoit  portée. 
Car  tous  jours  à  coustume  avoit 
K'en  cel  jardin  souvent  aloit 
Au  matin,  pour  herbes  trouver 
Pour  ses  malades  acurer  ; 
Car  plus  i  ot  de  bonnes  herbes 
Qu'il  n'a  entre  là  et  Viterbes. 

Lors  firent  requerre  Crompart 
7870  Et  demander  de  mainte  part 
As  lieus  où  repairier  souloit. 
Mais  nus  nouveles  n'en  savoit 
Fors  tant  que  puis  ne  fu  veûs 
Que  cil  meschiez  fu  avenus. 

Test  fu  la  nouvele  espandue 


—  246  — 

Que  par  Crompart  estoit  perdue 
ClarmoDdine,  et  tant  qu  il  avint 
Que  à  Cléomadès  en  vint 
Nouveles,  là  où  se  gisoit. 
7880  Car  aine  puis  levez  ne  s'estoit 
Que  il  ot  perdue  s'amie. 
Mais,  quand  la  nouvele  ot  oye, 
Ses  cuers  tantost  11  tesmoigna 
Que  c'estoit  voirs.  Lors  se  leva, 
Et  pense  que  en  mainte  terre 
Ira  Clarmondine  requerre, 
Et  par  yver  et  par  esté, 
Ains  qu'il  n'en  sache  vérité. 

Lors  s'est  Cléomadès  levez, 
7890  Moult  maigres  et  moult  descharnez. 

Mais  espoirs  k'encore  revoie 

Clarmondine,  l'ot  mis  en  voie 

De  garison  et  de.  santé. 

Cis  espoirs  Ta  moult  conforté. 

Par  cel  espoir  que  je  devis 

Fu  Cléomadès  tost  garis. 

Pour  lui  furent  lie  et  joiant 

En  Espaigne  petit  et  grant 

De  ce  que  il  garis  estoit  ; 
7900  Car  chascuns  moult  le  desiroit. 

De  sa  garison  firent  joie 

Trop  plus  que  dire  ne  saroie. 

Quant  vit  que  il  pot  chevauchier. 
Lors  n'ot  cure  de  plus  targier 
Que  l'arréance  ne  pourvoie 
Comment  tost  soit  mis  à  la  voie 
De  retrouver,  s'il  puet,  celi 
Pour  cui  amours  le  destraint  si 


p 


—  247  — 

Qu'il  n  a  povoir  d'aillours  penser. 
7910  Devant  son  pore  vint  ester, 

Qui  tant  ert  liez  de  son  respas , 
Que  dire  nel  saroie  pas. 
'A  lui  parla  moult  longuement, 
Et  li  dist  que  tout  plainement 
Disoit  chascuus  par  la  contrée 
Que  rois  Crompars  avoit  emblée 
S  amie  dedenz  le  jardin 
Où  la  laissa  par  mal  destin. 

—  «  Sire,  fait-il,  savez  pourquoi 

7920  «  Geste  chose  vraiement  croi? 

«  Pour  ce  que  nus,  se  il  ne  fust, 

«  Le  cheval  mener  ne  seûst, 

«  Et  pour  ce  le  croi  vraiement. 

«  Tous  jours  acoutuméement 

«  Aloit  là  querre  ses  herbées 

«  Crompars,  toutes  les  matinées. 

«  Ainsi  le  tesmoigne  chascuns 

«  Que  ne  s'en  descorde  nesuns. 

«  Par  Crompart  sui  trays  et  mors. 

7930   «  Ne  sai  où  soit  pris  mes  confors, 

«  Quant  par  lui  ai  perdu  celi 

«  Qui  mon  cuer  enporte  avoec  li. 

«  Moult  très  volen tiers  requerroie 

«  Li  et  mon  cuer,  se  je  savoie 

«  Où  les  peûsse  retrouver. 

«  N'a  lieu  deçà  ne  delà  mer, 

«  Tant  soit  ne  divers  ne  lointains , 

«  Que  n'i  alasse  ;  c'est  dou  mains, 

Fol.  31  V».     «  Se  je  retrouver  les  cuidoie; 

7940   «  Et,  quoi  que  avenir  m'en  dois, 

«  Clarmondine  requerre  irai. 

«  Tout  le  mont  avant  cercherai 


—  248  — 
«  Que  n'en  sache  aucune  nouvele.  » 

Geste  raison  ne  fu  pas  bêle 
Au  roi  Marcadigas  son  père, 
Ne  à  ses  suers  ne  à  sa  mère. 
Quant  tel  nouvele  ont  entendue, 
Chascune  i  est  errant  venue  ; 
Car  la  voie  li  destorroient 
7950  Moult  volentiers,  s'eles  povoient. 

En  la  chambre  le  roi  entrèrent. 
Cléomadès  iluec  trouvèrent 
Qui  au  roi  son  père  parloit. 
Quand  done  Ynabele  le  voit, 
Ne  se  pot  tenir  de  plorer  ; 
Baisier  l'ala  et  acoler. 
Et  li  dist  bien  que,  s'il  s'en  va, 
Qu  ele  de  duel  pour  lui  morra. 
Devant  lui  sont  agenoillies 
7960  Ses  serours,  tristes  et  iries. 

—   «  Biau  frère,  »  fonteles,  «  merci! 
«  Ne  nous  ociez  pas  ainsi. 
«  Mortes  sonmes  se  en  alez  » 

Dist  Cléomadès  :  —  «  N'en  parlez  ; 
«  Se  vous  tant  amez  mon  respas 
«  Ne  ma  santé,  n'en  parlez  pas. 
«  N'i  metez  débat  ne  estrif 
«  Se  ne  m'amez  miex  mort  que  vif; 
«  Car  tous  mes  déduis  et  ma  joie 
7970   «  Gist  en  l'espoir  k  encor  revoie 
«  Celi  où  maint  toute  bonté, 
«  Qui  la  toupace  est  de  biauté. 
«  Et,  pour  ce,  pri  h  mon  chier  père 


I 


-  210  — 

«  Et  à  ma  douce  cliicro  mère, 

«  Que  ma  joie  ne  lor  anuit 

«  K'en  la  voie  sont  mi  déduit 

«  Et  mi  soûlas  et  mi  délit. 

«  Encor  g-eusse  sus  mon  lit 

«  Malades,  se  ne  fust  la  voie 

7980  «  De  quoi  li  detris  me  guerroie.  « 

*A  ce  mot  furent  tout  si  mu 
Que  nus  ni  a  mot  respondu. 
Fors  que  sans  plus  Marcadigas. 
—  «  Biaus  fiex,  »  fait  il,  «  ne  doutez  pas, 

«  Car  la  pucele  r'auerez 

«  S'on  set  que  ce  soit  veritez 

«  Que  Crompars  l'ait  ainsi  emblée. 

«  Ains  ne  vit  si  maie  jornée 

«  Comme  le  jour  que  il  Tembla  ; 
7990   «  Car,  se  je  vis,  il  en  morra, 

«  Et  en  sera  toute  essillie 

«  Sa  terre ,  et  toute  sa  lignie. 

«  De  ce  bien  couvent  vous  tenrai. 

«  Tout  maintenant  envolerai 

«  En  Bougie,  pour  miex  savoir 

«  De  ceste  besoigne  le  voir  ; 

«  Et,  se  c'est  voirs  k'emblée  lait, 

«  Nous  la  r'auerons  entresait, 

«  Et  comparra  sa  traj^son 
8000   «  Rois  Crompars  plus  k  ains  ne  fist  hom. 

Cléomadès  li  respondi 
En  souzpirant.  —  «  N'est  pas  ainsi, 
«  Sire,  »  fait-il.  «  Com  vous  savés, 
«  La  coustume  dou  règne  est  tés 
«  De  la  terre  le  roi  Crompart, 
«  Que  il  ne  r  iroit  celé  part 


—  250  — 

«  Pour  tout  plain  d'or  ceste  mai  sou, 
«  Pour  ce  qu  il  a  fait  trayson. 
a  De  sa  gent  seroit  lapidés, 

8010   «  Se  de  trayson  ert  prouvés. 
«  Et  est  li  jeus  ainsi  partis 
«  De  li  à  ceaus  de  son  pays, 
«  Que  qui  vers  lui  fait  trayson, 
«  Il  a  perdu  sans  raënçon 
«  Entirement  cors  et  avoir, 
«  Et  la  terre  perdent  li  hoir. 
«  Et,  pour  ce  qu'il  a  vers  nous  fait 
«  Trayson  et  vilain  mesfait, 
«  Croi  je  que  pour  ce  ni  soit  point. 

8020   «  Et  si  a  il  encore  I  point 

«  De  quoi  il  auroit  trop  à  faire 
«  Ains  k'à  bon  chief  le  peûst  traire, 
«  C'est  que  pais  li  couvient  avoir 
«  Vers  nous,  ou  par  fin  estouvoir  ; 
«  Mais  de  sa  terre  sires  n'iert 
«  Se  dedenz  VII  ans  pais  n'aquiert 
«  Vers  ceaus  cui  il  mesfait  aura. 
a  Car  je  fusse  alez  tout  droit  là 
«  Si  tost  comme  de  ci  métisse, 

8030  «  Se  ceste  chose  ne  seûsse.  « 

Marcadigas  moult  bien  savoit 
La  coustume  ;  mais  il  cuidoit 
Son  fill  celé  voie  esloignier 
Par  paroles,  et  detriier. 
Bien  voit  qu'il  n'en  venroit  à  chief. 
Ne  moustra  pas  tout  le  meschief 
Que  il  a  ou  '  cuer  ensenti  ; 
Ains  vous  dirai  qu'il  respondi. 

'  Le  Ms.  porto  :  «  On.  » 


I 


—  251  — 

Bien  aperçoit  et  bien  entent 
8040  Que  ses  fiex  h  la  voie  tent, 

Si  qu'il  ne  lairoit  pour  riens  née 
Que  sa  voie  ne  fust  hastée. 

Lors  se  commence  h  aviser 
Que,  puisque  il  s'en  veut  aler 
Ne  ne  le  porroit  retenir, 
S'en  la  voie  devoit  raorir, 
Que  miex  vaut,  à  son  escient, 
Qu'il  li  doinst  esclatierement 
Le  congié,  que  en  retraiant. 

8050      —  «  Biaus  fiex,  »  fait  il,  «  venez  avant. 
«  Très  bien  me  samble,  à  mon  avis, 
«  Que  vous  lairiiez  à  envis 
<(  Le  volage  k'empris  avez  ; 
«  Et,  puisque  faire  le  voulez, 
«  Je  vueil  qu'il  soit  à  vo  talent, 
«  Par  si  que  m'aiez  en  couvent 
«  Que  dedenz  cest  an  revenrez, 
«  Se  loial  essoigne  n'avez 
«  De  maladie  ou  de  prison  ; 

8060   «  Et  je  vous  met  à  abandon 

«  Tout  mon  or  et  tout  mon  argent, 
«  Et  de  toute  la  meillor  gent 
«  K'en  mon  pays  prendre  verrez. 
«  C.  chevaliers  i  eslirez 
«  Trestous  les  plus  sages  de  guerre 
«  K'eslire  porrez  en  ma  terre. 
«  Cil  iront  en  vo  compaignie 
«  Pour  faire  vostre  commandie  ; 
«  Et  vous  pri,  se  vous  tant  m'amez, 

8070    «  Que,  se  vous  chevaliers  trouvez 
Fol.  32  ro.     «  Qui  soient  preu  et  de  bon  non. 


—  232  -. 

«  Que  de  vous  ne  partent  sans  don, 

«  Tel  qu'il  afiert  à  fill  de  roi. 

«  Sagement  et  sans  nul  desroi, 

«  Alez  par  estrange  pays, 

«  Et  largement  donnez  tous  dis. 

«  Que  plus  est  on  preus  et  vaillans,  - 

«  Plus  doit  on  estre  desirans 

a  De  donner  as  bons.  Car  largece 

8080  «  Siet  bien  avoec  haute  prouece  ; 

«  Car  grans  princes  qui  preu  se  sent 

«  Se  mesfait  moult  très  durement 

«  S'il  entrelaist  à  faire  honneur 

«  Sor  fiance  de  la  valour 

«  Qu'il  cuide  en  lui  ;  car  li  cuidier 

«  En  ont  maint  rebouté  arrier 

«  Qui  à  grant  bien  fussent  venu  ; 

«  Mais  par  cuidier  sont  deceû. 

«  Grant  seigneur  large,  sage  et  preu, 

8090  «  Ne  pueent  miex  faire  lor  preu 

«  Que  mètre  en  bonne  gent  le  leur  : 
«  C'est  li  sauvement  del  honneur. 
«  Nel  di  pas  pour  ce  ne  soiez 
«  Tex  que  bien  en  doi  estre  liez; 
«  Pour  ce  le  di  que  souvenans 
«  Soiez  que  ne  soiez  perdans 
«  Par  fol  cuidier  ce  que  cil  perdent 
«  Qui  à  l'outrecuidier  s'aërdent. 
«  Bon  fait  humilité  chierir 

8100   «  Et  outrecuidance  hayr  ; 

«  Car  humilitez  fait  haucier, 

«  Et  outrecuidance  abaissier. 

«  Que  plus  vaus,  et  plus  t'umelies, 

((  Biaus  filz,  cestui  point  pas  n'oublies.  » 

Quant  Cléomadès  entend  i 


—  2:;5  — 

Son  père  qui  parole'  ainsi, 
Sachiez  moult  li  plot  durement 
Que  si  très  debonairement 
Li  donne  del  aler  congié. 

8110  'A  genous  l'en  a  merciié, 
Et  li  a  bien  en  convenant 
Que  il  fera  tout  son  commant  ; 
'A  son  povoir  s'en  penera 
Par  tous  les  lieus  où  il  venra; 
'A  honnour  faire  iert  ententiex, 
De  ce  ne  soit  de  riens  doutiex  ; 
Et  li  promet  qu'il  revenra 
Dedenz  l'an,  se  essoigne  n'a 
De  prison  ou  de  maladie. 

8120  Et  Marcadigas  li  otrie, 

Et  dist,  ciant  tous  :  —  «  Je  vous  gré 
a  La  voie  à  mouvoir  h  vo  gré.  » 
Et  Cléomadès,  sans  targier, 
Fist  son  afaire  apareillier. 

Ainsi  fu  la  chose  arréée 
Que  li  rois  l'avoit  devisée. 
C.  chevaliers  fist  li  rois  prendre 
Qui  n'estoient  pas  h  aprendre, 
Ains  furent  chevaliers  de  pris, 
8130  Sage  et  courtois  et  bien  apris. 
Arréé  furent  telement 
K'en  l'arroi  ne  failli  noient. 
Tout  kan  qu'il  i  apartenoit 
Fu  pourveii  bien  et  adroit. 
Que  vaurroit  que  plus  vous  diroie  ? 
Si  tost  se  mirent  à  la  voie 
Que  leur  chose  fu  aprestée. 

»  «  Parloiû.  »  Ms.  7539. 


I 


—  254  — 

Là  ot  mainte  lerme  plorée. 
Le  jour  qu'il  se  durent  mouvoir  ; 
8140  Ce  povez  vraiement  savoir. 

Cléomadès,  sans  plus  atendre, 
Vint  à  son  père  congié  prendre. 
Et  puis  prist  congié  à  sa  mère 
Cui  la  voie  fu  moult  amere; 
Congié  prist  à  ses  trois  serours, 
Qui,  en  grans  cris  et  en  grans  plours 
Remesent  ^  Et  lors  s'en  torna 
Cléomadès;  plus  n'arresta. 
Il  et  sa  gent  errant  montèrent. 
8150  Parmi  Sébile  trespasserent. 

'A  grant  merveille  vous  venroit 
Qui  le  duel  vous  deviseroit 
Que  cil  de  Sébile  menoient 
De  ce  que  aler  l'en  véoient. 

—  «  Hé!  las!  »  font  il,  «  que  nous  avient 
«  K'après  tel  joie  tex  duels  vient? 
«  Chascuns  de  nous  estoit  si  liez 
«  De  ce  que  reveiens  sus  piez 
«  Celui  qui,  par  sa  grant  valour, 
8160   «  Nous  a  tous  montez  en  honnour  ! 
«  Kan  k'avons  eussons  perdu, 
«  Se  ne  fust  par  lui  retenu. 
«  Ne  nous  fust  demoré  riens  née. 
a  Toute  fust  Espaigne  gastée, 
«  Ou  toute  fust  en  mains  d'autrui, 
«  Se  ne  fust  la  valour  de  lui. 
«  Sa  grant  valour  nous  a  sauvé 
«  Terre  et  honnour  et  hérité  ^ 

•   «  Remestrent.  »  Ms.  7539. 

2  «  Muehîes,  ?ionnours  et  héritez.  »  Ms.  7593. 


> 


—  255  — 

«  Après  Dieu,  qui  le  nous  donna. 
8170   «  Hc!  las!  jamais  ne  revenra, 
«  Si  aura  celé  retrouvée 
«  Qui  mar  fu  ains  à  nostre  oes  née  ; 
tf  Car,  s'il  ne  la  puet  retrouver, 
«  C'est  noiens  de  son  retourner. 
«  Selonc  le  cuer  que  en  lui  n, 
«  Jamais  sans  li  ne  retorra. 
«  Hé  !  las  !  que  nous  est  avenu  !  » 

Maint  cheveil  tiré  et  rompu 
Y  ot,  le  jour  qu  il  s'en  parti, 

8180  Et  geté  maint  dolereus  cri. 
Là  veïssiez  paumes  batues 
Et  poins  tordre,  par  maintes  rues. 
Son  demorer  chier  achetassent 
Se  il  setissent  ne  cuidassent 
Que  ce  lor  petist  riens  aidier. 
Mais  ce  ne  lor  auroit  mestier. 
De  lor  grant  meschief  me  tairai, 
Et  de  lor  voie  parlerai. 
De  pays  en  pays  aloient. 

8190  De  la  chose  que  il  queroient 
Demandoient  à  plusour  gent. 
Ainsi  alerent  longuement. 
En  mains  lieus  assez  en  enquirent; 
Mais  ains  nouveles  n'en  aprirent 
Qu'il  prisassent  une  chastaigne, 
Tant  que  il  vinrent  en  Bretaigne. 

'A  Nantes  II  jours  demorerent. 
Et  droit  au  tiers  jour  s'en  alerent. 
Anjou  passèrent  et  le  Maine  ; 
8200  Et  si  costoierent  Touraine, 

Tant  qu'il  vinrent  en  Normendic, 


—  256  — 

Une  terre  moult  aaisie. 
Fol.  32  v°.    Je  ne  sai  pas  comment  nommées 
Estoient  adont  les  contrées 
Dont  je  vous  faz  ci  mencion  ; 
Mais  ore  a  chascun  tel  non 
Que  j'ai  dit  et  que  je  dirai 
Des  autres  que  je  nommerai. 

Quant  de  Normendie  sevrèrent, 
8210  Outre  en  Engleterre  passèrent, 
Et  de  là  droit  en  Gales  vinrent. 
Et  lors  le  plus  droit  chemin  tinrent 
D'Escoce,  qu'il  porent  trouver. 
Tant  i  furent,  que  retorner 
Lor  plot  ;  si  le  firent  ainsi. 
Droit  à  Douvre  sont  reverti  ; 
Car  n'orent  pas  conseil  d'aler 
Plus  avant  en  pays  de  mer. 
N'arresterent  ne  tant  ne  quant. 
8220  Lendemain  vinrent  à  Wissant. 

Vers  France  ont  leur  voie  tornée 
Qui  adont  ert  Gaule  nommée. 
Grant  guerre  avoit  en  ce  pays. 
Celé  part  se  traioit  tous  dis 
Cléomadès  où  guerre  avoit, 
Pour  ce  que  vraiement  savoit 
Que  là  où  les  guerres  estoient 
Gens  de  plusours  pays  venoient. 
Pour  ce  celé  part  se  traioit, 
8230  Que  moult  très  volentiers  sauroit 
Chose  dont  fust  resleeciez'  ; 
Car  moult  estoit  despaaisiez. 

»  «  Eesïiesciez...  desap^siez.  Ms.  7539. 


—  257  — 

Eli  France  fu  moult  bien  venuz. 
De  plusours  fu  recouneûz  ; 
Car  enz  ou  pays  '  avoit  mez. 
De  toutes  les  gens  fu  amez 
Entour  cui  repairie  ot  onques. 
Mais  c  estoit  merveilles  adonques 
Comment  chascuns  le  regardoit 
8240  Pour  le  non  qui  de  lui  couroit  ; 
Car  chascuns  disoit  que  à  lui 
Ne  devoit  on  mètre  nului 
De  haute  prouece  à  son  tans, 
K'en  lui  n'en  eûst  bien  trois  tans 
Qu'il  n'eûst  en  tout  le  meilleur 
Que  on  trouvast  à  celui  jour. 

'A  merveilles  ert  regardés 

De  tous,  pour  ce  qu  il  estoit  tés. 

Et  encor  feroit  on  demain 
8250  S'on  savoit  Tristan,  ou  Gavain, 

Ou  Lancelot,  ou  Percheval, 

Qui  en  l'enqueste  dou  Graiil  ^ 

Firent  plusours  proueces  grans. 

Car  chascuns  d'aus  fu  moult  vaillans. 

Se  ne  furent  il  pas  dou  conte 

Cléomadès,  dont  je  vous  conte; 

Car  Cléomadès  fu  li  tiers 

De  tous  les  meilleurs  chevaliers 

Qui  ains  furent  de  mère  né  ; 
8260  Ce  set  on  bien  par  vérité. 

Or  vous  dirai  que  il  faisoit 

•  «  En  ce  pays.  »  Ms.  7539. 

2  Allusion  à  quelques-uns  des  héros  épiques  do  la  Table  Ronde,  dont 
les  noms  étaient  déjà  fort  populaires  à  l'époque  d'Adenès,  et  dont  les 
aventures  avaient  commencé  à  défrayer  la  littérature  française  depuis 
la  conquête  de  l'Angleterre  parles  Normands. 

TOM.    I.  *  ' 


_  258  — 

Par  les  pays  où  il  aloit. 
S'il  avoit  enz  ou  pays  guerre, 
Tantost  se  penoit  de  Tenquerre 
Liquels  avoit  ou  tort  ou  droit. 
Et,  quant  le  voir  de  ce  savoit. 
Lors  se  penoit  de  la  pais  faire  ; 
Et,  se  il  ne  povoit  atraire 
Les  parties  que  pais  en  fust, 
8270  Koi  que  avenir  l'en  deûst, 
Adès  vers  celui  se  traioit 
Là  où  le  plus  grant  droit  cuidoit. 
Ainsi  se  maintenoit  partout. 
Sachiez  si  le  doutoient  moût 
Cil  contre  cui  il  se  metoit; 
Et  cil  vers  cui  il  se  metoit 
Cuidoit  tous  estre  asseiirez 
Que  ses  contens  estoit  alez. 

Mainte  guerre  en  fist  apaibier, 
8280  Et  maint  outrage  detriier, 
Et  relaissier  mainte  folie 
Qui  ert  emprise  par  envie; 
Car  par  envie  a  on  empris 
Mainte  emprise,  pour  tolir  pris 
'A  aucun  bon  quant  ert  prisiez. 
Encor  dure,  dont  c'est  pitiez, 
Cis  poins,  et  lonc  tans  a  duré  : 
Ce  pert  il  bien  h  maint  régné. 

Ainsi  ala  par  mainte  terre 
8290  Cléomadès  celi  requerre 

Que  il  vousist  miex  retrouver 
K'en  paradis  sans  li  aler, 
Se  il  i  cuidast,  après  Dieu, 
Avoir  devant  trestous  son  lieu. 


—  259  — 

En  celui  voiage  portoit 
Cléomadès,  quant  il  s  armoit, 
Armes  aussi  noires  com  meure, 
'A  1  blanc  g-aut  les  dois  deseure. 

Or  vous  dirai  pourquoi  avoit 

8300  Tés  armes.  Ce  senefioit 
Que  il  n'avoit  de  remanant 
De  s'amie  que  le  seul  gant 
Que  il  euz  ou  jardin  trouva 
Là  où  li  rois  Crompars  l'embla. 
Or  vous  dirai  là  où  metoit 
Ce  gant,  et  que  il  en  faisoit. 
Contre  son  cuer  l'avoit  liié 
D'un  drap  linge  blans  deliié. 
Adès  nuit  et  jour  i  estoit, 

8310  Mais  nus,  fors  il,  ne  le  savoit; 
Ne  ne  vouloit  que  le  seûst 
Nus  hom,  jà  tant  ses  privez  fust. 
Pluseurs  fois,  quant  il  ert  couchiés, 
Fu  li  gans  de  lui  desliiés  ; 
Et,  quant  il  desliié  l'avoit, 
Maintes  fois  la  nuit  le  baisoit 
Et  le  tenoit  entre  ses  bras. 
C'estoit  sa  vie  et  ses  soûlas. 

Se  tout  vous  vouloie  retraire 
8320  L'anui  de  cuer  et  le  contraire 
Qu'il  avoit  nuit  et  jour  tous  dis, 
Cis  livres,  qui  est  moult  petis, 
Seroit  plus  que  la  Bible  grans. 
Se  de  tout  estoit  recordans 
Les  plaintes  et  les  dolousers, 
Les  souzpirs  et  les  regreters, 
Qu'il  faisoit  les  jours  et  les  nuis. 


—  260  — 

Ce  seroit  riote  et  anuis  ; 
Car  jà  del  ne  vous  parleroie, 
8330  Se  tous  ses  meschiez  vous  disoie. 
Ses  cuers  nule  fois  ne  dormoit, 
Se  à  Clarmondine  pensoit, 
Qu'il  n'avoit  loisir  de  dormir. 
Tant  le  destraignoient  souzpir. 
Fol.  33  r».    Moult  estoit  ses  cors  traveilliez 
De  ce  que  si  ert  esveiliiez 
Li  cuers  de  lui,  qui  nuit  et  jour 
I  pensoit  adès  sans  séjour. 
Et  de  ses  meschiez  se  couvroit 
8340  Devant  la  gent,  ce  qu'il  povoit. 

En  si  fait  point  le  tans  passa. 
Maint  divers  pays  trespassa, 
France  cercha  et  Alemaigne, 
Duringes*,  Baiviere,  Bahaigne  ^ 
Mais  en  Westfale  ot  esté 
Partout,  et  dou  lonc  et  dou  lé, 
Et  parmi  Sassoigne  ^  et  en  Frise. 
Ains  que  sa  voie  fust  emprise 
Au  lez  par  de  devers  Baiviere, 
8350  Tant  ala  avant  et  arrière 
Que  par  Osteriche  revint. 
En  celé  terre  tant  se  tint, 
Que  li  sambla  que  raisons  fu. 
Lors  se  sont  de  là  esmeû 
Et  s'en  vinrent  droit  en  Hongrie  *, 
Et  de  là  vindrent  en  Prussie  ^ 


*  Thuringe. 
'  Bohême. 

■'^  Saxe. 

*  »  Fn  Bougie.  »  Ms.  7539. 
5  «  En  Persie.  «  Ms.  7539. 


—  26i  — 

Quant  Poulane  ^  orent  trespassée, 
Une  terre  riche  et  pueplée. 
Partout  estoit  moult  honnorez  ; 

8360  Car  sages  estoit  et  senez. 

Moult  savoit  mener  sagement 
Et  en  pais  et  lui  et  sa  gent; 
Car  bien  lor  avoit  commandé 
Que  il  n'i  eûst  si  osé 
Qui  mesfeïst  rien  ù,  autrui, 
Se  sa  gent  amoient  tant  lui, 
Courtoisement  se  maintenissent 
Ne  à  nului  riens  ne  tolissent. 
Et  cil  ne  l'oublièrent  mie; 

8370  Car  bons  sires  bonne  maisnie 
Fait  par  son  bon  ensaignement, 
Et  s'en  servent  plus  liement. 

Tant  alèrent,  qu'il  trespasserent 
Le  Bras  Saint-Jorge  ^  Lors  visèrent 
Quel  part  il  vorroient  torner. 
Ne  vous  sai  pas  bien  deviser 
Comment  cil  bras  de  mer  ot  non 
Adont;  mais  ainsi  le  claime  on 
Or  endroit  que  je  dit  vous  ai. 
8380  Ne  je  la  centime  part  n  ai 

Devisé,  si  me  doinst  Diex  joie, 
De  ce  qu'il  avint  en  la  voie 
Cléomadès,  lui  et  sa  gent  : 
Trop  i  metroie  longuement. 
Car  moult  souvent  se  combatirent, 
N'ainc  à  bataille  ne  faillirent. 
Qu'il  seûssent,  ne  loing  ne  près, 
K'adès  ne  fust  Cléomadès 

*  Pologne. 

'  Nom  de  la  branche  la  plus  méridionale  du  Danube. 


—  262  — 

Contre  celui  cui  ert  li  tors, 
8390  Ou  gent  à  gent,  ou  cors  à  cors. 

Se  d'orphelins  oïst  nouvele, 
Ou  de  dame,  ou  de  damoisele 
'A  cui  on  vousist  nul  tort  faire, 
Tantost  vouloit  celé  part  traire, 
Et  s'aloit  tantost  pour  offrir, 
Pour  la  droiture  soustenir. 
Savez  quel  gent  se  combatoient 
'A  lui?  Cil  qui  nel  connoissoient; 
Car  contre  lui  mis  ne  se  fust 
8400  Nus  hom  qui  bien  le  conneûst. 
Souventes  fois  se  combatoit. 
Ainsi  par  le  pays  aloit. 
De  ce  pour  quoi  ert  esmeiis 
Ne  sot  encor  ne  mains  ne  plus 
Que  il  en  savoit  au  mouvoir  : 
Ce  li  faisoit  le  cuer  doloir. 

Quant  le  Braz  Saint-Jorge  ot  passé, 
Iluec  ont  trois  jors  sejorné. 
Et  ont  demandé  et  enquis 

8410  La  manière  et  lus  dou  pays 
Là  où  il  béent  à  aler. 
Ainsi  com  m'oëz  deviser, 
Alerent  tant  k'en  Grèce  vinrent. 
Sachiez  que  li  Griiois  se  tinrent 
Bien  apaié,  quant  veû  ont 
Cléomadès.  Grant  joie  en  font  ; 
Car  de  sa  valour  bien  avoient 
Oy  parler,  et  bien  savoient 
Que  c  estoit  li  plus  preus  de  tous. 

8420  Chascuns  ert  dou  veôir  jalons. 
Miex  en  amoient  lor  pays 


I 


» 


—  263  — 

Pour  ce  que  il  i  fu  norris. 

Grant  guerre  avoicnt  lors  li  Grieu 
'A  I  trop  poissant  roi  caldieu  ' 
Qui  avoit  à  non  Primouus*. 
Moult  avoit  Griiois  court  tenus 
Et  guerroie  très  aigrement. 
Maint  grant  anui  et  maint  torment 
Lor  fist,  et  maint  très  grant  damage, 
'   8430  Pour  ce  que  il  vouloit  treuage 
Avoir  sor  aus,  k  ains  à  nul  jour 
N  orent  eii  si  ancissour. 

Mètre  les  vouloit  (Jesouz  soi  ; 
Car  Grieu  estoient  lors  sans  roi, 
Et  ert  chascuns  sires  de  lui, 
Et  ne  tenoient  riens  d'autrui. 
Faire  leur  vouloit  desraison  ; 
Tour  quéroit,  par  fausse  ochoison, 
Par  quoi  il  fussent  si  sougi. 
8440  S'en  erent  irié  et  marri 

Li  Grieu,  et  moult  s'en  esmaioient; 
Car  vers  cel  roi  povoir  n'avoient. 
Tant  estoit  riches  et  poissans, 
Malicieus  et  sorquerans 
'A  ceaus  qui  à  lui  marchissoient, 
Que  tout  si  voisin  le  doutoient. 

Li  Griiois  forment  honnorerent 
Cléomadès.  Moult  se  penerent 

•  Chaldéen.  Les  écrivains  du  moyea  âge  désignaient  les  Perses  sous 
]e  nom  de  Chaldéens. 

-  Nom  imaginaire.  Peut-être  aussi  n'est-il  qu'une  altération  du  nom 
de  Priam,  le  poëte  pouvant  très-bien  avoir  confondu  le  souvenir  du 
siège  de  Troie  avec  celui  des  guerres  médiques. 


—  26i  — 

D'onnorer  et  lui  et  sa  gent. 
8450  'A  lui  vinrent  moult  humblement 
Li  plus  grant  seignour  de  la  terre, 
Pour  aïde  et  conseil  requerra 
Encontre  le  roi  de  Caldée 
Qui  lor  terre  a  [toute]  gastée  ' 
Et  a  envers  aus  guerre  emprise 
Par  sa  mauvaise  convoitise, 
Que  il  pas  faire  ne  deiist 
Se  il  preudons  et  loiaus  fust. 

—  «  Jà  nous  a  malement  grevé  ; 
8460   «  Mais  bien  avons  en  proposé 

«  K'ains  i  laira  chascuns  la  vie 
«  K'à  no  tans  soit  Grèce  asservie.  » 

Quant  Cléomadès  Tentendi, 
Pitié  l'en  prist.  Lors  respondi. 

—  «  Seignour,  «fait  il,  «  ci  sui  venus, 
<i  Mais  ne  sui  pas  si  pourveûs 

Fol.  33  v».     «  Que  je  fusse,  se  je  seûsse 

a  K'en  tel  point  trouver  vous  detisse. 
«  Mais,  tant  com  valoir  vous  porrai, 
8470  a  'A  ce  tant  pou  de  gent  que  j'ai, 
a  Vous  aiderai  à  mon  povoir 
«  De  cuer  et  de  cors  et  d'avoir  ; 
«  Car  la  terre  où  je  fui  norris 
«  Devroie  je  moult  h  envis 
«  Veôir  honnir  ne  abaissier, 
«  Se  de  riens  li  povoie  aidier. 
«  Ne  sai  que  je  plus  vous  en  die  ; 
«  Car  en  moi  ne  remanra  mie 
«  Que  Grèce,  où  fui  norri  soué, 


'  Notre  Ms.  porte  :  «  Qui  lor  terre  a  tort  gastée.  »  Le  Ms.  7539  dit 
«  Qui  leur  terre  a  moult  esnuée.  » 


—  2G5  — 

8480   «  Perde  la  graut  honnesteté 

«  Qu'ele  a,  et  la  haute  nohlece. 

a  Mais  or  couvient  que  sans  perece 

«  Soit  emprise  ceste  besoigne, 

«  Et  que  chascuns  nuit  et  jour  soigne 

a  Par  quoi  très  bien  soit  pourveiis, 

«  Si  que  tost  soit  seure  corus 

«  Cis  rois  qui  vous  cuido  honnir 

«  Et  vostre  pays  asservir; 

«  Car  li  hom  qui  pert  sa  franchise 

8490   «  A  moult  s'onnour  arrière  mise.  » 

Et  quant  Griiois  ont  entendu 
Comment  il  leur  a  respondu, 
Bien  virent  qu'il  ert  chevaliers 
Fins,  faitis,  parfais  et  entiers 
Et  de  très  haute  enprision. 
Moult  l'en  mercient  li  baron 
De  ce  que  si  entièrement 
Et  si  très  esclatierement 
Met  lui  et  sa  gent  abandon 
8500  Pour  aus  aidier  de  lor  raison. 
Durement  Ten  ont  mercié 
/  Et  encline  et  gracié. 

Lors  li  ont  dit  c  un  parlement 
A  Primonus  pris  à  lor  gent, 
'A  ce  premier  mardi  prochain, 
Es  prez,  desouz  Mont  Arestain  '. 
Et  Cléomadès  respondi 
K'au  parlement  ira  aussi, 
Et  loe  que  pas  refusée 
8510  Ne  soit  raison,  mais  demandée. 

*  Marathon.  (Note  de  M.  Paulin  Paris.) 


_  266  — 

Car  souvent  mescheôir  voit  on 
'A  cens  qui  refusent  raison  ; 
Car  li  hom  qui  veut  refuser 
Raison,  doit  par  droit  meserrer  : 
Car  qui  raison  refuse  et  droit, 
Sachiez  que  il  pas  bien  ne  croit 
Enz  el  souverain  Créatour 
Qui  nous  pourvoit  et  nuit  et  jour. 
Qui  son  Créatour  douteroit 
8520  'A  nului  nul  tort  ne  feroit. 

Diex  de  plusours  est  pou  doutez 
Et  creiis,  dont  c'est  grans  pitez. 
Pour  ce  raison  lor  loe  aprendre 
Se  Primonus  i  veut  entendre. 

Quant  li  jours  dou  parlement  vint, 
-  Chascuns,  si  k'à  lui  apartint, 
I  vint  d  ambes  II  les  parties. 
Moult  avoit  bêles  praëries 
Et  boschelés  vers  fuëillis 
8530  Là  où  cil  parlemens  fu  pris. 
Assemblé  sont.  Premiers  parla 
-Primonus,  et  as  Griex  moustra 
Se  il  '  ce  que  il  demandoit 
Li  connoistroient  là  endroit 
Ou  il  le  vorroient  deffendre. 
Et  li  Griiois,  sans  plus  atendre, 
Dirent  qu'il  s'en  conseilleroient 
Et  tantost  Ten  responderoient. 

Lors  se  sont  à  une  part  trait. 
8540  Cléomadès  dist  que  lonc  plait 
IS  afiert  pas  à  celé  requeste. 

'  «  Se  euls.  »  Ms.  7539. 


—  2G7  — 

La  rcsponce  doit  estre  prrstc  : 
—  «  Ou  vous  deffendez  vo  pays, 
«  Ou  faites  ce,  qu'il  a  requis. 
«  Mais,  se  vos  honnours  ne  gardés, 
«  Jamais  les  cors  de  vous  u  amés. 
«  Car  cors  sans  honnour  rien  ne  vaut, 
«  Jii  tant  n'iert  venus  de  lieu  haut  ; 
«  Car  garder  se  doit  assez  plus 
8550   «  Cil  qui  de  haut  lieu  est  venus 
«  Que  cil  de  petite  lignie; 
«  Et  Griiois  sont  d  aucisserie, 
«  Ainsi  que  partout  tesraoigne  on, 
«  De  moult  très  noble  extracion. 
«  'A  mon  avis  n'i  a  c'un  tour  : 
«  Ou  morir  ou  sauver  honnour. 
«  Vie  sans  honnour  soit  honnie, 
«  K'assez  vaut  miex  honnour  sans  vie.  » 

Quant  Cléomadès  entendu 
8560  Ont  Griiois,  h  lui  sont  venu 

Et  li  prient  comraunaument 

Qu  il  face  et  die  à  son  talent 

Et  commande  sa  volenté. 

Et  il  feront  tout  h  son  gré  ; 

Et  jurent  que  jà  ne  donront 

Treuage,  ainçois  i  morront. 

Cléomadès  dist  qu'il  dira 

La  parole  et  la  mousterra, 

De  par  Griiois,  roi  Primonus. 
8570  Tout  lotroient.  Levé  sont  sus. 

Devant  roi  Primonus  revinrent 
Les  parties.  Coies  se  tinrent 
Et  en  pais;  car  moult  desiroient 
'A  savoir  à  quel  chief  torroient 


—  268  — 

Les  besoignes  de  celé  emprise 
De  quoi  Primonus  s  aime  et  prise 
De  ce  que  il  onques  lenprist. 
Chascuns  se  taist,  nus  mot  ne  dist  ; 
Et  Cléomadès  encommence 
8580  *A  parler  com  de  grant  science. 

—  a  Sire  rois,  »  fait  il,  «  Primonus, 
«  Dont  vous  est  cis  consaus  venus 
«  Qui  Griiois  voulez  asservir  ? 
«  De  honteus  entremés  servir 
«  Les  voulez,  quant  par  vo  haussage 
«  Voulez  avoir  d'aus  treûage 
«  K'ains  vos  ancestres  ne  requist. 
«  Qui  ce  vous  loa  il  mesfist. 
«  Maint  damage  lor  avez  fait 

8590   «  'A  tort,  dont  vous  avez  mesfait. 
«  Mais,  s'a  ce  vouliiez  entendre 
«  Que  vous  as  Griex  vousissiez  rendre 
«  Leur  damages  entièrement, 
«  Et  puis  feïssiez  serement 
<i  Que  mais  ne  lor  demanderiez 
«  Nule  riens,  ains  lor  aideriez 
«  De  tout  vo  povoir  contre  autrui 
«  Qui  faire  leur  vorroit  anui, 
Fol.  34  r».     «  Je  croi  que  il  conseil  aroient 

8600  «  Que  ce  mesfait  vous  pardonroient; 
«  Ou  la  bataille  à  aus  aurés. 
«  Prenez  lequel  que  vous  voulés 
«  De  ces  II  poins,  et  choisissiez, 
«  De  par  Griiois,  et  bien  sachiez  . 
«  K'autre  chose  n'enporterez.  » 

Griiois  dient  c'est  veritez. 
Quant  li  rois  Primonus  entent 


—  209  — 

Que  Cléomadès  telement 
Li  a,  pour  Griiois,  rcspondu, 
8610  Moult  en  et  le  cuer  irascu. 
Si  fu  tormentez  et  iriez 
K'à  pailles  pot  ester  sor  picz. 
Cléomadès  moult  regardoit  ; 
Mais  ne  sot  pas  qui  il  cstoit. 

—   «  Vassal,  »  fait  il,  «  or  m'escoutez, 
«  Vous  qui  pour  les  Griiois  parlez. 
«  Ne  sai  se  estes  chevaliers, 
«  Ou  avocas  ou  amparliers  ; 
«  Mais  de  par  Griiois  m'avez  dit 

8620  «  Et  grant  outrage  et  grant  despit. 
«  Je  cuidoie,  kant  je  ving  ci, 
«  K'envers  moi  deûssent  merci 
«  Requerre,  mais  moult  en  sont  loing. 
«  De  ce  ne  sont  pas  en  grant  soing, 
«  Quant  de  bataille  m'ont  semons. 
t  Mais,  par  les  Diex  que  nous  créons, 
«  Jamais  jour  n'auront  pais  à  moi, 
«  Si  m'auront  tenu  pour  lor  roi 
«  Et  seront  tout  à  moi  sougi. 

8630   «  Ice  lor  créant  et  au , 

«  Ou  j'en  remaindrai  mors  ou  pris. 
«  D'aus  sui  de  bataille  aatis, 
«  Mais  à  moi  la  bataille  auront 
n  En  quel  marche  que  il  vorront.  » 

Ne  sai  que  plus  vous  en  diroie, 
Ne  que  la  chose  aloigneroie. 
La  bataille  fu  devisée 
En  I  plain,  moult  près  de  la  prée 
Où  cil  parlement  ot  esté. 
8640' 'A  quinzaine  l'ont  créante 


—  270  — 

Qu'il  i  seront  dambes  II  pars. 
Lors  est  li  parlemens  espars. 

Quant  de  là  furent  départi 
En  si  fait  point  corn  je  vous  di, 
Chascuns  en  son  lieu  s'en  ala 
Et  se  pourvit  et  arréa 
Si  qu'à  tel  chose  apartenoit. 
Li  Grieu  Cléomadès  à  droit 
Honnorerent,  si  com  il  durent. 

8650      Au  jour  de  la  bataille,  furent 
Venu  sor  la  pièce  de  terre, 
Arréé  comme  gent  de  guerre, 
Et  li  Caldieu  et  li  Griiois. 
Sachiez  que  Primonus  li  rois 
A  voit  tant  de  gens  amenées, 
Que  plaines  erent  les  valées 
Et  tout  li  plain  et  les  montaignes, 
Que  de  sa  gent,  que  des  estraignes  ; 
Car  partout  avoit  gent  mandées 

8660  Par  prières,  et  ensodées. 

Près  estoient  II  tans  de  gent 
Que  n'erent  Grieu,  si  com  j'entent. 
Quels  armes  ot  rois  Primonus 
Vous  deviserai.  Ses  escus 
Ert  d'or  à  I  noir  olifant, 
'A  I  ourle  moult  bien  séant 
De  gueules,  qui  ert  endentée; 
Et  li  ourle  estoit  besentée 
De  petis  besentiaus  d'argent 
8670  Qui  moult  i  erent  bel  et  gent. 

Li  Grieu  IIII  batailles  oreut, 


—  271  — 

Si  estofées  que  miex  porcnt  '  ; 
Et  Primouus  en  avoit  VI 
De  g-ent  qui  erent  de  g-rant  pris. 
Savez  que  Cléomadès  fist? 
En  chascune  bataille  mist 
XX  de  cens  ko  lui  amena; 
Et  lors  as  Griiois  commanda 
Qu  il  facent  ce  que  cil  diront, 
8680  Et  cil  dient  qu  il  le  feront. 

Rien  ne  lor  vorront  commander 
Que  il  jà  lor  doient  véer 
Tant  com  pièce  d  aus  durera. 

Cléomadès  moult  agréa 
Li  samblans  que  cbascuns  faisoit  ; 
En  bon  convenant  les  trouvoit. 
Les  batailles  a  devisées 
Cléomadès,  et  arréées 
Comment  Fune  après  l'autre  ira. 
8690  La  première  bataille  ara 
Il  meïsmes,  k  aler  vouloit , 
Ainsi  com  devisé  l'avoit , 
Au  roi  Primonus  assambler, 
Pour  le  miex  que  il  set  viser. 

Moult  chevaucboient  noblement 
Les  batailles  et  sagement, 
K'à  paines  la  longueur  d'un  doit 
Li  uns  d'ans  l'autre  ne  passoit. 
Li  uns  l'autre  trop  n'enpressoient, 
8700  Mais  si  très  à  point  chevaucboient, 
C'on  peiist  prendre  hardement 
En  leur  noble  contenement. 

«  Si  parfetes  que  miex  ne  porent.  »  Ms.  7530. 


—  272  — 

Maint  chevalier  très  bien  monté 
Et  très  gentement  acesmé 
Y  ot,  que  d'une  part,  que  d'autre, 
Escuz  as  cols,  lance  sor  fautre, 
/  Et  les  hiaumes  plantez  es  chiés  ; 

Et  sor  les  estriers  afichiés 
Chevauchierent  en  couroi  tant, 
8710  Que  si  s  alerent  aprochant 

Que  les  batailles  s'entrevirent  : 
Sachiez  que  d'ambes  pars  frémirent. 

Quant  d'ambes  pars  veû  se  sont. 
Au  roi  Primonus  vint  adont 
Uns  chevaliers  qui  li  conta 
Que  Cléomadès  estoit  là  ; 
Et  s'ert  cil,  trestout  vraiement. 
Qui  l'autre  jour,  au  parlement, 
La  parole  des  Griex  moustra. 

8720  —  «  Qui  la  nouvele  en  aporta 
•        «  En  vostre  ost,  ne  vous  amoit  mie  ; 
«  Car  toute  vostre  ost  esbahie 
«  Est  de  ce  que  ci  est  venus. 
«  Moult  en  est  chascuns  esmeûs. 
«  C'est  li  aigles  des  chevaliers. 
«  Puis  ne  volera  volentiers 
«  Faucons,  le  jour  k'aigle  ait  veiie. 
«  Ainsi  est  il  de  sa  venue 
«  Com  del  aigle  que  veû  ont 

8730  «  Oisel,  car  puis  ne  voleront 
Fol.  34  V».    «  Hardiement  celé  journée. 

«  Pour  ce  est  l'aigle  comparée 
«  'A  lui,  car  sa  très  grant  value 
«  Est  par  tout  le  monde  seûe. 
«  Sachiez  par  lui  sont  esbaudi 
«  Li  Grieu,  et  Caldieu  abaubi. 


—  273  — 

«  Et  ce  n'est  mie  grant  merveille, 
«  Car  sa  prouece  n  est  pareille 
«  'A  uule  autre;  ce  croi,  et  cuit 
8740   «  Ce  sauront  li  vostre  ains  la  nuit. 
«  Sachiez,  se  pas  ne  Vi  se  tissent 
«  Vostre  gent,  plus  asseur  fussent. 
tt  Mal  est  fait  quant  le  sevent  ci.  » 

Quant  li  rois  Tôt,  tous  en  rougi. 
Ne  li  furent  plaisans  ne  bêles 
'A  oyr  si  faites  nouveles  ; 
Car  de  Cléomadès  avoit 
Oy  parler,  et  bien  savoit 
Que  c'estoit  de  tous  11  plus  preus, 
8750  Et  ce  n'estoit  mie  ses  preus  '. 
N'est  merveille  s'en  fu  dolans. 
Les  Griiois  voit  parmi  les  chans 
Venir,  qui  moult  les  aprochoient. 
En  IIII  batailles  venoient. 
Une  en  voit  qui  vers  lui  se  trait, 
Et  lors  pensa  il  entresait 
Que  Cléomadès  i  estoit 
Et  k'à  lui  vient  assambler  droit. 

Bien  vit,  ce  est  chose  passée  ^ 
8760  K'avoir  lor  convient  la  mellée. 
Lors  veïssiez  espiex  brandir 
Et  sor  hiaumes  des  mains  ferir, 
Pour  plus  fortement  enformer 
Le  hiaume,  ou  pour  veôir  plus  cler. 
Bien  sambloient  d'armes  manier. 
Quant  Grieu  prennent  à  aprochier 

'  Son  prix,  son  avantage. 

2  «  Bien  voit  que  c'est  chose  aprestée.  »  Ms.  7539. 

Toa.  I.  18 


—  274  — 

Lors  ferirent  des  espérons. 
Devant  tous,  plus  joins  cuns  faucons, 
S'en  vint  Cléomadàs  brochant 
8770  En  son  point  I  espiel  trenchant 
Dont  le  premerain  qu'il  ferit 
'A  la  terre  mort  abati[t]. 

Ce  que  il  premiers  assambla, 
Ce  fu  pour  ce  que  il  pensa 
Que  li  Grieu  plus  hardiement 
Iroient  envers  leur  content. 
Sachiez  que  maint  à  terre  en  mist 
Ains  que  ses  espiex  fin  preïst  ; 
Car  adonc  chascuns  tant  gardoit 
8780  Son  espiel  corn  durer  povoit, 

Ou  fust  son  glaive,  ou  fust  ses  dars, 
Ivadonc  ert  tenus  pour  couars 
Ou  pour  nices,  qui  ne  s'aidoit 
De  Tun  des  trois  tant  com  duroit. 

Les  batailles  sont  assamblées 
De  toutes  pars,  et  ajoustées. 
Or  sachiez  bien  que  celui  jour 
N'ot  pas  Cléomadès  séjour; 
Car  moult  fu  la  bataille  fiers 
8790  Et  de  despiteuse  manière. 

Caldieu  en  grant  despit  tenoient 
Que  li  Griiois  enpris  avoient 
Vers  aus  bataille  à  jour  nommé. 
Moult  sont  aigre  et  entalenté 
D  ambes  II  pars  de  bien  ferir 
Et  de  deffendre  et  d'assaillir. 

Cléomadès  au  bran  d'acier 
Fist  cel  jour  maint  arçon  widier. 


—  275  — 

Jà  celé  part  ne  se  tornast 
8800  Puis  que  il  «  Castele  !  »  escriast, 
Que  tous  ne  feïst  remuer 
Les  rens,  et  frémir  et  branler. 
Nus  hom  n'osoit  ses  coups  atendre 
Ne  encontre  lui  estai  rendre. 
Caldieu  moult  forment  le  doutoient. 
Ses  coups  malement  ressoignoient. 

Celé  bataille  longuement 
Dura,  et  moult  i  ot  de  gent 
Gisant  par  les  chans  estraiés, 
8810  Que  mors,  que  navrez,  que  bleciés. 
Primonus  Griiois  assailloit 
Forment,  et  «  Caldée  !  »  escrioit  ; 
Car  dou  cors  fust  preus  et  vassaus. 
Se  dou  caer  fust  vrais  et  loiaus  I 
Plus  k'autres  couvoiteus  estoit, 
Nu  nului  couvent  ne  tenoit. 

Moult  estoient  Caldieu  doutant, 
Et  moult  s'aloient  enpressant, 
Ne  mais  les  cors  n'abandonnoient 
8820  Si  durement  comme  il  soloient  ; 
Car  moult  les  avoit  mal  menez 
Cléomadès,  et  desviez  ' 
De  toutes  lor  batailles  VI. 
N'en  y  ot  nule,  au  mien  avis, 
Où  il  ne  fust  II  fois  ou  trois. 
Ne  tenoit  pas  en  I  lieu  kois. 
De  bataille  en  bataille  aloit. 
Chascune  bataille  cuidoit 
Que  en  la  lour  fust  tout  adès. 

*  «  Desroutés.  »  Ms.753D. 


—  276  — 

8830  Tant  les  mena  Cléomadès, 

Qu'il  et  Grieu  apertement  voient 
Que  Caldieu  se  desconfisoient. 

Cléomadès  lors  se  pensa 
Que  vers  Primonus  se  traira  ; 
Car  bien  pense,  se  pris  l'avoit, 
Que  mais  deflfense  n'i  auroit. 
Miex  le  vorroit  prendre  k'ocire. 
La  teste  de  son  cheval  vire. 
Lors  regarda  parmi  Testeur, 
8840  'A  guise  de  fier  poigneôur  ; 
Celé  part  prist  droit  à  aler 
Où  plus  tost  le  cuide  trouver. 

En  la  bataille  Primonus 
S'est  Cléomadès  embatus. 
Toute  la  bataille  branla 
Au  lez  là  où  il  i  entra. 
Ses  coups  savoit  si  départir, 
Que  cil  qui  se  povoit  partir 
De  lui,  quant  près  de  lui  estoit, 
8850  Ses  Diex  durement  en  looit. 

Griiois  le  sivoient  de  près, 
Qui  moult  erent  aig»e  et  engrès 
Que  Caldieu  fussent  desconfit. 
Cléomadès  fist  tant  qu'il  vit 
Primonus,  qui  moult  enpressez 
Ert  des  siens  et  avironnez. 

Quant  Cléomadès  veû  l'a, 
Trestout  droit  vers  lui  s'adreça  ; 
Car  li  chevaus  sus  koi  séoit 
8860  Grans  et  fors  et  rades  estoit. 


—  277  — 

Maugré  tous  est  à  lui  venus. 
Là  fu  mains  ruistes  coups  férus, 
Fol.  35  r".    Et  mainte  broigne  derrompue, 
Et  mainte  cervele  espandue, 
Et  mains  fors  hiaumes  descerclés. 
Et  mains  fors  escus  découpés, 
Et  mains  chevaliers  abatus 
'A  la  terre  tous  estendus. 
Et  maint  cheval  a  vuide  sele, 
8870  Et  trayner  mainte  bouele 

Peûst  on  en  maint  lieu  veoir. 
Caldieu  virent  que  nul  povoir 
As  Griiois  celui  jour  n'auront. 
Les  dos  tornent  :  desconfit  sont. 

Cléomadès  tint  enbracié 

Primonus,  et  Tôt  enbronchié 

Devant  lui  *  ;  et  il  li  tendi 

S  espée,  et  li  pria  merci. 

—  «  Frans  hom,  »  fait  il,  «  ne  m  ociez. 
8880   u  Pour  Dieu,  la  vie  me  sauvez. 

«  Tant  en  aurez  argent  et  or 

«  Com  vous  vorrez,  et  plus  encor.  » 

Et  Cléomadès  erranment 

Mist  Primonus  devers  sa  gent 

Et  lor  commande  moult  et  prie 

Que  ne  li  facent  vilonnie  ; 

Et  cil  dient  qu'il  le  feront. 

Pris  et  loiié  mené  l'en  ont. 

Lors  veïssiez  gens  enchaucier, 
8890  Uns  fuïr  et  autres  chacier. 

Moult  fu  grans  li  enchauceïs, 
'  «  Devant  soi.  n  Us. 15S9. 


ï 


—  278  — 

Moult  i  avoit  de  gens  maumis 
Et  de  navrez  et  de  bleciez. 
Sor  Caldieus*  torna  li  meschiés  ; 
Car  de  mors  tant  en  y  avoit 
Et  de  pris,  que  merveille  estoit. 
Liez  fu  qui  eschaper  en  pot  ; 
Car  n'en  eschapa  pas  qui  vot. 
Li  desconfit  le  champ  vuidierent 
8900  Et  li  vainqueôur  enchaucierent 
Tant  qu'il  lor  sambla  que  bon  fu  ; 
Lors  sont  arrière  revenu. 


Au  lieu  où  Testour  ot  esté 
Sont  li  vainqueôur  retorné. 
De  cuer  erent  lie  et  joiant  ; 
De  Cléomadès  vont  parlant, 
Et  dient  c'onques  mais  ne  fu 
Chevaliers  de  plus  grant  vertu, 
Ne  qui  tant  peûst  endurer 

8910  De  coups,  ne  tant  de  coups  donner. 
—  «  Diex  le  nous  envoia,  »  font  il, 
«  Pour  nous  geter  dou  grant  péril 
«  De  servage,  où  mis  nous  eûst 
9  Rois  Primonus,  se  il  ne  fust. 
«  Par  son  fait  va  nostre  honnor  droit, 
«  Qui  jà  dou  destre  lez  clochoit; 
«  D  ambes  II  lez  fust  afolce, 
«  Se  ne  fust  ses  cors  et  s'espée. 
«  Que  Diex,  qui  si  poissant  le  fist, 

8920   «  Soit  loez,  quant  le  nous  tramist 
«  'A  si  bon  point  pour  nous  monter 
«  En  honnour,  et  de  blasme  oster.  » 

«  CaUains.  »  Ms.  7539. 


—  279  — 

Ainsi  li  plusour  cVaus  disoient. 
Cléomadès  partout  prisoieiit. 
Lui  et  sa  gcut  moult  honnorerent. 
Celé  nuit  iluec  demorerent, 
Et  leudeinain  s'en  départirent. 
Si  très  tost  que  il  le  jour  virent, 
S'en  commencierent  à  aler. 
8930  Lor  prisons  en  fireilt  mener. 
Roi  Primonus  en  oui  mené  ; 
En  I  chastel  enprisonnô 
L'ont  Griiois  bien  et  fortement. 

Mais  or  vous  dirai  je  briement 
Comment  celé  guerre  prist  chief. 
Au  roi  Primonus  ert  moult  grief 
K'ainsi  li  ert  pris  de  la  guerre. 
Vers  les  Griiois  fist  pais  requerre. 
Sor  ce,  ce  dist,  se  meteroit 

8940  Que  Cléomadès  en  diroit  ; 
Car  tant  de  lui  entendu  a 
Que  tout  son  plain  dit  en  tenra. 
Et  Grieu  l'otroient  ensement. 
Et  Cléomadès  eutreprent 
Celé  besogne,  et  dit  leur  a 
Que  courtement  son  dit  dira. 
Jusk'à  lendemain  atendi  ; 
Onques  n'i  mist  plus  lonc  detri. 
Lors  a  tous  les  barons  mandez, 

8950  Et  fu  prise  la  seûrtez 

De  Primonus,  que  il  tenroit 
Ce  que  Cléomadès  plairoit. 

Cléomadès  en  son  dit  dist, 
Pour  ce  que  Primonus  mesprist 
Vers  les  Griiois  premièrement, 


—  280  — 

K'à  tous  jours  iretablement 
Sera  vers  Griiois  redevables 
Et  lor  jurez  et  lor  féables  ; 
Que,  se  nus  vers  aus  mesfaisoit. 

8960  'A  son  povoir  lor  aideroit, 

Et  rendroit  trestout  le  damage 
Que  fait  leur  avoit  par  outrage, 
Et  à  touz  jours  mais  lor  donroit 
Tel  treû  qu'il  deviseroit. 
Et  lors  devisa  le  treû  5 
Mais  ne  sai  pas  corn  grans  il  fu, 
Ne  je  n'en  vorroie  mentir. 
Ainsi  lor  plot  à  assentir. 
Partant,  de  la  prison  issi, 

8970  Et  li  autre  prison  aussi. 

Par  convoitise  fu  cil  rois 
Sougis  à  ce  tans  as  Griiois. 
Sachiez  nus  ne  doit  convoitier. 
Pour  autrui  grever,  lui  haucier  ; 
Et  tex  se  cuide  haucier  haut 
Cui  à  la  fi[n]e  li  piez  faut  *, 
Si  que,  quant  il  cuide  estre  el  mont, 
Si  se  trueve  il  el  val  parfont. 
Et,  pour  ce,  se  doit  bien  garder 
8980  Chascuns  del  autrui  goulouser  ; 
Car  qui  lautrui  convoite  à  tort, 
De  s'ame  convoite  la  mort. 
Et  cil  qui  pert  Tame,  tout  pert, 
Ce  doit  on  savoir  en  apert; 
Et  qui  autrement  i  entent 
II  n'a  pas  vrai  entendement. 

Qu'à  la  foie  pté  lifaut.  »  Ms.  7539. 


—  281  — 

Ainsi  fu  la  pais  eatoréo 
Que  je  la  vous  ai  dcvisée. 
Ku  Caldée  Caldieu  s'en  vont. 
8990  De  la  pais  lie  et  joiant  sont  ; 
Selonc  ce  que  leur  ert  cheu 
Furent  lie  que  ainsi  lor  fu. 

Cléomadès  lors  s'avisa 
K'eu  Grèce  plus  ne  remaindra; 
Fol.  35  \'\    Car  de  la  chose  qu'il  queroit 
Nule  nouvele  n'entendoit 
N'a  estrang-es  ne  à  privés, 
Dont  moult  de  cuer  ert  tormentés. 
As  Griex  dist  k'aler  s'en  vouloit 
9000  Et  que  à  Dieu  les  commandoit. 
Moult  en  furent  Griiois  dolant. 
Lor  firent  venir  tout  errant 
Chevaus,  joiaus,  or  et  argent, 
Pour  donner  et  lui  et  sa  gent; 
Mais  onques  ne  volt  recevoir 
Joiel  ne  trésor  ne  avoir. 

Or  vous  dirai  que  Griiois  firent. 
Tout  communément  s'assentirent 
K'à  Cléomadès  offerroient 
9010  K'à  ses  besoins  le  serviroient 

Pour  garder  son  cors  et  s'onnour. 
Devant  lui  et  grant  et  menour 
Sont  venu,  et  offert  li  ont 
K'à  son  vouloir  le  serviront. 
Et  quant  li  plaist  que  il  les  mant, 
Car  il  sont  tout  à  son  commant. 
Cors  et  avoir  entirement 
Offrent  à  son  commandement, 
Et  dient  bien  que  commander 
TOM.  r.  19 


—  282  — 

9020  Lor  puet,  et  que  tout  sans  mander 
jroiit  vers  lui  s'il  a  besoigue  : 
Ce  ne  lairoit  pour  uule  essoigne. 

De  lui  obéir  se  penoient 
De  cuer,  car  faire  le  dévoient. 
Et  Cléomadès  sagement 
Les  respont,  et  moult  doucement*  ; 
Et  dist  que  il  n'escondit  mie 
Leur  service,  ains  les  en  mercie, 
Comme  cil  qui  tout  bien  savoit 
9030  Et  en  cui  toute  honnours  manoit. 

Ainsi  ]a  chose  demora, 
Et  Cléomadès  s'en  ala. 
Le  tiers  de  la  gent  n'avoit  pas 
Que  li  charclia  Marcadigas 
Ses  pères,  au  partir  d'Espaigne. 
N'avoit  pas  o  lui  grant  compai gne. 
Moult  en  ot  de  mors  demorcz 
En  l'estour  dont  oy  avez, 
Et  sor  le  chemin  au  venir 
9040  En  convint  il  assez  morir 

Ou  de  leur  mort  ou  en  estour  ; 
Car  faire  leur  convint  maint  tour 
Et  passer  maint  divers  pays, 
Ains  k'en  Grèce  se  fussent  mis. 

Leçon  du  Ms.  Ib'àd.  Le  Mr.  175  porte  :  «  Sagement.  » 


FIN    DU    TOME    PREMIER. 


TABLE  DES  MATIERES. 


Introduction v 

Cléoniadès 1 


FIN   DE  LA  TABLE   DES  MATIERES. 


Adenet  le  Roi.  -  Li  roumans  de 
Gléomadès* 


PON  ;  ITUTE 

OF    ME^..^N_v  -..    v>rUDlES 

69  queens  park 
Toronto  5.  canada 

28178' 


ïS'ia 


M„:.J 


i< 


h  «: 


m 

'fi:;      i' 


s 


ii 


i;L,:.::i;!l!!illûit'r':;;!! 


i